samedi 17 décembre 2016

#485


brûler le livre en cours dans la tête, en publier ici les lambeaux


la crasse du petit garage à ciel ouvert, des sandales en plastoc blanches couvertes de cambouis, une chemise trop grande, délavée, trouée, détruite d'avoir travaillé, chemise aux relents d'hommes et de ville, criblée d'empreintes de doigts, de mains qui s'essuient, impossible de savoir de quelle couleur elle était neuve. Sur la tête une casquette terne, gorgée de sueur, de pluie, sur le trottoir un gobelet de café noyé dans les glaçons, la paille semble attendre les lèvres du mécano

*
— Kétamine, de l'héro... des filles ? 
— ...
— attends 5 minutes. Assieds-toi là. Ça arrive...
—...
— tu as vu comme il a plu hier ? Combien de moteurs se sont noyés ? C'était inondé dans ton district, t'habites où ? Dans le 7 ? Prends mon numéro, ce sera plus pratique, ou donne-moi le tien... 
— ...
— ...
— ...
— n'aie pas peur de la police... tu sais ce que c'est un flic oiseau ? C'est un flic qui s'habille en civil, c'est surtout d'eux dont il faut se méfier, mais t'inquiète, je sais reconnaître les oiseaux à leur façon de marcher...

— je suis fatigué, déjà 55 ans, encore 10 ans et je prends ma retraite, je n'ai plus l'énergie. J'aurai en 65 ans... c'est vieux quand même 65 ans pour dealer...
— ...
— tu as des enfants toi ?

*
os en métal, en acier,
ma chair pue le béton frais 
hier je me suis par mégarde ouvert la veine
et du ciment coulait







jeudi 15 décembre 2016

#484


Sur un banc, au bord du fleuve enterré vivant (devenu une grande avenue). Lu presque trois heures. Cendrars. Apollinaire. Quand j'ouvre Emaz, un homme s'assoit à côté de moi. Curieusement, ça ne me gêne pas. Entre deux poèmes j'ai relevé la tête. J'ai vu des corps seuls marcher. Des couples main dans la main. Des filles posant pour un selfie. Un homme costumé en ours. Chacun son costume, certes... mais certains sont plus encombrants que d'autres. 


Une femme d'une cinquantaine d'années aussi, qui semble errer, cherchant un lieu où s'asseoir, sans pouvoir se décider. Je salive sur bon nombre de jeunes femmes. Je les déshabille. Ne reste d'elles qu'un t-shirt, des chaussettes et leur jambes nues écartées. Cru un moment que la pluie revenait. Le vent frais a balayé du ciel la menace. Il soulève les franges, fait tanguer les arbres. Le soleil m'a même salué. La saison sèche va t'elle enfin commencé ? La nuit est presque tombée. Bientôt plus que des trous de lumière sur le noir des façades. Ce qui freine l'écriture :  l'orgueil d'écrire un livre. Écrire ici suffit. Accepter de n'écrire que du déchet. Attendre autre chose. Sans savoir quoi. Si. Le savoir. L'espace d'un livre qui signifie enfin quelque chose. J'allais écrire que je suis paresseux. Mais ce n'est pas de la paresse. C'est un manque profond de volonté. Je subis la dictature du vide en moi. Et ne trouve nulle part une raison de résister. Effrayé que ce vide m'effraie de moins en moins. J'ai perdu mon portable. N'ai pas les moyens d'en racheter un. Tant pis. Le désir de photographier n'est pas si grand. Une période quotidienne de drogue prend fin aujourd'hui. Je m'en vais boire une bière pour me désaltérer. J'aurai pu acheter une bouteille d'eau au circle K. Mais n'avais pas de monnaie. Par peur d'énerver la caissière, je reviens sur mes pas et me rends au bar habituel. Je choisis la terrasse. Parce-que l'air est si agréable aujourd'hui, sans moiteur à rendre fou. Derrière la tour de verre.


 Devant la tour Sunwah.



Je pense à Gabriel Franck qui s'apprête à publier deux livres papiers. Est-ce que je le jalouse ? Est ce que mon écriture mérite un livre ? Est-ce qu'un livre est un mérite ? Il m'a envoyé une photo hier. J'aimerais les avoir en main. Pour les lire. Mais surtout pour avoir quelque chose de sa présence avec moi. Des pages comme la chair d'un ami absent. L'amitié me manque. Pas les amis. Ces derniers temps j'ai quémandé des rencontres sans intérêt. Juste pour parler quelques heures. Me donner l'illusion de n'être pas aussi seul que ça. En quoi ma nature m'empêche d'aller vers l'autre, empêche l'autre d'aller vers moi ? Ma bière déjà finie. Une autre ? Non, l'happy hour est terminée depuis une demie-heure. Temps de rentrer. D'aller faire le sapin pour le premier noël de ma fille. D'aller me battre pour maintenir en vie un mariage qui chaque jour, s'auto-détruit. Pourquoi ce frein, cette presque honte d'écrire ça ? La dame qui cherche où s'arrêter repasse. Elle prend une photo du bar. C'est elle.


En reposant l'iPad, ma cigarette heurte la table. La brise éclabousse l'écran de cendres chaudes. Nous sommes le 15 décembre. Ma fille à huit mois aujourd'hui. Batterie faible 10% dit l'iPad. La machine ordonne de s'arrêter là. Tant mieux. «— Excuse me, would you like another beer sir ? — No thank you.»


lundi 12 décembre 2016

#483


Des bouts de façades, de toits en tôle rouillée, les fils électriques, déployés comme une gigantesque toile d'araignée, l'électricité noue les vieux murs pour ne pas qu'ils tombent, il reste ici des hommes parmi la quinzaine de chats qui logent en bas, là où l'on ne descend jamais, là où il arrive à certains de jeter leurs déchets, les chats accourent, se battent, ça sent la pisse le poulet grillé, la pluie et l'héroïne, y'a même en bas une affiche SOS DROGUE, avec une tête de mort dessus. La ville demande aux bons citoyens de dénoncer les drogués au moindre soupçon. Hier j'ai vu une seringue sur le canapé à côté du vide ordures.


*
le livre en cours est un cancer. J'ingurgite trop de substances, me pollue le corps de ville. Je la laisse m'autodétruire, au prétexte d'écrire à son sujet. À quoi bon résister. à quoi bon rapiécer des morceaux de journal pour faire un livre. Je suis l'écriture d'un blog avant tout. Chaque billet naît du précédent. Peu importe les séries, le blog est d'abord un seul et même mouvement, d'où la numérotation des billets, malgré les classements en série. Les nuits échouées sont désormais le berceau de tous les lieux d'écriture. 



*
Un clique me sépare du lecteur. Aussitôt le billet publié, ma présence disparait dans l'espace public, comme un manteau dans la foule. Cliquer sur  “publier“ c'est laisser la fenêtre ouverte de mon atelier avant de partir. Je n'oblige personne à venir poser les yeux sur le travail en cours. Je laisse juste ouvert à qui veut bien passer quand je n'y suis pas. 


samedi 10 décembre 2016

#482


La ville me creuse, martèle en moi jour et nuit, je dors dans un bruit de grue. Combien de trous de perceuse dans la mémoire ? La ville a investi l'intérieur de mon être, elle y monte un chantier pharaonique... et infini.  
Elle ne cesse de s'auto-détruire pour rebâtir derrière, plus beau, plus gros, plus cher, on rénove rarement, la ville en moi est un éternel recommencement... d'où la difficulté de l'écrire.
La ville n'a pas le temps d'avoir une mémoire, son visage est vivant, bouge féline, sa silhouette grandit à une allure infernale, marche à la vitesse de la lumière, insaisissable, son visage se construit sous mes yeux...
Les façades changent. Des tours de verre, dont chaque carreau est un reflet du ciel. Le puzzle étrange de maisons infini, pièce après pièce, des bouts de camapgnes sont devenus des quartiers, les ruelles labyrinthique de deux mêtres de large, où l'on passe en mob, mange, vend, marche, joue, attend. Pas encore fini le chantier d'en haut qu'un autre commence en bas. Les appartements vides et revendus à peine achetés, un café fermé, l'autre qui ouvre à sa place, au même endroit, sous une autre enseigne, un autre design, une autre table où s'asseoir... et écrire la ville en moi.



*
Une photo d'Iphone filtrée, "instagramée" n'a probablement aucune valeur artistique. Je ne prétends pas être photographe. C'est juste devenu un geste qui fait désormais partie de ma pratique d'écriture. Je prends des photos comme on prend des notes. Je fais avec mes moyens, avec les outils que j'ai sous la main. Photographier n'est qu'un prolongement du travail, un travail sur mon propre regard, à questionner chaque jour, l'oeil rivé sur la prochaine photo. Un regard encore timide, qui se maquille en jouant sur la texture, le contraste, la luminosité, le grain,

Comment se faire le plus discret possible, s'absenter derrière son cliché ? Souvent je me demande qui je photographie : la ville, ou mon regard sur elle ?


« Distinguer réalité et vie. Je n’écris, ne vise à écrire que vivre, même au plus dénudé. Il n’y a pas de réel, seulement de la saisie : un temps, un lieu, une main, une culture, une intelligence, une mémoire… autrement dit quelqu’un qui prend comme il peut dans une réalité qui le déborde. Dès lors, on est un peu comme un photographe qui multiplierait les clichés, non pas en vue d’une « bonne » photo, mais dans l’espoir que la somme des prises/poèmes donnera une idée de la complexité »

Antoine Emaz. « Cambouis » publie.net

*
Parfois l'angle et les ombres trompent l'oeil. On regarde la ville comme un nuage, chacun y dessine ce que les formes éveillent.





vendredi 9 décembre 2016

#481


extrait du livre en cours : 



Signature no 1, Estate, Son La. Je verse dans ma tasse le thé brûlant, les effluves d'eau chaude se mêle à l'odeur fade de la pièce. Encore trop chaud pour pouvoir y tremper les lèvres. Je prends la tasse, le hume, essaie de deviner avec le nez ce qu'il deviendra dans la bouche, il sent la liqueur chaude. Première gorgée. thé rôti, smoky, liquoreux de texture, mais pas sucré... Beaucoup de mal à déceler ce qu'il cherche à provoquer. Je cherche des connexions avec le passé, aucune saveur en bouche ne rejoint un bout de mémoire. Ce sont là des saveurs jamais rencontrées. elles ne réveillent rien de mort en moi. Elles vivent pour la première fois leur pouvoir sur mes sens. Ça ne veut pas dire que le thé n'est pas bon, bien au contraire. Vierge de tout repère, résistant à toute métaphore, Il reste en bouche un mystère. Sa minéralité assèche le palais d'un goût de flaque, la dernière flaque vaseuse d'une source épuisée. 

En face le serveur au polo vert pèse du thé, l'emballe dans du papier d'or. Je termine ma première tasse. Ne pense toujours rien du thé. Sa présence sur la langue me préoccupe, comme tout inconnu en moi. La deuxième tasse est beaucoup plus sombre. Oui, comme le temps à la fenêtre, le thé s'assombrit.

*


Antoine Emaz est un auteur qui ne me lâchera plus. Il s'est imposé avec autorité, comme Blanchot à une époque, dans une période sèche en écriture. Il est devenu, dans ma propre recherche de langue, une balise. Après avoir lu son cambouis surtout. C'est par ce livre que j'ai rencontré l'écriture d'Emaz. Il agit sur l'écriture comme un surmoi qui remet en question chaque mot posé. Mais un surmoi à qui je fais confiance les yeux fermés, il ne censure pas, il mesure ce que j'écris par devoir d'honnêteté. C'est ce que m'apporte Emaz en ce moment. Une sorte de baromètre de justesse avec la phrase. Ni mépris, ni vanité dans ce livre. Juste l'exigence de vérité face à la pratique de l'écriture.

*
Le thé, dont il ne reste que le dépôt dans la tasse, à peine le temps de l'écrire que la serveuse me débarrasse, la tasse disparait derrière le bar, je ne me souviens déjà plus de sa couleur, de son aspect, l'écriture l'a ratée... La ville est l'échec de tant de chantiers d'écriture.

*


écrire la ville à son insu, parler dans son dos


lundi 5 décembre 2016

#480


ça y est. Le journal s'impose. Je passe tout mon temps libre avec lui. Il parasite le livre à faire. Ses mouvements de langue remuent ce qui était devenu statique. 

*
besoin de mouvement, être le plus mobile possible, silhouette discrète, chaque jour les mêmes itinéraires qui ne mènent nulle part. Je ne joue pas à l'homme affairé, si je marche le pas pressé c'est justement parce-que j'ignore où aller, parfois je tourne en rond dans la ville, reviens sur mes pas, hésite... les mains sur les hanches, je soupire, complètement perdu en moi.


*
...une voix avec laquelle ma solitude n'est plus seule, tenue par la main de l'écriture...

*

j'écoute avec grande attention le bruit des discussions derrière moi, en coréen, plus bas en viet, j'entends le bruit des cuillères, des tasses qui scintillent, j'entends le bourdonnement des rues derrière, il traverse les portes de la terrasse fermée, elle n'arrête jamais de tourner, même le silence est devenu son bruit de fond... le silence de la campagne me manque parfois, celui de la mer aussi... même si l'écho de son vide m'a souvent épouvanté, la mer manque terriblement. La ville est une musique aliénante, son silence se fait extrêmement rare. On le remarque parfois, dans la fraicheur de la nuit qui meurt, silence qui dure peut-être une demi-heure, et encore, déjà interrompu par les chocs des premiers camions containers, le chant des coqs de combat, les meuglements de bateaux dans la brume...

*

   partie d'échec contre la nuit... je perds



mercredi 30 novembre 2016

#479

aujourd'hui, je travaille ce passage du livre en cours :

Tu me prends les yeux dans le sac : je suis bien en train de te voler le visage. J'évite de croiser ton regard, même dans l'écran. Je me cache derrière le casque du Xe Ôm. Les deux mains fermes sur le vieil Iphone, je ne me préoccupe que du cadre, rien d'autre. Je suis gêné d'oser te prendre d'aussi près. Pas de voyeurisme dans mon geste. Je te prends au même titre qu'un poteau ou un mur... tu n'étais pas supposé être le sujet de la photo. 


J'ai rencontré ton visage deux heures après, en consultant les photos prises à la volée du trajet. Tu m'as d'abord épouvanté de beauté. As-tu posé pour être aussi parfait ? Ton air vierge et sage ne m'éveille aucun personnage. Toute fiction te souillerait. Toi et la ville êtes de la même couleur de peau. J'avance à moto dans le noir. Je te suis dans la ruelle de deux mètres de large, te mitraille de photos pour forcer le hasard. Sur dix photos de toi, une seule porte ton regard. Il regarde. Non dans l'objectif. Mais droit dans les yeux. Son éclat me désarme. 



mardi 29 novembre 2016

#478



Quand je ne publie pas de billet sur le blog, je me sens incomplet. Comme si la journée sans écriture n'avait servi à rien. Je suis moins curieux, si peu de choses m'intéressent. Enfant étais-je déjà enlisé dans un ennui pareil ? Où est-ce le temps qui assèche à l'intérieur ? Constat d'échec : j'écris plus que je ne lis. Voilà ce que je suis devenu, quelqu'un qui s'intéresse plus à l'étranger en lui qu'aux autres. Même quand je n'écris pas, je passe mon temps à rester là, le regard à la fenêtre, à la recherche d'un peu de repos. Je ne me cherche plus d'excuses. Je ne lutte même plus. Je me laisse glisser dans le creux.


mon perchoir est moins vide qu'auparavant, le business tourne un peu mieux, c'est donc devenu bien plus bruyant. Pas encore au point de me faire fuir. J'écoute avec grande attention le bruit des discussions derrière moi, en coréen, plus bas en viet, j'entends le bruit des cuillères, des tasses qui scintillent, j'entends le bourdonnement des rues derrière, il traverse les portes de la terrasse fermée, elle n'arrête jamais de tourner, même le silence est devenu son bruit de fond... le silence de la campagne me manque parfois, celui de la mer aussi... même si l'écho de son vide m'a souvent épouvanté, la mer manque terriblement. La ville est une musique aliénante et continue, son silence se fait extrêmement rare. On le remarque parfois, au petit matin encore noir, dans la fraicheur de la nuit qui meurt, silence qui dure peut-être une demi-heure, et encore, déjà interrompu par les premiers chocs des camions containers, le chant des coqs de combat, les meuglements de bateaux dans la brume...


la ville est photographe...


samedi 26 novembre 2016

#477



mon angoisse t'a réveillée Isabelle
tu as ouvert le yeux sur mon visage
tu es restée calme et silencieuse
ton regard était différent
il m'a semblé un instant 
que tu me comprenais...

... puis nous nous sommes tous deux rendormis...

*


... photo de mon oeil ouvert en sursaut, la conscience encore engourdie de rêve, le réel dans lequel je me réveille est encore trop trouble pour y croire vraiment. La nuit pèse sur la tête comme la musique après le concert. Le rêve encore haletant transpire de la nuque. L'oreiller est trempé. La pensée cherche à reconstituer une sorte de récit, de sens auquel s'accrocher... mais les mots manquent. Leur absence éloigne pour de bon tout souvenir du rêve... si ce n'est qu'il était important. Et je reste toute la journée avec le rêve oublié, son trou qui m'emcombre.

*
Tiny Daisy, la province n'est pas indiquée sur le menu, Thé vert sauvage infusé aux fleurs de chrysanthème, un goût âpre et pourpre, attaque puissante, sa sècheresse est longue en bouche. Le dépôt du fond de tasse ressemble à des grains de sable. Je bois un désert noir. La théière est vide. Le serveur y verse de l'eau chaude. La seconde infusion dilue le thé. J'ai un poids moelleux comme un nuage sur la langue


    le temps et thé

vendredi 25 novembre 2016

#476



*
je cherche dans les mots le différend duquel l'écriture a un jour commencé. J'écris avec un poids sur le ventre. 

*
dans un café que je ne connais pas. À ma gauche les guidons d'une centaine de motos garées. Devant moi un tee shirt blanc moulant laisse apparaître une colonne verterbrale, celle d'une jeune femme très maigre. À Droite va et viens des voix, des pas de serveurs au bar. Une heure ici ouverte sur rien. Ça coûte 55 000 dôngs de m'asseoir là, devant ce smoothie trop sucré. Il est 17 h. Ça rentre du boulot. L'heure de pointe est pour bientôt. Une vingtaine de minutes encore et tous les véhicules seront bloqués sur la chaussée. J'ai un léger mal de ventre. C'est dû au lait ou au sirop violet ? je n'ai rien à écrire. L'herbe épuisée, plus rien ne vient. J'ai besoin d'une légère paranoïa pour écrire. Le mal de ventre se confirme. Je devrais cesser de boire le smoothie. Si je le laisse à peine entamé sur la table, le staff supposera que je n'ai pas aimé. Si je continue à le boire, je risque d'être malade. Je m'autorise à écrire le moindre déchet. Parce-que que l'écriture a faim, elle réclame à manger. Mais ma tête est vide de pensée, d'amorces de phrases, de vers. il n'y a plus que ce qui passe dans mes yeux, mes oreilles, mon nez. Je suis la présence d'une absence en plein coeur de la ville. Une étrangère fait son entrée dans le café. D'où est-elle ? Elle doit avoir vingt ans quelque-chose. Elle à l'âge que je fais. Pas l'âge que j'ai. Elle monte à l'étage. Rien de plus. Les moteurs se démultiplient. 17 heures 13. Je lève la tête et regarde une façade de maison peinte en verte. C'est affreux. Et je trouve ça presque beau.


*
ce n'est pas le style d'une danse l'important, mais la danse elle-même, ce sont les danseurs qui font la différence, ceux qui même sous les ordres d'une écriture totalitaire, impose une identité, une singularité, une façon de bouger, de respirer comme aucun autre sur cette terre. Mêmes les chats ont chacun leur façon de se déplacer. j'écris les hommes comme on regarde errer les chats.

*
je souffre d'une tumeur imaginaire. La douleur est peut-être plus réelle qu'elle en a l'air. Préfère ne pas consulter. Rester dans l'ignorance à son sujet.

*
j'écris sur un fil, entre fiction et réalité. J'écris ainsi par honnêteté intellectuelle. Dois-je me laisser tomber d'un côté ou de l'autre ? Ou rester en équilibre sur ce fil pour avancer dans la langue ? 

*
 
    aujourd'hui la ville m'appelle par mon nom...


mardi 22 novembre 2016

#475



Je viens d'effleurer une fourmi avec le bout de ma cigarette. Elle n'est pas encore morte mais lutte déjà pour se déplacer. Ce geste n'était ni involontaire, ni volontaire. Juste un reste d'enfance qui torture les insectes. Je prends en photo la brûlée. Elle se glisse dans la rainure de la table. Comme pour se cacher, mourir dignement, seule, à l'abri de mon regard morbide. Dans le quotidien le plus vide qui soit, dans le silence de ces gestes inaperçus, se terre l'homme que je suis. Je relève la tête après avoir écrit ces quelques phrases. La fourmi n'est toujours pas morte. Je m'apprête à l'achever de l'index. Comme on tape un point sur le clavier.

*

    ainsi le ciel est une fiction aussi ?




*
Je suis sec comme une mer fictive. J'ai parlé en quelques semaines à plus de personnes qu'en deux années de vie. quelque soit la parole de l'autre, son visage, je le regarde et l'écoute attentivement. Je force ces quelques phrases. Parce-que plus rien écrit quand je suis sobre. la mer en moi s'évapore. L'Immobilité ne sert à rien. la patience ressemble à une prison sans limite. La ville passe devant moi, son réservoir de fiction vide, elle avance, les mains sur le guidon, un pied sur la mob', l'autre par terre, elle attend au feu rouge, le regard devant elle. Le jour se lève. La nuit tombe. Il pleut ou pas. Les secondes passent comme un nuage. Mon regard à travers la vitre est un soupir. Je ne lutte même plus. Un thé vert aux fleurs de pamplemousse m'accompagne. C'est une très vieille femme qui l'a planté, chez elle, dans une campagne du nord. Je ne me sens plus multiple, je suis seul et sans solitude. Je ne prends même plus de photo. Ce n'est pas le monde qui me lasse, mais mon regard sur lui. Il est temps de se taire. Ralentir l'écriture. Laisser macérer son désir de parler. Interrompre la conversation avec soi. Reprendre celle avec les autres. 


    le temps et le thé.


lundi 14 novembre 2016

474


La ville est une machine dont j'ignore la fonction


*
je ne rêve plus depuis bien longtemps. Même l'inconscient s'assèche. Même l'inconscient vieillit. Ralentit. Beaucoup moins à l'affût. Il s'oublie à force de s'ennuyer dans la parole. Rien de l'être n'est épargné par le temps qui passe. Même l'écriture. Même le désir et la mémoire baissent comme la vue. Le rapport aux choses est sommaire, je me méfie de toute conviction, de toutes positions, celles des hommes, des personnages, des pronoms. Mon écriture se soupçonne elle-même d'être paranoïaque.

*
depuis quand suis-je devenu un buveur de thé ?


*
devant la feuille blanche, en ce moment, selon les jours, soit c'est lutter contre l'impossible, soit ce sont de multiples possibles qui brisent en mille morceaux l'attention, impossible de se concentrer sur un seul, il faut ramasser chaque éclat en faire un autre livre... et c'est terrible, car je n'aurai bien sûr pas le temps de les écrire... 
ce n'est pas que je manque de temps pour écrire. Ça c'est une excuse, le temps je le trouve et le trouverai toujours pour écrire. Ne peux pour l'instant pas faire sans. L' écriture est en train de ravager mon temps de lecture. À de très rares exceptions près. Moins de temps, il faut choisir entre lire et écrire. Et l'écriture l'emporte toujours. Changer cela. Retrouver la nécessité de lire. Je m'assèche à force de penser en moi. Sans entretien avec la langue des autres, aucune littérature ne me paraît possible.

*
je n'ai plus aucun ami. J'en suis sincèrement soulagé. Avec le temps, l'amitié est devenue autre chose. L'amitié est aujourd'hui liée à l'écriture.

*
j'écris sur trois textes en même temps et relance avec une autre voix les chantiers en suspend, depuis déjà de longues années. Depuis la naissance d'Isabelle, le temps passe beaucoup plus vite. Je cherche par tous les moyens à me démultiplier, pour ne rien rater, essayer de tout vivre, l'écriture et la vie, et se rendre compte avec amertume que les deux se confondent. 

*
ces dernières années j'ai vécu plus de secondes fictives que de réelles. 

*
du linge sèche sur un fil
deux oiseaux qui se poursuivent
des coups de métaux pris pour un son de cloche
et moi qui passe


*
écrire le silence qu'un mot révèle.

*
ce journal doit oser l'expérience poétique, je veux explorer la langue comme matière, comme on jette sur la toile de la couleur pure, aujourd'hui même le récit m'ennuie, je veux que les mots seuls, dénudés de toute fiction, soient l'essence même du travail, ce travail de l'écriture du temps perdu.

*

je suis un pâle reflet de ville.



samedi 12 novembre 2016

#473



Au moment même où je m'apprêtais à écrire, l'homme au késa est entré dans le salon. Il buvait du thé. Je l'ai vu. De mes propres yeux. Ce n'était pas une vision. Je le jure sur la tête de ma fille. Il a parlé avec la serveuse. Quelques secondes, avant de disparaitre. Je n'ai pas osé le prendre en photo. Nous nous sommes même croisés du regard. Oui. Il a surpris mon regard subjugué sur lui. Il m'a regardé une longue seconde, l'air surpris d'être surpris. Puis il m'a ignoré.

Ceci n'est pas une fiction. C'est la vérité à la virgule près.



jeudi 10 novembre 2016

#472


Sur les murs en miroir, mes reflets me dévisagent, chacun à leur façon. ils me refont le portrait, chaque regard sur moi est un fragment d'autoportrait rapiécé. Si le suicide est interdit, par quelle issue de secours m'échapper ? 


 — échappe toi par la mer me dit tout bas l'homme en késa que je n'avais pas vu entrer. Nage loin, le plus loin possible, là où le rivage est invisible, là où épuisé, tu n'auras plus la force de revenir, nage jusqu'à ne plus entendre les voix sur la plage, celles qui scandent en vain ton nom...



(la fin de l'entretien avec Noëlle Rollet ici )

mardi 8 novembre 2016

#471


Cette terrasse est mon perchoir, parce-que je m'y sens comme un oiseau bien tranquille dans sa cage, une cage où la porte est ouverte, une sorte de refuge pour quelques minutes, quelques heures, où poser ses pattes et écouter le bruit de la ville qui remonte, je ne me penche même pas pour la regarder, l'entendre me suffit


d'habitude je fais face à la fenêtre mais aujourd'hui je fais face à mon reflet dans la vitre de la terrasse. Je tourne le dos à la fenêtre ouverte sur la ville. Sur mon visage une carte des thé du Vietnam. Le reflet des arbres dans l'écran de l'ipad ne me gène pas pour écrire. Bien au contraire, j'aime  l'idée de ne plus écrire sur une feuille blanche mais directement à même la peau de la ville. J'écris sur les bouts de la façade d'en face, sur ses stores tirés, j'écris dans le bruit des moteurs, peu de voix, si ce n'est celle enregistrée de la vendeuse de bánh mì, des Klaxons, elle fait des tours, fais des cercles autour des immeubles, sa voix s'éloigne vers un autre quartier, j'entends à nouveau les voitures, les mobylettes, des coups d'accélérateur, de Klaxons encore, puis rien d'autre, presque rien, un ou deux moteurs, j'entends la musique de fond d'un magasin en bas, j'entends aussi le chant des oiseaux, la brise dans le feuillage, puis les moteurs reviennent, couvrent de leur puissance le léger silence qui s'était installé. 


Comme le silence est rare et fragile... pas un endroit où échapper au bruit des chantiers, des machines, des hommes, même la nuit, dans la chambre, il reste le bruit du climatiseur... Soudain coups de freins rouillés, peut-être ceux d'un vieux cyclo, les Klaxons, encore, répétés, quelqu'un gêne le passage, je suis là à la table et j'écoute la ville jusqu'à m'absenter complètement, je suis à cet instant le bruit de la ville en moi, rien d'autre... de l'homme ne reste que ses sens. J'ai déserté ma pensée. Le vent souffle sur mes cheveux comme sur les feuilles des arbres, quelques cendres s'envolent du cendrier, le briquet noir à côté reste immobile, ma tasse attend que je verse mon thé. Je suis cette table là. Celle où je pose mon ipad tous les jours, celle où j'écris l'inutile.


lundi 7 novembre 2016

#470


toute la vie est dans l'écriture, vous écrivez pour écrire Monsieur M., oui, avouez-le, sans écrire il ne resterait plus rien de l'homme derrière vous-même. il y a en vous un anonyme qui survit, un noyé qui brasse pour revenir à la surface, il ne manque pas assez d'air, ni pour mourir, ni pour respirer. Sa neutralité est celle du passant croisé du regard un jour de pluie.

et si l'écriture devenait invisible, et si il n'y avait plus à écrire pour écrire, et si on en arrivait à se silence là.

L'homme au késa tends la main : je rends ma copie blanche à faire pâlir le moindre mot.

#469




(Monsieur M. : un abécédaire dont chaque lettre est l'initiale d'un personnage.)


samedi 5 novembre 2016

#468




le doigt pointant le vide, un prisonnier hurle au loin  :



«— j'accuse monsieur M. d'avoir tué le temps »




jeudi 3 novembre 2016

#467



Je me lève abattu. La journée n'a pas encore commencé et déjà savoir que je n'écrirai rien. C'est un sentiment physique inexplicable. Une semaine que je traine cet état. Chaque regard dans le vide se cogne à l'horizon intérieur. Je suis une attente qui n'attend rien. Les heures passent, ouvertes sur rien. Même le ciel donne sur une impasse. Dans ma poche l'argent suffisant pour un verre ou un joint. Aller topper de la weed ou boire un litre de bière, voilà les seuls possibles de la journée qui déjà se termine. Mais je me l'interdis. J'ignore pourquoi je m'assois des après-midis entières dans les arbres à ne rien faire. À la table à côté la ville lit les lignes de la main d'une enfant malade. Je photographie, sans opinion. Il a plu un peu. Le vent est frais. Le bruit de la ville remonte à mes oreilles. Je ne pense rien. Même l'angoisse me manque. Les livres à écrire, qui s'ouvraient en moi il y a quelques jours, se sont tous refermés. Tout aussi Incapable de lire. Les mots m'ennuient. Je fais parti des choses. Au même titre que le ventilateur brassant de l'air. Je tremble comme une branche. Je lève la tête un instant de l'écran et deviens la chaise vide en face de moi. Même les serveuses m'ont oublié. Je viens de chier. Derrière mes pas le bruit de la chasse d'eau tirée. Je suis le déchet d'homme qu'il reste à mon absence pour exister. La nuit tombe. Saura-t-elle m'arracher à ma torpeur ? Il est temps de rentrer.



ma résidence continue chez l'amie N. sur Glossolalies

samedi 29 octobre 2016

#465


je l'écoute par désir d'être écouté. Mon écoute est par endroit rétention de parole. Je suis un précipice où sa parole se jette en toute confiance, et pourtant aucun fil ne le retiendra de s'écraser. Le risque est grand. Je porte une responsabilité. 

aujourd'hui, sa parole est au travail, ni larmes ni rire, le sérieux d'un homme assoiffé de s'entendre enfin. S'entendre oui, comme on le dit de deux amis proches, mais seul cette fois ci. Tout seul.
Je suis derrière lui, absent de sa vue, de sa vie. Je suis une présence qu'il paye pour être quelqu'un, pour être un lieu où être entendu

Deux rêves notés sur son téléphone. Il n'avait aucun sens pour lui jusqu'ici. Il a suffit qu'il les lise à voix haute dans le cadre de nos rencontres pour immédiatement les entendre autrement. Y suis-je pour quelque-chose ?


lundi 24 octobre 2016

#464

(ma résidence numérique chez Noëlle Rollet continue ici)


est-ce que je te fais mal quand je te change, est-ce que tu aimes quand je te donne le bain, est-ce que je te donne assez souvent la main, est-ce que je t'embrasse trop, ou pas assez, est-ce qu'il faut venir à ton secours ou te laisser un peu pleurer, est ce que tu m'excuses d'être parfois fatigué ? est-ce que tu te sens en sécurité quand je te tiens ? est-ce que tu aimes quand je te berce ? est-ce que tu aimes ma voix qui chante, ma voix qui lit des poésies, celles apprises quand j'étais enfant, un poème en particulier, poème appris par coeur pour toujours. Si un jour j'oublie ce poème, si un jour je suis soudain incapable de le réciter, ça voudra dire que toute enfance en moi est morte, le poème que je te chuchote à l'oreille tous les soirs pour te calmer, c'est " l'alphabet " de Sully Prudhomme, j'ignore tout de l'homme, je n'ai jamais rien lu d'autres de lui, uniquement ce poème :

Il gît au fond de quelque armoire, 
Ce vieil alphabet tout jauni, 
Ma première leçon d’histoire, 
Mon premier pas vers l’infini. 

Toute la genèse y figure ; 
Le lion, l’ours et l’éléphant ; 
Du monde la grandeur obscure 
Y troublait mon âme d’enfant. 

Sur chaque bête un mot énorme 
Et d’un sens toujours inconnu, 
Posait l’énigme de sa forme 
À mon désespoir ingénu. 

Ah ! Dans ce long apprentissage 
La cause de mes pleurs, c’était 
La lettre noire, et non l’image 
Où la nature me tentait. 

... si je te récite ce poème inachevé, c'est qu'on me l'a appris ainsi à l'école, amputé de quelques vers. Les strophes inconnues me semblent d'ailleurs étrangères au poème. Ce poème s'arrête au vers jusqu'où je l'ai appris, il y a près de... vingt-cinq ans. Mon enfance s'éloigne gravement. D'elle plus rien ne me revient, reste juste ce poème et quelques chansons, je ne sais plus d'où viennent les vers, les airs appris par cœur pour le reste de ma vie, qui sortent de ma bouche instinctivement, comme un souvenir échappé de la voix, un bout d'enfance dont il ne reste que la mélodie. Mon enfance est en moi, partout et nulle part à la fois, elle est encore dans certains gestes, certains airs, mais elle n'a plus produit de souvenirs conscients depuis bien longtemps. Mon visage juvénile ment l'adulte perdu à l'intérieur, mes traits font peut-être mentir la nature, mais pas ma nature personnelle, l'enfance en moi est très loin, au fin fond de l'imaginaire.

Chaque jour est une nouvelle rencontre avec toi, chaque minute te fait grandir, je compte les jours de ta vie, commence à décompter les miens, l'adolescence est morte, je vieillis et tu ravives mon enfance ma fille, oui tu m'apprends à jouer, à toucher, à frapper, un regard sur toi Isabelle, et je désapprends tout ce qui fait de moi un homme, je suis des yeux l'évolution des gestes qui chaque jour deviennent les tiens, je lis tes mouvements, ton corps qui bouge est écriture en cours, écriture de celle que tu deviens, à chaque première fois, tes premiers rires francs, tes premiers cris de joie, tes premiers moments de solitude, seule sur le tapis de jeu, tes premiers rêves agités, ton premier rhume, ta première fièvre, tes premiers silences, ton premier regard à la fenêtre, ton premier geste violent, ta première caresse, ta première blague, ta première façon de mentir en pleurant, ta première façon de dire "non" en t'étirant le corps d'un râle plaintif, comme pour dire que tu étouffes, comme pour dire laissez-moi la place d'exister, tes premiers souvenirs Isabelle, tu te souviens de moi désormais, quand je rentre à la maison, tu me reconnais quand je rentre du travail, tu me souris, parce-qu'on se connait mieux depuis quelques temps, un peu mieux, on reste encore un peu étranger l'un à l'autre, cette distance ne me déplaît pas, nous en avons peut-être même grandement besoin, pour continuer tranquillement à nous rencontrer.


samedi 22 octobre 2016

#463


je suis ton seul proche, je suis la dernière voix que tu côtoieras, je suis ton seul et unique lecteur, je suis l'adresse que tu ignores, ton trou à rat, ta cage à oiseau en plein centre ville, ton refuge d'âme fugitive, qui boit un thé en attendant l'orage

Tu doutes d'avoir écrit hier, mais ce que tu crois vierge bouillonne de mots, 
ce que tu crois blanc réveille la parole d'un lieu en toi
le lieu d'un cri imaginaire 
le lieu d'un crime de nerfs à écrire

à ėcrire avec quoi ? à écrire avec le corps, les nerfs, le sang, la chair, ma rage de taire, mes tremblements, mes chuchotements, mes dents, ma bouche, mon rire, ma boucherie, écrire du dedans, avec l'innocence d''un enfant qui ment, écrire du sentiment d'être sans sentiment.

Parfois, entre deux phrases écrites, je me suprends à m'encourager à voix haute, je me dis "c'est bien, continue, lutte!" Parce qu'en dėplaçant un pronom, un mot, une virgule, je résous une énigme d'écriture, une équation de phrases à résoudre, ce que je cherche à dire est oublié par l'écriture, c'est l'écriture qui révèle quelque-chose de précieux, un bout d'intimité dont j'ignorais l'existence en moi... 

il y en toi quelqu'un qui subit ce qui te passe dessus. Il cherche à se faire entendre derrière toi. Fais silence, qu'il se prononce ! laisse-lui le temps de lutter et échouer, laisse-lui la place de vivre et de mourir. Il ne te révélera pas seulement un petit bout d'intimité. Mais la part masquée d'une identité à la fois reconnue et ignorée : celle des mots

des mots sous la pluie qui tombe
cette pluie qui tombe en trombre et recouvre le bruit de la ville


cette pluie qui fait que la voix renonce, parce que même la voix veut écouter la pluie.


jeudi 20 octobre 2016

#462


J'écris au rythme des vagues. Je ne vois pas la mer de ma meutrière. Juste son reflet dans le ciel. J'erre dans l'écho des vagues invisibles. Je marche sur la plage d'un rêve, un rêve inventé de toutes pièces, un rêve qui creuse des fragments du dedans. Un rêve qui explore le personnage réfugié en moi. Un rêve qui dort dans une cellule.

Même après une balle dans la tête, même brûlé dans un livre, même enterré sous le sable, vous êtes encore là monsieur M. Votre jugement suit comme une ombre mon écriture. Il y a vos empreintes derrière chacun de mes mots. 

Je sens votre odeur de silence, sa froideur, je sens votre désir de ne plus faire semblant. Je sens de l'intime qui remue le corps, oui monsieur M. aujourd'hui, vous ne sentez plus l'encre mais la chair d'homme, vous n'êtes plus un personnage, vous êtes ici, assis sur la chaise, face à moi, vous n'êtes pas un reflet dans le miroir, vous n'êtes pas une fiction, vous êtes une version de la vérité, vous êtes le délire d'un homme qui se cherche... sans jamais se trouver. 

Il y a un homme derrière moi, un homme en késa qui me surveille, j'entends son pas approcher. Il ouvre la boite aux lettres de ma cellule. Elle est vide. La feuille sur mon bureau est encore blanche. J'entends le bruit du trousseau de clé. J'ai peur...

La lumière du couloir est blanche comme ma feuille. Je ne vois que sa silhouette d'ombre, debout, dans le contre jour de la porte ouverte. Une main dans le dos, l'autre tendue, non pour aider mais ordonner quelque-chose. Il dit d'une voix aussi calme qu'autoritaire :
— donnez-moi votre page du jour.
— c'est que je n'ai rien écrit. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Toute la nuit. Mais vous m'avez interdit les ratures ! Comment poser le moindre mot quand ceux qui me viennent en bouche sont tous à raturer...
— donnez-moi votre page du jour.
— je n'ai rien écrit du tout ! Pas un mot vous comprenez ? Pas un !
— donnez moi votre page du jour

L'homme en kesa garde la main tendue, l'autre toujours dans le dos. Je ne sais plus quoi dire. Ni quoi faire. Je suis nerveux, ignorant tout des représailles. Qu'est ce que ça coûte de ne rien écrire ?

Je lui tends la feuille blanche comme un voleur surpris la main dans le sac qui, tête basse, rend l'objet dérobé. J'ajoute :
— Voyez vous-même. Je n'ai rien écrit.
L'homme en késa regarde la feuille blanche. Il est extrêmement concentré. Il reste de longues minutes à lire ce que je n'ai pas écrit. Ça semble le concerner. Puis il relève les yeux sur moi. Dans la pénombre je devine la gravité de son visage. Il tend la main restée dans le dos jusque-là, et dit :
— Voici votre nouvelle page. Je reviendrai à la même heure demain.
— pourquoi me donnez une nouvelle page ? Autant garder la même puisqu'elle est encore vierge...
— Cette page ne vous appartient plus.

Il s'en va, la page blanche dans le dos. Il me semble y avoir aperçu des mots avant qu'il ne ferme la porte. La mer est calme. Le bruit des vagues a disparu. À la meurtrière, plus qu'un silence et moi.



mardi 18 octobre 2016

#461



Ça commence. Je lui ai demandé de ne plus penser, seulement ressentir. Je désire lui apprendre à écouter de la musique, avec la certitude que ça peut changer sa vie. La présence de S. m'envahit. Je ne pense qu'à lui alors que l'aria continue. J'ai soudain envie de lui dire quelque-chose. Mais je me retiens. Je regarde les mouvements de son visage aux paupières closes, essaie de deviner les émotions qui le traversent. J'admire l'effort qu'il fait pour écouter une musique si éloignée de ses goûts. Je n'écoute rien. L'aria n'est plus que le bruit de fond de mon arrière pensée, parasité par l'impatience de savoir ce que S. en pense. Je cherche déjà les mots à dire une fois l'aria achevé. Et je prends conscience, à cet instant là, qu'il est en train de me donner à son insu une leçon d'écoute, lui qui ne pense plus à rien, ni à moi, ni à personne. Il se tait admirablement et accueille jusqu'à la dernière note, jusqu'au silence après la musique, le chant de la Callas comme il se doit.


#460


il y a des jours noirs comme une nuit blanche… il y a des nuages sombres de morts vivants dans le ciel clair de morts-nés… il y a… le brouhaha des histoires… noyées inaudibles.


l'apatride




(un bout de discussion ici


samedi 15 octobre 2016

#459


il y a des nuits où la ville intérieure est déserte. Son vide nous dépossède de tout mot. Impossible d'écrire sa lumière, son calme. On reste devant elle, silencieux, dans l'attente que quelqu'un passe. Mais personne ne vient.

c'est dans ces moments qu'on fait appel aux livreurs de personnages.


Ils ramènent les hommes un jour regardés aussitôt oubliés, ces hommes qui ont retenu un instant notre attention, sans raison certaine. Ils les livrent à notre mémoire, trainés à toute allure sous la pluie, à mobylette, sans aucune précaution. Ils livrent au plus vite leurs silhouettes échappées de notre mémoire, visages anonymes qui en nous attendaient d'être écrits.


Parfois livrés vivants, parfois morts... sur le trajet. Mais ça ne change rien à leur existence de personnage.


(troisième partie de "la ville et lui" publiée aujourd'hui ici)

mardi 11 octobre 2016

#458




... d'ici je ne vois pas la mer. J'entends juste les vagues qui déferlent. La lumière du jour est étrange, d'une blancheur embuée, on dirait celle d'un souvenir. Il n'y a personne. Je suis le seul souffle présent ici. Qui a creusé là un trou aussi profond sur la plage, c'est moi ? ou cet absent qui a oublié sa pelle ? dans le trou, sur le sable humide, deux silhouettes enlacées, dans le trou c'est monsieur M. tenant dans ses bras un vieillard vêtu d'un késa noir. On dirait qu'il le berce. Son visage gris-pierre n'a presque plus de chair, couleur ombre-grise comme la mer que je ne vois pas d'ici, je n'entends même plus les vagues, juste un silence de mer, qui bouge, qui tourne autour de quelque-chose, le corps d'un nom qui flotte, un nom réfugié de guerre, mort de dysenterie, sur une embarcation de misère. Avant de jeter le cadavre par dessus bord, un sans papier aurait volé son identité, par peur des contrôles policiers. Je suis le descendant de cette histoire. Ce nom est le nôtre. Le mien. Je porte le nom d'un mort. Ce soir il parle dans ma tête. J'écoute en moi sa voix hallucinée, j'écris ce qu'elle me murmure d'elle, j'écris peut-être, en ce moment même, de la cage où l'oubli l'a enfermé. Indifférent je prends la pelle, ensevelis monsieur M. et son défunt. Malgré le sable qui leur tombe dessus, ils restent là, immobiles comme des statues



(une bribe de discussion ici)
(un bout d'entretien )

mardi 4 octobre 2016

#457

(première partie de l'entretien menée par Noëlle Rollet pour ma résidence numérique ici)

Bar. Encore. Parce-que besoin d'alcool pour lutter contre la crève. Elle est rentrée par le nez est descendue dans la gorge avant de se propager dans la tête. Le courant d'air fait trembler la fièvre qui sommeille encore. Je sens son poids qui peu à peu enlise la force de penser ou faire un geste. Ce n'est pas plus mal. Être fiévreux a parfois un parfum de vacances. Des vacances avec soi même. C'est rare. Si peu de choses me sortent de moi. Ce matin Isabelle a souri dans son sommeil. L'inconscient lui est encore doux. Quoi qu'il lui arrive aussi de se réveiller en sursaut en hurlant. Alors je me baisse pour lui baiser la joue, lui prendre la main. Et elle se rendort dans un autre rêve dont j'ignore tout. Sur le trajet à moto, je n'ai rien vu, rien entendu, encore dans la rémanence des images, des bruits, des silences, des mots du Chant d'acier. (vu avec VPN puisque certains inventent des frontières qui n'existent pas). Avant le demi-litre de bière, j'ai dévoré un Banh Mi à 20 000 dongs, contre le mur de la librairie où le père a acheté il y a des années "Écrire" de Duras traduit en viet. Le livre s'appelle "viết". C'est nuageux, sans pluie, il fait bon s'asseoir ici, mâcher le pain d'oiseau, le gras de porc — chewing-gum animal recouvert de mayo à la coriandre — et regarder avec indifférence passer la ville. Cet instant de paix, de quelques minutes à peine, justifie plus de dix années vécues ici. 



Autre chose ?  Non. Journal repus du moindre déchet.

lundi 3 octobre 2016

#456



Humeur mauvaise, comme l'haleine. Dans la bouche un goût de sale rêve. Je ne m'en souviens pas. Mais l'oubli ne désamorce rien. À la fenêtre la ville disparait derrière la pluie. Je suis trempé des pieds au moteur. Dans la classe seulement deux étudiants. Peu ont risqué l'aquaplaning juste pour réviser le passé composé. Je les comprends. Moi j'ai besoin de l'argent. Je viens pour pointer. Alors que je répète pour la centième fois Attention à l'accord avec l'auxiliaire être, ne pense qu'à une chose : essorer mes chaussettes. Je sèche à l'air conditionné. Une crève me guette. Déjà le mal de gorge, les doigts de pieds surgelés. Je cherche un peu de chaleur auprès des "two sisters". C'est le nom d'un thé à goût de raisin et de miel. Derrière moi deux types que je croyais japonais parlent un anglais bizarre. Ça parle pluie et business. Après quelques gorgées toujours aussi froid. Et mon palais ne reconnait ni le raisin, ni le miel. Le rêve ressurgit à présent. C'était sur mon balcon. Je m'y battais contre un visage. Et aucun de mes coups ne portaient. Malgré le furieux désir de détruire, mon poing caressait. Une force contraire retenait mon bras. Sentiment de me battre dans l'eau. Ça vient d'où ce rêve ? Probablement de mots retenus, morts de n'avoir jamais été prononcés. La conscience a un jour avalé leurs dépouilles sans jamais les digérer. Je me suis réveillé avec un poids sur le ventre, poids de l'oubli qui dans mon sommeil écrit ses mémoires. Autre chose ? Non, ce sera tout pour aujourd'hui. Ce journal sera désormais une mesure d'hygiène. Juste écrire pour le geste. Le plus simple possible. Tous les textes cette année sont bridés. Il faut les élaguer, ne garder que quelques phrases qui seront les piquets du slalom où laisser ta langue débouler. Retrouver la confiance en l'apparition. Une phrase trop tendue ne tremble plus. Arrête de vouloir bien faire. Retrouve la vitesse du jet, une course qui ne pense à rien. Où sont donc passées tes bouffées d'écritures ? Leur mouvement est ta singularité. Depuis trop longtemps, ton écriture est restée immobile. Quelques exceptions, quand la vie te traverse, qu'un évènement secoue ton être comme un tremblement de terre, une bouffée t'envahit, le délire d'une voix te submerge. C'est ça qu'il faut préserver, même quand la vie n'est qu'enlisement et ennui.

dimanche 2 octobre 2016

#455


Je suis en résidence numérique chez Noëlle Rollet (
glossolalies.net)  que je remercie tant pour l'attention portée à mon travail, la richesse des échanges ces derniers mois, et l'amitié née de notre rencontre. 

Le programme ici
Première partie du texte inédit

C'est à partir d'aujourd'hui jusqu'à mi novembre.


mercredi 28 septembre 2016

#454


L'orage frappe la ville avec violence. Sa force intimide. Les rues sont des canaux où les moteurs se noient. Des corps courent après leur mobylette emportée par le courant, cherchent un abri, vieux préau, hall d'entrée, devanture en toile, n'importe quel bout de toit fait l'affaire. On rencontre quelqu'un qu'on ne connait pas. On échange un regard, quelques mots, fraternité soudaine quand la nature nous arrêtent. Le vent souffle la pluie horizontalement. Je me demande un instant si elle tombe vraiment du ciel. On ne voit pas à un mètre. La ville a disparu. Nos fonctions avec. Nous ne sommes plus que des hommes à la merci de la nature.

*
je bute, croyant écrire un texte sur la ville... quand je comprends soudain que le coeur du texte est, encore, la pronomination.

*
Dernier chapitre, dernière phrase... avant le point final d'Emily L. 
"Je vous avais dit aussi qu'il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu'on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l'écriture au dehors, la maltraiter presque, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l'état de l'apparition."

 Emily L.  
Marguerite Duras 1987 (les éditions de minuit)

*
J'ai en mémoire des textes qui ont plus de 10 ans.
Je sais qu'ils ne sont pas éteints. Ils m'attendent quelque-part à l'intérieur, ont besoin de temps, d'oubli pour ranimer leur voix.
quand je tombe par hasard sur leur fichier, je reconnais la voix du texte, comme le visage d'un ami oublié croisé dans la rue, à la fois même et troublée par le temps, les années de séparation ajoutent de l'inconnu à la voix jadis si proche. La distance renouvelle le désir de l'écouter sous un autre jour.

Ici écrire devient essentiellement un travail de relecture. J'écoute d'un autre endroit, du lieu où je suis aujourd'hui, la voix du vieux texte, et j'élague d'elle le bruit du passé pour mieux entendre sa mue. Je mutile le corps du texte de lignes sautées, d'espace vide, j'y injecte du silence. 
D'un bloc compact en prose de plus de dix pages naît un poème de quelques vers. 

Je ne conserve jamais les modifications. C'est sans aucun doute une erreur. Mais j'ai besoin du risque de tuer le texte, d'être en présence du possible de sa mort pour lui porter l'attention nécessaire. Sans ce risque, l'acte d'écrire me paraît vain. Je sais aussi qu'en écrivant ainsi, je détruis le caractère d'apparition du texte. 

Différentes versions d'un texte sont autant de textes différents. Je pourrais multiplier les apparitions, sur différentes feuilles, et ainsi avoir plus de textes en possession. Mais je ne sais faire apparaître l'écriture que sur fond de disparition.

*

en fait on peut compter à l'infini dit l'enfant. Tout dépend ce qu'on compte. L'argent, non. L'âge non plus. Les chiffres aussi sont mortels.