samedi 19 décembre 2015

#388



   matricule tatoué
   à même l'écorce grise
   à noël enchainés aux guirlandes 
   de lumières barbelées les arbres 
   dans la ville sont de vieux et tristes
   détenus condamnés 
   à perpétuité




dimanche 13 décembre 2015

#387

                                         muette
                                         est la mort
                                         des poissons jetés 
                                         vivants sur le feu


samedi 12 décembre 2015

#386


   apeuré dans ma cage
   j'entends les hommes
   marchander le prix 
   de ma liberté




jeudi 10 décembre 2015

#385


   de nuit les lueurs
   de la rue sont celles
   d'un fabuleux navire
   qui vogue dans le noir





mercredi 9 décembre 2015

#384


les tickets de vé số à la main chapeau sur le regard affamé en pyjama il guette les restes de la table s'apprêtant à se libérer discrètement s'assoit aussitôt les clients partis dans l'ombre la serveuse le prend pour l'un d'entre eux l'air de rien il croque une patte de poulet trempe les lèvres dans un fond de bière dilué dans les glaçons sur son visage le courant d'air de la nuit bleue est presque frais




lundi 7 décembre 2015

#383


   la narine gauche 
   du mendiant aveugle 
   souffle un air dans une flûte 
   au feu rouge







samedi 5 décembre 2015

#382


   la nuit le chant 
   du coq ressemble  
   à s'y méprendre
   au hurlement
   du loup 


jeudi 3 décembre 2015

#381


la tête entre deux plaques d'immatriculation genoux sous la poitrine presque sur les talons tant la chaise de plastique bleue est minuscule une main chasse les mouches de la viande sur le feu elle fait un bruit de pluie diluvienne le va et vient d'un éventail ravive les braises propage l'alléchante fumée sur la route éveille la faim de ceux qui rentrent chez eux seul sur un bout de trottoir je regarde passer le temps un verre de trà dá à la main le nez dans mon bol vert coriandre blanc bún rouge piment orange carotte brun porc grillé






mercredi 2 décembre 2015

#380


réveillée T. me raconte son rêve : "la mer frappe à notre porte, la
marée monte sur le palier, inonde l'entrée la cuisine j'ai peur que 
ça s'étende dans tout l'appartement, réduise à néant nos travaux...
comment la mer a-t-elle pu monter au trentième étage ? l'ascenseur,
l'escalier ? derrière moi, un vieux chien blanc cherche à me mordre 
le bras, c'est une mesure d'hygiène, la morsure détecte maladies et
virus chez la femme enceinte... ce n'est pas nécessaire mes vaccins
sont à jour, il s'en fout, veut me mordre à tout prix alors je fuis
plonge dans le courant fou de la mer en colère, le chien me suit...
M. ! ce rêve étrange est-il un signe de mon père mort de la rage ?"

#379



   
   la main en l'air
   de l'homme aux yeux 
   brûlés s'impatiente
   à l'arrêt du bus




mardi 1 décembre 2015

#378


    
    au loin 
    venu du fleuve
    invisible un bateau
    meugle 
    comme une vache


mercredi 18 novembre 2015

#377



une fois sa conscience morte de fatigue, après quelques ronflements
irréguliers, j'écoute le souffle de son sommeil lourd tel un secret
à porter, la nuit remue la pâleur de son corps nu, elle parle, sous
le règne de paroles rêvées en une langue étrangère à elle-même, moi
j'échoue à traduire le récit de son haleine sèche, ne reconnais pas
sa voix, elle vient de loin, d'une enfance dont j'ignore les plaies


dimanche 15 novembre 2015

#376


peu importe où je travaille toujours les mots écrits à voix haute :
au café on me regarde l'air de dire "bizarre ce type qui parle tout
seul à sa table" mais j'ignore leur regard, leur mépris, rien ne me
détourne de ma tache, aussi vaine soit-elle... au lit ça ne dérange
pas T. au contraire "on dirait que ta voix neutre et atonale scande
une étrange prière, ça me berce" dit-elle, avant de fermer les yeux


samedi 14 novembre 2015

#375



sur le chemin de celui qui cherche son Je, je suis troublé d'être à
la première personne du singulier tant furent multiples les masques
portés ces dernières années à écrire, à creuser au coeur des heures
creuses le savoir des mots, leur parole ignorée... depuis longtemps
je fais ça, plus de 15 ans, des nuits entières à taper dans mon sac
de lettres en silence en sueur à bout de nerfs à fleur de hurlement



vendredi 13 novembre 2015

#374


j'entends un souffle dans le noir, le mien ou bien celui de l'homme
dont j'aperçois la silouhette dans ma chambre, l'anonyme à identité
passagère, seul rescapé du naufrage de mes fictions, banni le voici
qui aujourd'hui revient muet de sa longue errance pour m'ouvrir les
yeux... j'examine sa figure sous tous ses traits : d'imperceptibles
mouvements d'angoisse trahissent l'air vide de son visage vert-bleu


vendredi 6 novembre 2015

#373

Je n'ai jamais su tutoyer...

"Tu" as jusqu'à aujourd'hui écrit en mon nom, t'appropriant l'épuisante banalité de mon quotidien, son angoisse de chaque heure, empruntant même les traits de mon propre visage, comme pour donner une preuve tangible de ton existence. Je n'accepterai cette usurpation d'identité plus longtemps. Sous tes mots mes traits sont devenus grossiers. Toi qui prétendais chercher l'anonymat, "Tu" es devenu un véritable Prénom qui parle seul — et non plus un pronom anonyme qui s'adresse à moi. "Tu est un autre". Tellement un autre que l'autre n'a d'ailleurs plus aucune place. Le lecteur n'est plus un frère humain mais un spectateur pris en otage, forcé à écouter la mise en scène d'un monologue faussement intime, qui ne touche à aucune universalité : "Tu" fais semblant de confier des choses pour mieux dissimuler ce que "Tu" caches. Tes angoisses, tes sentiments, tes coup de sang, le dénigrement perpétuel de toi-même, des autres, tout est posture, fatigante, obscène pour celui qui te fait l'amitié de te lire. Et puisque l'écriture, la lecture, sont deux actes d'estime, il est grand temps de me débarrasser de ta voix détestable. "Tu" as cherché au fil des mots de ce journal à t'emparer de moi. "Tu" n'as jamais été que toi-même. 

"Tu" ne seras pas père dans quelques mois. "Tu" ne verras pas naître ta fille. "Tu" ne t'endormiras plus aux côtés de T. Le chien que "Tu" n'as pas ne te suivra pas là où je m'apprête à t'envoyer. Mes nuits blanches ne sont plus les tiennes. À la fenêtre "Tu" ne vois ni n'entends plus rien. La ville, ses habitants, leurs silhouettes et visages filants, les premières gouttes de pluie sur la vitre, le mouvement du fleuve, des nuages noirs dans le ciel, tout disparait sous tes yeux en ce moment même. En un éclair, je recouvre la vue à mesure que "Tu" perds la tienne. "Tu" n'as pas entendu la foudre tomber, la porte de ta chambre claquer, ni les cris des enfants trempés qui jouent en bas. "Tu" te demandes si "Tu" n'es pas en train de rêver, te pinces fort la cuisse dans l'espoir de te réveiller mais "Tu" ne ressens aucune douleur. "Tu" commences sérieusement à prendre peur. "Tu" aimerais crier mais tu as perdu la voix. Tu commences à comprendre que le néant reprend ses droits sur ton être. "Tu" n'as plus de matière. Ton pronom "Tu" est désormais vide de sens, de chair, de salive, de sperme, de sang, d'âme et d'esprit. "Tu" est déjà entre guillemets. "Tu" ne laissera aucune trace par ici, pas une rature, rien. Il suffit de tirer les rideaux. Dans la chambre il fait noir. Je suis seul...

... "Tu" n'est déjà plus.




# Fin du journal #


samedi 31 octobre 2015

#372


Le chien que tu n'as pas est rentré dans la nuit, amaigri, multiples plaies sur les pattes et le flanc. Son haleine pue le sang. Tu ne lui poses aucune question, remplis sa gamelle et le regardes manger en couinant. On dirait qu'il pleure de faim...

                                                                               *

J.T. : les professions les plus touchées par le burn out sont celles relatives à l'aide aux personnes...

                                                                               *

Depuis un certain temps tu ne fais qu'écrire au sujet d'une main qui s'apprête à écrire, tu écris sur l'écriture tout en écrivant que tu n'écris rien... et tu n'écris rien, rien d'autre que l'impuissance d'écrire. Grand besoin de contraintes, seul moyen de sortir ton écriture de ce cercle vicieux.

                                                                               *

Il dit quand je ne parle plus, dans le silence, la peur de m'absentiser...
barbarisme révélateur : s'absenter serait donc pour lui une hantise... et une absence. Toi tu penses tout l'inverse : absent dans ta parole et plus que présent quand tu te tais. C'est dans tes silences que ton existence est la plus palpable...

*

Ça se passe juste en bas de chez toi, sous tes yeux, véritable injustice : le vent arrache les branches d'arbres mais épargne les bras d'hommes...


jeudi 29 octobre 2015

#371



                 
                                             chaque jour envie 
                                             d'être un jour en vie 
                                             non certes sans regret 
                                             un jour d'être né
         
                                             Beckett



Probablement une fille. Ça reste incertain. Comme son prénom. Emily peut-être. Pour Emily L. Parce-que T. aime particulièrement. Parce-que facile à prononcer par ici. Première rencontre à l'échographie : du noir apparaît furtivement un morceau d'Emily, puis un autre... elle n'arrête pas de bouger, écarte les jambes, silhouette de dos, de profil, bout de tête, main minuscule, rondeur des fesses, plante des pieds, leur empreinte blanche sur l'écran. On dirait qu'elle s'impatiente à chercher le sommeil dans des draps trop bordés; ou son corps endormi serait-il secoué par la force du rêve en cours ? À quoi rêve Emily ? Est-elle somnambule ? Sauras-tu à l'avenir la sauver de ses cauchemars ? Non, bien-sûr que non... Tes pouvoirs de père ont leurs limites infranchissables. L'air est parfois si écoeurant à respirer, arrière goût d'orange amère... Tu amerais la prévenir là où elle est, qu'elle puisse au moins avoir le choix de naître en connaissance de cause. Ne t'inquiète pas trop, regarde : elle semble déjà moins vulnérable que toi dans le noir... jusque-là journée de merde et voilà que tu l'aperçois ce soir. Ça ne te laisse pas de marbre. C'est beau. Naître est aussi beau qu'injuste. Un vers vietnamien te revient : la dette de l'origine reste impayée. Mais qui est endetté ? L'enfant qui doit son existence à ses géniteurs ? Les parents pour avoir mis au monde un être qui n'avait rien demandé ? Tu espères à l'avenir qu'Emily ne t'en voudra pas d'être née. Elle ne te devra rien. Aucun devoir filial exigé. Elle ne sera même pas obligé de t'aimer. Regarde, elle bouge encore, même sans prénom ni sexe certain, elle existe au delà de votre désir, vos attentes, vos craintes, vos propres mots... Emily existe déjà d'elle-même, seule, sans nous., dans le ventre de T., fait l'expérience intérieure d'une solitude existentielle qui l'habitera jusqu'à son dernier souffle de vie.

#370


Le chien que tu n'as pas parti depuis des jours. Où qu'il soit, bonne route à lui.

JT :10 % de la population française ne maitrise pas assez de mots pour s'exprimer correctement. Ainsi les jeunes élèves en difficulté n'ont pas accès la complexité
Tu en connais certains qui maitrisent bien des mots sans pour autant parler correctement, dénués de toute complexité...

Twitter : @anh_mat fait parti de votre identité... (scepticisme amusé)

Facebook: énième billet d'un écrivain qui revient de voyage et nous partage son "périple"... encore un qui croit qu'en voyageant il écrit... il plaque des mots sur le mot voyage tuant par là même "s'écrire" car il croit... que son voyage l'a sorti de sa tête... Il croit écrire et n'écrit plus... Il est peut être temps d'écrire ton texte à toi, rien que pour répondre "politiquement" à tous ces affamés d'inédit, de paysages pittoresques et spectaculaires, il est temps d'écrire qu'un voyage est avant tout intérieur... 
(A. me manque. Plus que seul sans lui. Où êtes-vous ? Dans le blanc des phrases que vous n'écrivez plus.)

Contrains-toi à tenir ce journal : le moindre clignement d'oeil devrait être noté. Rappelle-toi : tout est langage. Tout est note, rythme, mots ponctués... Sois conscient de ton regard, ton écoute, ta respiration, du battement de ton pouls; même quand tu ne fais rien reste encore d'infimes oscillations nerveuses à noter, en quelques miettes...

T. s'apprête à s'endormir, la main gauche sur ta cuisse droite. Elle tousse un peu puis silence total. 6 minutes après le souffle de son sommeil commence à se faire entendre. De l'inspiration à l'expiration, une seconde, sa respiration semble décompter le temps de la nuit qui passe... Et ça t'empêche de dormir. Faut dire que tu ne cherches même plus le sommeil, il t'a quitté il y a bien longtemps. Tu évoques souvent l'insomnie... Pur mensonge ! Tu ne fais que procrastiner le moment de dormir. Tout est bon à ne pas fermer les yeux. Si les paupières ne tombent pas d'elles-mêmes, même épuisé tu resteras éveillé jusqu'aux dernières pages d'un livre... Cette nuit le livre en question dit : Je vous avais dit aussi qu'il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu'on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l'écriture au dehors, la maltraiter presque, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l'état de l'apparition." (Duras, Emily L.) Et ça te tiendra la main pour jeter ce billet de misère...


et puis soudain,
au beau milieu de la nuit
tu crois reconnaître
remontant d'un coin du quartier
l'aboiement du chien que tu n'as pas

laisses la porte ouverte
au cas où demain
il rentrerait


mercredi 28 octobre 2015

#369



    3 heures 22 cherche la voix d'un texte en chantier au beau milieu de la nuit noire...


mardi 27 octobre 2015

#368



À la fenêtre l'abîme illimité de la nuit. Les lumières de la ville ressemblent aux tâches de couleurs vives perçues lorsqu'on ferme les yeux : scintillements, éclairs, étoiles du néant. L'angoisse est vertigineuse face à la profondeur de l'horizon. Par prudence, mieux vaut tirer le rideau, rester là, immobile, les yeux ouverts dans le noir des heures suspendues. Insomnie : chute dans le temps arrêté, penser à vide, égaré dans le dédale d'une angoisse sans nom, sans âge, sans sexe, toute l'identité devient soudain extraordinairement hypothétique. Si tu avais à parler dans ces moments là, aucun pronom ni aucun mot ne pourrait saisir ton dépaysement intérieur. Même l'écriture est impuissante. D'elle ne resterait que la ponctuation : virgules, guillemets, tirets, parenthèses, points d'exclamation, d'interrogation, hurlement de signes, d'oscillations nerveuses, seul langage possible pour exprimer ta traversée dans l'innommable.


vendredi 23 octobre 2015

#367




  «—                                         !

                  
                                ,              ,                        ,       ...

                                        ;                              ...

                                                                    !                                             !                   ,           ,                   

                           !                  ,                               ,             ,                          ...
                                 
                 ,                             ,                            ,                                ;

                     ...                          ,                                       :                               !
   

         (        ,                                      ,                               ,                        etc  ...)
                                   
  
                                            ...                        ,              ,                     ...   

                      —                                       —                                                    ,                                        
           
                          ,                                                                                                          ...?»







    3 heures 01, le soliloque d'un silence ponctué d'angoisses touche à sa fin...








        

dimanche 18 octobre 2015

#366



    jusqu'à l'aube aux aguets
    du point final l'insomnie 
    reste une phrase 
    inachevée




vendredi 16 octobre 2015

#365



    deux heures onze du bout 
    de l'ongle gratte l'instant
    où tout pronom échappe 
    à la nuit

jeudi 15 octobre 2015

#364



    trois heures et quart au coeur 
    du noir la lueur d'une écriture 
    clandestine veille 
    sur la ville profondément 
    endormie



lundi 12 octobre 2015

#363


Le chien que tu n'as pas attend que tu ouvres les yeux pour fermer les siens. Il tombe de fatigue, comme si son angoisse avait veillé toute la nuit à ton chevet.


Depuis des jours maintenant, un étrange voile de fumée recouvre la ville du soir au matin. Il paraît que ça vient des incendies des provinces indonésiennes de Sumatra et Kalimantan, où la culture de palmiers à huile se développe. Toi tu penses que ça vient de ta pensée. Les chemins singuliers à toi même inconnus qu'emprunte parfois l'écriture ont tous disparus dans le brouillard.

Pas une phrase. Pas un mot.  Depuis plus d'une semaine. Semaine qui pourrait bientôt se changer en mois. La parole de ton journal s'interrompt, marque un temps, instaure un silence dans la continuité des mots qui l'ont précédé, silence adressé directement au lecteur. Malgré ton mutisme, tu ne perds pas confiance en l'inconnu qui te fait l'amitié de te lire. Ton estime à son égard est d'ailleurs l'unique raison pour laquelle tu écris ici aujourd'hui. 

Au fond écrire, tout comme la mort, est un acte de foi. Si tu ne croyais pas à la solitude fraternelle d'un autre susceptible d'exister quelque part, dans son coin de web, tu n'écrirais plus une ligne...

Le silence qui suivra ce billet sera donc un blanc dans la conversation, un blanc qui témoignera de l'incommunicabilité des choses qui te traversent. 

Tant que l'adresse du blog existe, ton silence est en ligne. Un blog qui se tait n'est pas un blog mort.
L'écriture, c'est aussi le silence après l'écriture.

dimanche 4 octobre 2015

#362


Le chien que tu n'as pas ne cesse de couiner. Il tourne en rond autour du lit, haletant, comme si un crime venait d'être commis sous ses yeux. 


Depuis que T. est enceinte, deux coccinelles ont trouvé refuge dans votre appartement. Tous les matins, lorsque tu ouvres les rideaux, la lumière du jour dévoilent leurs dépouilles sur la banquette. Tu les ramasses délicatement avant de les jeter par la fenêtre, à la merci du vent. Chaque soir pourtant, elles reviennent, bien vivantes. Ce ne sont pas de nouvelles venues, non, ce sont les mêmes. Tu les reconnais à leur taille, la couleur de leurs élytres : l'une rouge vive est marquée de deux légères taches noires, l'autre plus orangée n'est pas tachée. Comment expliquer leur quotidienne résurrection ? 

On les appelle les bêtes à bon dieu. Ce surnom remonte au Xe siècle. Condamné à mort pour un meurtre commis à Paris, un homme, qui clamait son innocence, a dû son salut à la présence du petit insecte. En effet, le jour de son exécution publique, le condamné devait avoir la tête tranchée. Mais une coccinelle se posa sur son cou. Le bourreau tenta de l’enlever, mais le coléoptère revint à plusieurs reprises se placer au même endroit. Le roi Robert II y vit alors une intervention divine et décida de gracier l’homme. Quelques jours plus tard, le vrai meurtrier fut retrouvé.

Tu ne peux t'empêcher de penser que votre désir d'enfanter est par nature criminel. Dès sa naissance, votre enfant sera l'innocent condamné à mort. Les coccinelles ressuscitent-elles chaque matin pour le sauver de l'existence ?


Regarde: il a déjà des mains pour se battre, et des pieds qui un jour prochain le mèneront, loin de toi, seul, au bout de son chemin.


samedi 26 septembre 2015

#361


le rideau s'ouvre...


Le chien que tu n'as pas te réveille en léchant ta main droite qui pendait du lit. Petite tape sur le museau : Casse-toi putain ! La bête imaginaire disparaît en couinant... Peu importe de quel pied, c'est toujours du mauvais que tu te lèves. Trois jours que tu ne dors que quelques heures par nuit. La guerre qui t'habite n'a même plus le temps d'éclater dans l'espace de tes rêves, tous interrompus en court de route par la sonnerie du réveil-matin. Sans sommeil, le temps ne passe plus. Malgré l'aube, rien ne commence. Le nom des jours, les dates ne te dupent plus. L'existence ne fait que continuer. Faire chauffer de l'eau dans la bouilloire, prendre la tasse, plonger le sachet de thé... le moindre geste devient absurde et presque insurmontable. Seul se défenestrer aurait du sens. Mais as-tu encore le droit, père en devenir, de penser le suicide comme porte de sortie ? Sans ce possible, comment ne pas basculer dans la folie ? Rassure-toi, tout chemin s'arrête un jour. Tu as foi en la mort. Elle est un espoir de repos auquel tu t'attaches chaque jour pour supporter de vivre. Même si un doute subsiste, te plonge dans une angoisse vertigineuse : et si la mort n'était qu'une "poudre de perlimpinpin..."


Artaud : "Ne vous laissez plus aller au cercueil, ne vous laissez pas mettre dans un cercueil.
On croit qu’avec la mort c’est fini mais c’est là au contraire que ça commence. Refusez à tout prix par tous les moyens à toute force de devenir un jour enterrés, d’être le corps d’un prédestiné enterré.
La mort est comme le reste un envoûtement. Qu’est-ce qu’un envoûtement ?
Une prière,
un mamtram dans les canaux de l’air qui recharge les canaux de l’air,
habitacle sans habitacle l’air est plein de mamtram
qui le modèle depuis l’opacité du temps, la mort comme le reste n’est qu’une poudre de perlimpinpin,
une attrape pour les gogos.
C’est ce qu’on apprend aux enfants qui viennent vivre et ils voient tellement de gens y croire qu’ils y croient.
Ceux qui ont repris conscience d’eux et ont voulu lutter contre le fait ne sont pas morts, ils ont été assassinés, rien comme un suicidé pendu entre autres pour être un authentique assassiné.
Détachez-vous de cette prédestination qui marque le corps de tout homme né, on ne meurt que parce qu’on se croit mortel, parce que les institutions faites par les hommes ont fait croire aux hommes qu’ils étaient mortels."

T. se lève une heure après. Son haleine sèche te souffle au visage le récit de son dernier rêve : j'ai rêvé que nous étions trois dans le lit. Moi, toi qui me prenais dans tes bras, et un autre homme derrière toi qui nous regardait. L'homme derrière l'homme que tu es, n'est-ce pas celui en train d'écrire ces lignes en ce moment même, ton interlocuteur qui, à chaque instant, regarde la vie se dérouler sous ses yeux, impuissant, absent, des évènements, des sentiments éprouvés, des heures qui lui sont comptées.

JT : le Pape accueilli comme une rockstar sur la 5ème avenue. Sur les images qui défilent, une mère tend en larmes sa fille à Sa Sainteté. Il prend l'enfant dans ses bras puis s'éloigne pour en bénir un autre. La petite fille semble complètement indifférente à ce qu'il vient de lui arriver. La mère lui montre à nouveau du doigt le pape, l'air de dire : rends-toi compte ! C'est le Pape qui vient de t'embrasser ! Le pape ! Rien à faire, l'attention de l'enfant est ailleurs, loin de ce monde de croyants...



15 heures 02, au café, après un déjeuner bon marché qui te reste sur l'estomac : un homme obèse fait son entrée. Il marche mal, retient l'attention de tous les autres clients. On se retourne sur lui. Derrière son passage, un serveur court même vers ses collègues au bar, pour leur montrer le monstre du doigt. On n'a même pas la politesse de se moquer discrètement de lui, on fait ça au grand jour. On suppose qu'il ne comprend pas le vietnamien, alors on rit, s'offusque à haute voix qu'un homme puisse se laisser aller à ce point, comme si son état était une insulte au genre humain. Une fille va même jusqu'à le prendre en photo dans son dos. Lui ne semble pas dupe. La tête haute, il continue son chemin jusqu'à sa table... ridicule et digne. Il commande un sandwich. Mange à petite bouchée sous l'anathème de la salle. La rumeur n'a aucun répit pour sa solitude. 



Le passage aux toilettes est incessant. Tu sens d'ici les sueurs intimes, l'urine concentrée des connes d'à côté déshydratées par tant de messes basses grossières. Il y a une douche dans les toilettes. Elles devraient s'en servir, récurer comme il se doit la truie qui dégouline par tous les pores de leur peau.


*parution d'un article de Noëlle Rollet autour de monsieur M. Sincères remerciements pour la pertinence de sa lecture...


mardi 22 septembre 2015

#360

Et un jour vient où il t'affrontera sans que tu saches pourquoi, alors que pour une fois tu n'as fait aucune déclaration de guerre à ton semblable, il t'affrontera pour faire mourir l'enfant qu'il est, dans cette incroyable farce que devenir un adulte serait sortir d'un miroir aux semblables par un mirage aux alouettes où le temps se mettra à pleurer et compter les années... et il n'y aura plus que des enfants morts d'une croyance d'envie et d'espoir.

Une fois de plus entre le miroir et toi 
Il y a désormais ces yeux d'enfants morts
... 
Un jour vient que rien n'est plus qu'un récit 
Rien ne fut rien n'est comme on le raconte 
On construit de mots la chair du passé 
Aux poignets des gens ont gelé leurs montres 

Aragon





Et il ne restera que des enfants pour partir en croyants d'une découverte du monde, leur temps congelé sera aux services de ces générations de nulle part, tels des nuages qui se déchirent entre eux. Fuis! Fuis donc si tu veux le protéger car à peine né, émigré par monts et par vaux, il sera la guerre prochaine. Nous sommes tous migrants devenus apatrides. Partout il n'y a plus de frontières: plus de répit, plus d'éternité. Il n'y a que les enfants qui meurent.

Tant de gens partis de partout pour nulle part 
Trop tôt ou trop tard 
Tant de gens perdus 
Tant de boîtes vides 
Dieu sait où qui rôdent 
Comme des pensées 
La mer et le vent 
Souviens-toi d'avant 
Ce voyage d'îles 
Avant ou après 
Bateaux sans agrès 
Voiles indociles 

 Aragon (Les Adieux) 



samedi 19 septembre 2015

#359


Parole de T. le dos tourné de son côté du lit, juste avant de s'endormir : "quand un papillon coloré rentre dans une maison, c'est l'âme d'un mort qui vient nous rendre visite. Si le papillon vole autour de nous, il partage sa joie de nous retrouver; s'il se pose longtemps à un endroit, il tente de nous prévenir d'une mauvaise nouvelle. Chaque fois que je rentre à Hanoi, un papillon est dans la maison. C'est mon père."


Moins de cinq heures après, Saigon se réveille dans la brume. La lumière grise éblouie les façades du puzzle de la ville. Encore une fois, peu dormi, à peine une sieste nocturne assassinée par l'improbable sonnerie du réveil matin. Tu vois passer sur twitter deux vers de Desnos :
Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent


Télé : le 20 heures à 7 heures du matin : à l'écran des migrants Syriens marchent, écrasés par la chaleur, sous le regard incrédule d'un couple de paysans croates. Tu écoutes à peine, le nez dans ton thé au lait (viens de raturer le thé dans le nez au lait), déjà épuisé de la journée qui n'a même pas encore commencé. Tu te souviens vaguement avoir rêvé : quelqu'un t'aurait dit pour la première fois je t'aime, quelqu'un qui le pensait vraiment, tu ne sais plus qui. Les infos terminées, tu découvres la grenouille moussue vietnamienne, animal qui n'a pas beaucoup de défenses et dont la stratégie est l'invisibilité. Tu te sens proche d'elle, même si elle s'adapte bien mieux que toi à son environnement. Avant de partir tu aimerais pouvoir prendre la couleur des murs et du carrelage de l'école, afin de croiser tes congénères en toute quiétude. Tu tentes la chemise blanche et le pantalon gris. Ça n'a pas suffi : à peine as-tu passé le pas de la porte qu'on t'interpelle, te salue. Tu réponds poliment à l'un, ignores l'autre, feins de ne pas l'avoir entendu. Comment es-tu devenu si incapable d'adresser la moindre parole ? Pourquoi vis-tu aussi mal chaque échange, même le plus banal ? Tu serais presque capable d'insulter le premier venu parce-qu'il t'a regardé ou salué. Furieuse envie de lui lancer au visage : ne provoque donc pas un homme qui ne parle pas. Sache qu'à l'intérieur, l'excès de silence est tel qu'il risque de tout faire exploser. Par prudence, prends tes distances, éloigne ta voix avant qu'il te saute à la bouche. 

La chaleur, intenable aujourd'hui. Une chaleur pouvant mener n'importe quelle raison à la folie. Tu marches en sueur à la recherche d'un lieu nouveau où manger, rentres au hasard dans un café déjà bondé. Tu reviens finalement sur tes pas et te diriges là où tu t'assois chaque samedi. Ce sera quoi aujourd'hui ? 

Aux toilettes du shopping mall, pendant que tu chies tranquillement ton médiocre déjeuner, tu entends un homme pousser un cri de jouissance, suivi d'u  bruit de pantalon qu'on remonte, d'une ceinture qui se referme, une porte qui claque sur la présence d'un autre homme, son pas s'éloigne. Quelques minutes après, tu vois dans le sol carrelé le relfet d'une paire de lunettes qui se rapproche de ta chaussure droite. Tu n'es pas certain... Pourtant si ! C'est bien le visage du type assis dans les chiottes juste à côté qui cherche discrètement à te zieuter ! Bordel ! Tu l'insultes aussitôt, tentes de lui donner un coup de semelle, te relèves, remets ton pantalon, sors, défonces d'un coup d'épaule le verrou de la porte derrière laquelle il se terre. Le pauvre se la prend dans la gueule. Tu vois ses doigts qui cherchent à maintenir la porte fermée. Les deux types qui pissent aux urnioires se retournent l'air halluciné. Personne ne cherche à te retenir. You wanna look at me ? Come outside asshole ! Tu donnes un dernier coup de pied dans la porte avant de partir en l'insultant...

Après coup, tu penses à ce type qui n'était peut-être qu'un jeune homme cherchant maladroitement une rencontre de passage. Ça ne doit pas être simple pour lui. Est-ce que son geste méritait une telle colère ? T'a-t-il pris pour un homophobe ? Qu'importe, c'est fait. Tu te dis que ça aurait pu être pire. La fatigue est telle que l'âme en perd son discernement. Son esprit. Sois donc à l'avenir plus prudent : avant, il n'y a pas si longtemps, tu te maitrisais assez pour te retirer dans ta chambre et exploser seul, soulageais ta colère en faisant claquer violemment une porte. Rien de plus. Aujourd'hui, hors de toi, le coup de sang te possède, tu insultes, aboies ta rage la bave aux lèvres comme une chienne venant de déchirer sa muselière. Tu devrais porter une pancarte sur toi : attention, homme qui mord.


Tu penses à ton futur enfant. Il n'a pas encore de nom. Son anonymat te rassure. T. pense que c'est un garçon. On te demande souvent ce que tu préfèrerais : tu t'en fous, pries juste pour qu'il ou elle soit en bonne santé. Au moins ça, lui qui n'a rien demandé, tu lui souhaites d'être assez fort pour affronter ce que le monde et son humanité nauséabonde lui réserve. Il lui reste encore sept mois de répit. À l'abri de ses parents. De toi surtout. Toi qui as donc à vieillir. Tu ne l'avais pas encore pensé ainsi. Le décompte peut commencer. Tu ne pensais qu'aux jours, voilà les années. Marche désormais à pas lents... sans éternité. 



lundi 14 septembre 2015

#358


Tu tiens ce journal jusqu'à la nausée de ta personne, malgré la tentation de l'interrompre qui demeure derrière chacun de tes mots. Tu te gardes bien de revenir sur les pages précédentes, sachant déjà ce que tu y trouverais : monologue infâme d'un nombril à qui l'impudeur a donné la parole, mise à nu qui tourne à la mise à mort. Mort de quoi ? De honte bien entendu.

Malgré tout, des lecteurs te rassurent, quelque-chose revient souvent dans leur bouche, avant tout autre commentaire, ils te demandent : est-ce vrai ? Comme si une fiction planait encore derrière ce journal. Et si c'en était une ? Et si tout ce que ce journal évoque était entièrement imaginaire ? Après tout, l'écriture a sa propre vérité. L'idée d'injecter peu à peu des évènements fictifs t'a déjà traversé l'esprit, pour petit à petit, t'évaporer de ce Tu. À vrai dire, je me demande en cet instant même si ce n'est pas déjà fait. 

Seuls les correspondants savent quand les mots rejoignent la vie. Personne d'autres. Pas même les rares personnes qui t'entourent, puisqu'elles sont incapables de te lire en français. Voilà peut-être pourquoi tu n'habites plus dans ta langue maternelle : pour ne plus avoir à rencontrer des personnes qui te lisent, séparer pour de bon la parole du silence de l'écriture, non pour fuir tes responsabilités, mais pour revendiquer le droit de ne pas avoir à te prononcer sur ce que tu écris. Croire à la vérité du texte qui quel qu'il soit révèle une humanité à travers l'anonymat d'un pronom.

*
3 h 53, assoupi sur le carrelage froid, tu regardes ses moustaches frétiller, les soubresauts dans ses pattes, écoutes sa respiration irrégulière et ses petits couinements aigus... Pas de doute, le chien que tu n'as pas est en train de rêver. 

la memoria dei cani, Simone Massi

dimanche 13 septembre 2015

#357



Depuis quelques jours, l'angoisse déferle sur ta solitude, se rue sur ta pensée tel un fauve affamé à qui l'on jette un bout de chair. Tu ne cesses de t'enfoncer dans les affres d'une âme de futur père. L'écriture cherche à remonter à la surface pour une bouffée d'air... En vain. La moindre amorce de phrase est aussitôt interrompue par les aboiements enragés d'une meute de questions. Des questions qui à peine posées réclament leurs réponses. Même quand elles n'en ont pas. Et ne compte plus sur la procrastination : dans moins de sept mois, le temps perdu sera aussi celui de ton enfant.

Tu n'as dormi qu'une poignée d'heures la nuit dernière. Réveillé à l'aube, tu as attendu impatiemment l'heure de travailler. C'est bien la première fois que le travail te sauve. Pendant 2 heures 30, tu n'as pensé à rien d'autre qu'au cours que tu donnais : les verbes "avoir", "aller", "aimer", les adjectifs possessifs singuliers, insister sur le masculin, le féminin... Puis la cloche sonne, il est 11 heures, temps d'aller manger. Sur le chemin, tu retrouves l'angoisse là où tu l'avais abandonnée ce matin. Tu cherches un lieu bruyant, choisis un fast food, juste pour son horrible musique de fond bien trop forte, dans l'espoir que ça couvrira ce qui ne cesse de tourner dans ta tête. Premiers spasmes, douleurs au coeur, vertiges... au bord de l'épuisement. Besoin de sucre.. Tu t'assois. La première gorgée de coca est inutile. Tu es tremblant. Et honteux d'être aussi vulnérable. Tu t'apprêtes à être en première ligne de la vie. Pas seulement de la tienne. Il est grand temps de te redresser. Reprends confiance, ferme les yeux, respire, concentre-toi sur le bonheur de voir une vie venir.

Justement, en voilà une : l'enfant du couple en train de manger silencieusement juste en face de toi. Quel âge-a-t-il ? À peine deux ans. Peut-être moins. Enfin je crois. C'est fou tout de même que tu ne saches même pas reconnaitre l'âge d'un enfant alors que ta femme est enceinte de plus de 2 mois ! Es-tu sûr que tu es prêt ? A-t-il existé, un jour, un homme prêt à devenir père ? Celui-là a la bougeotte, la bave aux joues, des cris stridents plein la bouche. Il observe de ses grands yeux ouverts en souriant ta triste mine ingurgiter une bouchée de western-bacon sec et dégueulasse. L'enfant ne te prête subitement plus aucune attention, préférant jouer avec son père qui lui parle tout bas. Tu les observes, fermes les yeux, forces un sourire, cherches positivement à te projeter... 


Impossible. 

Être père, tu ne sais toujours pas ce que c'est. Tu n'en as pas la moindre idée. La maman te surprend en train de les regarder. Tu baisses les yeux sur tes frites. Ouvres l'ipad. Fais le type occupé. Elle te jette encore quelques regards furtifs. Tu ignores tout de ce qu'elle pense de toi à cet instant même. Tu te dis qu'il est impossible qu'elle puisse t'imaginer comme un futur père. Ton visage est si juvénile. Faut-il avoir un visage de père pour se sentir père ? Ou bien est-ce dans le regard de ton enfant que tu te reconnaîtras comme tel ? L'enfant arrivera-t-il à te persuader ? Démasquera-t-il le visage de l'homme faible qui se cache derrière celui de son papa ? Pas tout de suite, mais un jour, oui, ton masque tombera. Autant rester dès maintenant à visage découvert. À quoi bon continuer à mentir ? Épargne-le. Par pitié.

Puis la famille se lève, le père se retourne, pose tendrement son enfant dans la poussette. Lui aussi surprend ton regard. Tu ne cherches plus à te cacher. Tu lui souris. Et à ta plus grande surprise, ce grand type d'une cinquantaine d'années à l'air anglais, te sourit à son tour, presque fraternellement.





mercredi 9 septembre 2015

#356


Toute contemplation te mène au paysage intérieur qui te hante. La fenêtre est entrouverte. L'air te fait le plus grand mal. Sentiment qu'il cherche à t'aspirer dans le ciel couleur de lave. Le soleil est déjà bas. La journée en a bientôt fini de hurler. Tu redoutes encore plus la nuit qui vient. 

Tu ne trouveras pas le sommeil avant quatre heures du matin. Tu n'essaies même pas de fermer les yeux. Tu préfères attendre que les paupières tombent d'épuisement. Ton insomnie n'est que pur mensonge. Puisque tu ne la subis pas. Tu procrastines volontairement le moment de t'endormir. Fais tout pour rester éveillé. Tu lis, écris. Comme si tu avais peur du temps qui passe sans toi.

C'est peut-être pour ça que ton visage ne vieillit pas. Depuis plus de quinze ans, tu ne vis pas une succession de jours ni d'années. Non : tu vis le même jour depuis des années, tu vis du battement des secondes qui ne cessent de se répéter, le corps et la pensée livrés à une intrigue... inépuisable. 

Et tu es épuisé de vivre ainsi. Espères secrètement que l'enfant te sortira de ce rapport au temps qui ne passe pas. Il n'a même pas encore de sexe, de tête, de corps, il n'est pour l'instant qu'un battement qui se confond avec celui des secondes, battement imperceptible et faible sur lequel tu ne peux t'empêcher de poser tes attentes, tes espoirs, tes craintes, ton désir étouffant... Comment le protéger de toi ? Tu te sens même gêné de devoir choisir son prénom. Qui es-tu, toi, pour prénommer une existence qui par nature n'a pas demandé d'être là ? Qu'es tu donc en train de commettre, fils de p.... papa ?

Regarde, T. dort profondément. Tu écoutes le souffle chaud de son sommeil autrement aujourd'hui. Comme si ce souffle n'était plus uniquement le sien. Tu te sens plus seul que jamais à côté d'elle. À côté d'eux. 4 h 29. À bout de force, les paupières éblouies par l'éclat de l'écran. Dehors le coassement des grenouilles, bruit de fond d'une première nuit de père.

samedi 5 septembre 2015

#355


Vers le fantastique  atelier proposé par François Bon


#6 juste avant, tout juste


La lumière du jour disparait dans le hall d'entrée du vieil immeuble. Le bruit de la ville et des hommes est derrière moi. Vieil ascenseur qui ne fonctionne plus. L'immense escalier m'invite à monter. Mon pas résonne, l'écho donne le sentiment qu'un autre pas le précède. Des sacs plastiques jonchent le sol carrelé. Ça sent l'encens, la viande tiède, l'héroïne et la pisse de chat. Ce n'est pourtant pas un squat. Des gens habitent là. Au loin leurs voix : un nom scandé, un rire bref, les pleurs d'un bébé... bribes de paroles qui à peine entendues se dissipent en silence dans ce labyrinthe de couloirs sombres. Je m'enfonce un peu plus dans l'inconnu, passe devant des pupitres en bazar, ruines d'une école échouée qui n'a pour élèves que quelques fantômes. Je croise le regard méfiant des portes, chacune si différente : porte disparue, porte bleu-ciel cadenassée, porte en faux bois défoncée, porte à la petite boîte aux lettres verte, porte surveillée par l'esprit des morts, porte tricolore aux bicyclettes garées devant, porte blanche entrouverte d'où s'échappe une chanson, porte beige qu'on ferme à double tour derrière mon passage... Sur chacune d'entre elles, un numéro. Comme à l'hôtel. Sauf qu'ici, les numéros sont dans le désordre. On passe du 23 au 57. La logique de ce lieu m'échappe. Je tourne à gauche : la lumière du jour déchire l'obscurité du couloir en deux. J'arrive sur un autre escalier. Bien plus étroit. Dehors. Ce sont les coursives intérieures de l'immeuble. La ville est de l'autre côté, à peine audible. Partout barreaux et grillages. Par endroit troués. Comme si certains avaient cherché à s'échapper. Je monte, suis les compteurs et fils électriques, lianes de plastique noir emmêlées aux racines d'un jeune arbre. La nature semble reprend ses droits sur les murs bâtis par les hommes, vieux murs jaunes pâles fissurés, par endroits verts et dévorés par l'eau. Seule trace de vie humaine : le reste d'un amour, un nom qui en aime un autre gravé sur un mur. Et juste à côté, une corde que le vent fait balancer.