samedi 19 septembre 2015

#359


Parole de T. le dos tourné de son côté du lit, juste avant de s'endormir : "quand un papillon coloré rentre dans une maison, c'est l'âme d'un mort qui vient nous rendre visite. Si le papillon vole autour de nous, il partage sa joie de nous retrouver; s'il se pose longtemps à un endroit, il tente de nous prévenir d'une mauvaise nouvelle. Chaque fois que je rentre à Hanoi, un papillon est dans la maison. C'est mon père."


Moins de cinq heures après, Saigon se réveille dans la brume. La lumière grise éblouie les façades du puzzle de la ville. Encore une fois, peu dormi, à peine une sieste nocturne assassinée par l'improbable sonnerie du réveil matin. Tu vois passer sur twitter deux vers de Desnos :
Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent


Télé : le 20 heures à 7 heures du matin : à l'écran des migrants Syriens marchent, écrasés par la chaleur, sous le regard incrédule d'un couple de paysans croates. Tu écoutes à peine, le nez dans ton thé au lait (viens de raturer le thé dans le nez au lait), déjà épuisé de la journée qui n'a même pas encore commencé. Tu te souviens vaguement avoir rêvé : quelqu'un t'aurait dit pour la première fois je t'aime, quelqu'un qui le pensait vraiment, tu ne sais plus qui. Les infos terminées, tu découvres la grenouille moussue vietnamienne, animal qui n'a pas beaucoup de défenses et dont la stratégie est l'invisibilité. Tu te sens proche d'elle, même si elle s'adapte bien mieux que toi à son environnement. Avant de partir tu aimerais pouvoir prendre la couleur des murs et du carrelage de l'école, afin de croiser tes congénères en toute quiétude. Tu tentes la chemise blanche et le pantalon gris. Ça n'a pas suffi : à peine as-tu passé le pas de la porte qu'on t'interpelle, te salue. Tu réponds poliment à l'un, ignores l'autre, feins de ne pas l'avoir entendu. Comment es-tu devenu si incapable d'adresser la moindre parole ? Pourquoi vis-tu aussi mal chaque échange, même le plus banal ? Tu serais presque capable d'insulter le premier venu parce-qu'il t'a regardé ou salué. Furieuse envie de lui lancer au visage : ne provoque donc pas un homme qui ne parle pas. Sache qu'à l'intérieur, l'excès de silence est tel qu'il risque de tout faire exploser. Par prudence, prends tes distances, éloigne ta voix avant qu'il te saute à la bouche. 

La chaleur, intenable aujourd'hui. Une chaleur pouvant mener n'importe quelle raison à la folie. Tu marches en sueur à la recherche d'un lieu nouveau où manger, rentres au hasard dans un café déjà bondé. Tu reviens finalement sur tes pas et te diriges là où tu t'assois chaque samedi. Ce sera quoi aujourd'hui ? 

Aux toilettes du shopping mall, pendant que tu chies tranquillement ton médiocre déjeuner, tu entends un homme pousser un cri de jouissance, suivi d'u  bruit de pantalon qu'on remonte, d'une ceinture qui se referme, une porte qui claque sur la présence d'un autre homme, son pas s'éloigne. Quelques minutes après, tu vois dans le sol carrelé le relfet d'une paire de lunettes qui se rapproche de ta chaussure droite. Tu n'es pas certain... Pourtant si ! C'est bien le visage du type assis dans les chiottes juste à côté qui cherche discrètement à te zieuter ! Bordel ! Tu l'insultes aussitôt, tentes de lui donner un coup de semelle, te relèves, remets ton pantalon, sors, défonces d'un coup d'épaule le verrou de la porte derrière laquelle il se terre. Le pauvre se la prend dans la gueule. Tu vois ses doigts qui cherchent à maintenir la porte fermée. Les deux types qui pissent aux urnioires se retournent l'air halluciné. Personne ne cherche à te retenir. You wanna look at me ? Come outside asshole ! Tu donnes un dernier coup de pied dans la porte avant de partir en l'insultant...

Après coup, tu penses à ce type qui n'était peut-être qu'un jeune homme cherchant maladroitement une rencontre de passage. Ça ne doit pas être simple pour lui. Est-ce que son geste méritait une telle colère ? T'a-t-il pris pour un homophobe ? Qu'importe, c'est fait. Tu te dis que ça aurait pu être pire. La fatigue est telle que l'âme en perd son discernement. Son esprit. Sois donc à l'avenir plus prudent : avant, il n'y a pas si longtemps, tu te maitrisais assez pour te retirer dans ta chambre et exploser seul, soulageais ta colère en faisant claquer violemment une porte. Rien de plus. Aujourd'hui, hors de toi, le coup de sang te possède, tu insultes, aboies ta rage la bave aux lèvres comme une chienne venant de déchirer sa muselière. Tu devrais porter une pancarte sur toi : attention, homme qui mord.


Tu penses à ton futur enfant. Il n'a pas encore de nom. Son anonymat te rassure. T. pense que c'est un garçon. On te demande souvent ce que tu préfèrerais : tu t'en fous, pries juste pour qu'il ou elle soit en bonne santé. Au moins ça, lui qui n'a rien demandé, tu lui souhaites d'être assez fort pour affronter ce que le monde et son humanité nauséabonde lui réserve. Il lui reste encore sept mois de répit. À l'abri de ses parents. De toi surtout. Toi qui as donc à vieillir. Tu ne l'avais pas encore pensé ainsi. Le décompte peut commencer. Tu ne pensais qu'aux jours, voilà les années. Marche désormais à pas lents... sans éternité. 



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