mardi 28 mars 2017

#511



jeter sa voix dans un puits sans fond ni forme, devenir trois points de suspension jetés sur la page. Qu’est-ce que trois points dans le vide ? le souffle de quelqu’un ? le battement des secondes ? Celles du temps d’un homme assis qui écrit ? Duras : il y a une maladie de l’écrit. Avant je trouvais la phrase belle. Aujourd’hui, j’entends juste sa vérité. Son constat froid. Constater que je suis malade. Car l’écriture me détruit physiquement. Je mourrai d’écriture comme on meurt d’un cancer. Cette phrase de Duras n’est pas une plainte mais un avertissement. 

chaque chemin tisse un labyrinthe, métastase une ville à l’intérieur. Elle m’asphyxie à force. J’ai besoin d’une mer à l’écoute de mes silences, besoin d’un désert où adresser mes cris, le temps d’une lecture. Mais la ville en moi est si dense.

je ne sais plus écrire des mails, j’ai de plus en plus de mal à « communiquer». Tout devient écriture. Je me sens emmuré dans chaque phrase. Il n’y a plus que le présent de l’écrire. J’en suis le prisonnier, le rat de laboratoire, le territoire à coloniser.

j’écris de la poésie. J'écris sur un fil, ni celui d’un récit, ni celui des jours. Je ne suis pas un journal. Je suis l’errance d’une langue sur des pages. 

Je suis une suite d’intervalles irréguliers. Le temps compté en heure ne commence aucun jour. Je suis continuité de secondes interrompue par des blancs, des silences où je fais ma vie.

je ne m’ennuie jamais. L’angoisse prend tout mon temps. 



la ville est une école à travailler la langue


après les avoir douchés, la ville sèche ses chiens au soleil



hier je fus témoin d’une tentative de suicide

#510


jetons une phrase comme un caillou dans la mare, sans raison, juste pour le plaisir de former des cercles à la surface du vide, sur le trottoir, face au courant des deux roues qui circulent en banc de poisson, Je m'assois à une table, sur un tabouret en plastique bleu, mange en silence le reflet de la ville dans un bol de soupe.

Ô citadin pas fait pour la ville ! Comment peux tu être à ce point assoiffé d’essence, de pisse et autres bouillons, chaque silhouette croisée ressemble à s’y méprendre à celle d’un oiseau en cage


au feu rouge, tes machines grondent, l’humeur sanguine, tu ressembles à un fauve prêt à se jeter sur moi. Le piéton presse le pas. Il ressemble à un type qui cherche à échapper à la mort

je m’injecte l’encre du récit, et soudain, là, sur la feuille blanche, je vois un type qui marche dans la rue. Le personnage principal du livre, c’est lui ! l’avez-vous reconnu ? n’est-ce pas l’inconnu des trottoirs ? Celui dont on croise le regard, avec la vague impression de se reconnaître. Le visage de l’étranger soudain reconnu comme frère, un type de la même espèce, qui marche, qui avance et s’arrête, comme tout le monde. Nos os sont appareillés du même mouvement sous les vêtements dépareillés que nous portons. C’est ce mouvement là qui me relie à l’autre. Je me réfugie en lui comme dans les bras de quelqu’un dans un incendie. Je reconnais l’odeur de sa chair, aussi inconnu soit-il, peau contre peau, dans le brasier, nous nous accrochons à notre ressemblance dans l’espoir de survivre. Hier il y avait le feu à la fenêtre de l’immeuble H3, la rue était bouclée, tous le regard levé sur les pompiers

ne faire que regarder la ville, et écrire. Les mains dans l’enfer des phrases à résoudre, creuser dans la voix, devenir traces de pas sur la carte de la ville, la ville tatouée sur la cuisse d’une serveuse qui n’est même pas là. Travaille-t-elle encore ici ? Sa présence à distance me manque. Je bande d’amour au souvenir de son corps, ce corps fictif inventé de toute pièce. Chaque membre vient de ma tête. Je me souviens de ses fesses imaginées nues sous leur short léger. Je me souviens de l’avoir pénétré comme on pénètre à l’intérieur de sa propre tête. elle est serveuse au Fumoir, lieu interdit de moi-même, mille fois quitté pour de bon, mille et une fois revenu, j’y reviens toujours, avec autant de mauvaises que de bonnes raisons. Je m'assois sur mon  siège, un peu coupable, une baffle à côté de l’oreille. La vibration des cordes s’infiltre par le corps, le silence épouse mouvement d’une guitare, son tremblement, le cœur bat à contre sens, les yeux palpitent au rythme de la fatigue qui pèse, une barre sur la tête, migraine derrière l’œil injecté de ville, je me dépense peu à peu, m’appauvris pas à pas. Je suis une poche plastique vide de mots, soulevée par le courant d'air, brise légère qui soudain, alors qu’on transpirait sur le trottoir, rafraîchit le masque qu’on a sur le peau.




une odeur de rat chicote dans la rigole

écrire ouvre en silence
le bruit de fond
du monde

écrire à fendre l’air d’un soupir

ne pas penser, écrire un moment, quelque part en soi, derrière une vitre, dans la rue banale dont personne ne retient le nom, mis à part celui qui y écrit tous les jours, à la recherche d’un trou en soi où jeter la ville entière



vendredi 24 mars 2017

#509



Je marche. Dans chaque retroviseur croisé du regard mon visage se renouvelle... toujours plus étranger. Sous une averse inattendue je marche. La bouche sèche je marche sans eau jusqu’au malaise. Malgré les tremblements je n’ai pu me résoudre à m’arrêter. Je marche à la merci du courant, parce que la dérive posséde mon corps et ma pensée, tous deux sous le règne de son pouvoir d’indécision. 


Au bout de l’épuisement, j’ai finalement atterri sur une branche de ciment. Je baisse les yeux sur la ville, en compagnie d’un thé rouge médiocre. Il ne pleut déjà plus. L’air est frais. Une jeune femme assise de l’autre côté de la vitre lit un livre, écrit, puis dessine la ville dans un carnet, croquis interrompu par des messages sur le téléphone. Elle a un beau visage. J’aurai aimé lui adresser la parole. Savoir quelle place occupe cette activité dans sa vie. Je me plais à penser qu’il suffirait qu’on s’adresse la parole pour découvrir notre ressemblance. Je ne suis pas dupe et sais à quel point c’est faux. Alors je préfère rester silencieux et ne pas détruire ce que je suppose de nos yeux qui s'évitent, nos sourires esquissés qui détournent la tête. Nous restons ainsi, séparés par une vitre, elle à l’intérieur, moi sur le balcon. Entre nous le soupçon d’une accointance possible.


Elle s’en va. Je regarde la nuit tomber sur moi. Mon reflet disparaît dans la vitre. Je deviens l’ombre de mon double. Ma vue tombe avec le soleil. Je ferme les yeux et la ville est plongée dans l’obscurité. Ciel noir, façades noires, silhouettes noires marchant à tâtons sur les trottoirs noirs, lampadaires et phares éteints, plus que le cri des hommes sans lumière.



mercredi 15 mars 2017

#507


Parfois les murs interpellent l’errance…


     — Nowhere 

Sentiment que la ville pose la question pour me narguer. Elle semble sous entendre “il est peut-être temps d’aller quelque part…”



On tombe parfois, au bout d’une dérive, au pas d’une porte ouverte et bienveillante, qui semble tendre sa poignée, comme pour dire « entrez donc étranger ! Ici, vous serez bien» 

ce n’est pas tant la peinture qui m’attire mais les volets bleus, les fenêtres basses, à hauteur de capot, et l’ombre fraîche que je devine à l’intérieur. Un lieu sans clim, ventilé par le courant d’air de la rue, à l’ombre du matin déjà chaud.

Une fois entré, j’ai su que je reviendrai souvent ici.
Je m'assois. Une dame découvre mon visage d’étranger et appelle aussitôt quelqu’un d’autre pour me servir. Une jeune femme, qui doit savoir parler anglais. Je peux deviner à son air qu’elle ignore si je suis d’ici ou pas. Ainsi je commande :
— Chào buoi sáng chị. Một cà phê den dá nhe. 
Elle sourit de m’entendre parler la langue. Elle m’apporte le café, noir sous les glaçons. 
— Pass wifi là gì ? 
— bundaumamtom. 

Puis elle retourne en cuisine préparer les tables avant l’arrivée des travailleurs qui dans une heure viendront déjeuner.

J’entends la cuillère d'un client qui mange. Je bois une gorgée de café dilué dans les glaçons. De nouveaux clients arrivent. Dont trois hommes du nord. Je le reconnais à l’accent. Le menu aussi est nordique. Je leur propose de les prendre en photo tous ensemble. Je cadre. Ils posent. Puis me remercient.

Je lève les yeux sur les fleurs qui débordent de la maison de l’autre côté du trottoir. Dans le bruit de quelques moteurs qui passent, la rue discute… et la dame coupe des piments sur la planche en bois. La serveuse pose un vinyle sur le vieux tourne disque. J’écoute la chanson.

Là, en cet instant précis, je suis apaisé.



vendredi 3 mars 2017

#505


qui pour me raconter l'histoire étrangère des mots ?

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moins je les écoute parler, plus je regarde les gens vivre. Observer mon semblable de loin est le rapport avec les autres qui m’est intérieurement le plus riche. Les silhouettes dévoilent beaucoup d'intimité. Je lis très peu. Retranscrire le livre de la ville prend tout mon temps.

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mes habitudes peu à peu disparaissent dans la ville qui chaque jour se métamorphose. Je marche à contre-sens sur mes trajets d'autrefois devenus sens interdit, impasse. Certaines routes n'existent plus. Mes oloé sont détruits ou ferment, remplacés par d'autres cafés où je ne suis plus à mon aise. Par peur qu'une nouvelle habitude soit à nouveau détruite dans quelques mois, je choisis désormais l'errance, dérive intérieure sur les trottoirs en chantiers, j’avance, à la merci du hasard, et l’inconnu explore le promeneur sans destination que je suis... 

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   la ville est une autre

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parfois on revient dans un lieu jusqu'à l'épuiser de ses possibles, on revient tous les jours, à la même table et arrive le moment où on ne s'y sent plus assez étranger pour écrire...

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le visage de la ville est criblé de reflets, le mien, le sien, le tien aussi, toi qui dans la vitre me regarde droit dans les yeux, frappant des lettres comme dans un sac de sable, préparant indéfiniment un combat contre le sablier, toujours remis à plus tard…




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je suis un bout de tête vu de haut, un cuir chevelu, un point d'encre sur la carte du pays tatouée sur la cuisse de la serveuse, le désir de ses lèvres invente en moi le goût de sa salive…

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  la ville est un coup à jouer…




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la ville défile sous mes yeux au moment même où je t'écris...




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il y a des tables où le bruit de la ville n’est plus qu’un bruit de fond au loin, comme un son qui s'échappe de l’écouteur oublié dans une poche. 

la ville est un oiseau électrique




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le blog est aussi vivant qu'un brouillon. Mon blog est un mouvement de pensée dans un livre à durée indéterminée. Écrire sur le web me met en rapport avec la mort du texte même. Pas de postérité possible, d'un jour ou l'autre, tout peut s'arrêter. Je ne sauvegarde d'ailleurs rien. Ma mémoire c'est mon blog. Si celui-ci disparait l’écriture perdra la mémoire avec. 

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Le blog c'est aussi la prise de parole d'une écriture devant un public... le blog est un théâtre vide de présences en ligne, sous pseudonyme. Pas de honte d'avoir besoin d'un public, même absent. Où qu’il soit l’autre existe.



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jamais je ne nommerai la ville dans laquelle je suis. Même quand je voyage. Même si un jour je déménage. Le monde est une ville de millions de quartiers, les jardins des forêts, des jungles qui peu à peu perdent du terrain. Les arbres survivants replantés sur les trottoirs sont des déracinés, des apatrides, chacun traine sur son écorce  une histoire...

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la ville est une question de l'être, au même titre que l'âme, la ville est l’âme de son auteur, cet étranger dans les rues qui s'étendent derrière son passage, il ne fait que passer mais chacun de ses pas invente de nouveaux chemins en lui… 

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jamais je ne nommerai la ville en moi, elle est sans origine, apatride, anonyme, sans géographie certaine, un territoire de l'intérieur où la langue erre de quartier en quartier, d'une saison à l’autre, suite de paysages et de passants défilant derrière la vitre d'un train, le hublot d'un avion, le pare-brise du taxi, le visière sous le casque, masque sur la bouche, lunettes de soleil sur le regard, derrière un voile de fiction permanent. Mon écriture porte le voile.

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le blog est mon seul et unique mode de respiration. Au sens physique du terme. Chaque billet publié est une bouffée d'air pour moi-même. Je suis à l’étroit, toujours sur mes gardes, longeant les murs comme un rat seul et craintif, asphyxié de ville, qui d'une rigole à l'autre ne se rend même plus compte qu'il tourne en rond. 

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Je suis derrière une femme qui marche. Elle tient deux Bành Mí dans une poche. J'ignore si ce sont ses fesses ou les deux sandwichs que l'homme assis suit du regard avec appétit...

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   parfois la ville est tendre.