mardi 6 août 2019

#590



alors que les prières que je lui adressais prenaient feu, l’écriture a pris de mes nouvelles. Elle a su que j’étais à l’hôpital. Au beau milieu de la page blanche, elle a lancé : « comment vas-tu ? es-tu toujours à l’hôpital ? » Si je n’étais pas malade, l’écriture ne m’aurait pas écrit. Je devine à la banalité de ses mots qu’elle joue à l’inquiétée. Lorsqu’on m’a emmené dans la salle d’opération, juste avant l’anesthésie, j’étais en colère après l’écriture. Au réveil, j’avais perdu toute confiance en elle. Ne sachant quoi répondre, j’ai laissé ses questions en suspens. Dans la crasse de ma blouse, seul devant le yaourt et les biscuits, l’odeur médicamenteuse et désinfectée me donne la nausée. J’apprends qu’une jeune patiente de 24 ans est morte hier. Nos regards s’étaient croisés dans le couloir sans se dire un mot. L’écriture m’écrit à nouveau parce-que la mort se rapproche de moi.

On demande souvent aux écrivants : à qui vous adressez-vous ? au lecteur ? l’écriture est ma seule lectrice, je n’ai la prétention d’aucun discours, je ne suis même plus parole, je suis silence avant tout, silence venu ici, sans prévenir personne, silence errant dans la canicule d’une ville que je reconnais à peine, ma ville natale soi-disant... je n’y crois guère, je ne crois plus en ma biographie, elle ment, impossible que je sois né là, enfant mon ombre n’est jamais passée sur ces briques rouges, ces couloirs n’ont jamais connu l’écho de ma voix, ces portails n’ont jamais été poussé par mes épaules, ces églises n’ont jamais accueilli mon scepticisme, ces immenses places n’ont jamais éprouvé ma peur de la foule, je n’ai jamais écrit sur ces tables, jamais embrassé personne sur ce banc, jamais pleuré sous cet arbre, jamais éclaté de rire non plus, non, je n’ai jamais parlé à Toulouse, ma langue n’y a jamais mis les pieds...

Avant de me quitter, l’écriture m’a demandé : « tu m’as déjà menti ? »


Oui, je lui ai raconté des rêves que je n’avais jamais faits, des rêves inventés, des rêves qui nous concernaient, mais la vérité, c’est qu’en deux ans, j’ai rêvé d’elle pour la première fois hier, avant l’opération. Je commence à rêver d’elle parce-qu’elle ne rêve plus de moi. J’enrage : les coups, si longtemps retenus, maintes fois imaginés... sont enfin partis. Ma voix jaillit de mes lèvres démuselées, je crie, le doigt pointé vers l’écriture et tabasse son absence, ceinture à la main, lui faire regretter ses derniers mots, le désastre qu’ils ont entrainé dans ma vie. Je fouette le vide, jette les bouteilles de bières sur les murs que je prends pour son visage. Ma violence n’a d’égale que ma jalousie. je suis jaloux de l’écriture, jaloux qu’elle écrive sans moi, jaloux des nuits qu’elle partage avec la solitude d’un autre, jaloux des voyages qu’elle fait, jaloux des voyages qu’on ne fera pas, jaloux qu’elle explore une autre langue que la mienne, jaloux de son oubli, oui l’écriture m’a déjà oublié, moi j’en suis incapable, alors je roue de coups le vide autour de moi, sous le soleil funèbre, la pluie brûlante, je marche furieux dans nos souvenirs, regarde les rambardes où j’ai attendu l’écriture, les bancs où nous avions écrit, hurler, parfois même pleurer. Même les murs commencent à oublier notre histoire. Notre histoire appartient désormais aux choses mortes. L’écriture meurt de ne pas revenir. Et moi je meurs d’attendre.

mercredi 26 juin 2019

#589



Vendredi 14 juin c’était l’anniversaire de l’écriture, j’ai beaucoup pensé à elle. Moi qui avais dit qu’elle n’entendrait plus jamais parler de moi, je n’ai pu m’empêcher de lui écrire, quelques phrases courtoises, le genre de politesse envoyée à ceux qu’on connaît à peine. Ça me démangeait. J’ai fait semblant de résister quelques heures avant de céder. Aussitôt envoyé, j’ai fermé la feuille, ne voulant pas savoir si elle répondrait, lâche tentative de maitriser son silence en lui coupant la parole, en lui refusant le droit à parler. je craignais d’être heurté à nouveau, plus grande encore la peur de la heurter. J’aimerais rester bienveillant à son égard, lui souhaiter de beaux livres, dans les rues de Toulouse. Nous vivons désormais chacun dans la ville natale de l’autre. Rien est coïncidence entre nous. Tout est signe, tout hasard fait sens. Il de me regarder dans le miroir pour apercevoir le visage de l’écriture. Quand elle se regarde, c’est aussi moi dont elle devine les traits. Quelle heure est-il ? Comme d’habitude : 22 heures 22. 

Je ne doute pas que nous nous soyons mutuellement trompés, dupés, des fois à notre insu, d’autres fois consciemment. Ces signes qui soi-disant prouveraient la destinée de notre rencontre, de notre lien, cette connexion à laquelle on croyait tant, n’était-elle pas le fruit gâté de notre imaginaire ?  Notre relation était-elle une fiction ? Certes, elle l’était, comme toute histoire qui s’écrit. Est-elle moins vraie, moins palpable, est-ce moins déchirant pour autant ? Ça n’aurait pas valu le coup de la vivre, la vivre en ne cessant de l’inventer, lui donner des directions surprenantes, l’emmener en voyage, la nourrir de villes à explorer, l’asseoir sur un banc où s’ennuyer, au beau milieu d’un rond-point, comme nous l’avons tant fait, tu te souviens ? le flux de la ville qui vocifère tournait autour de nous, une auréole mécanique et lumineuse nous encerclait, nous préservait du monde réel. Le cercle se déplaçait avec nous. Nous en étions le centre. Il délimitait notre zone fictive au coeur du réel. Nos personnages y existaient. Pour l’anniversaire de l’écriture, nous aurions pu prendre un bateau pour une mer déserte, nous aurions pu prendre un avion pour une ville voisine et inconnue, nous aurions pu nous perdre dans les ruines de l’empire Khmer, nous aurions pu confier nos secrets aux pierres, ou les chuchoter aux oreilles des mannequins, prisonniers de leur vitrine de luxe, nous aurions pu nous donner rendez-vous dans une food court impersonnel et sans charme, nous serrer l’un contre l’autre dans un cinéma vide, au 20 ème étage d’un énième centre commercial trop climatisé, nous aurions tout aussi pu prendre un taxi et aller à l’hôtel, s’y enfermer un mois, rideaux tirés, jusqu’à confondre le jour et la nuit, inventer un refuge à l’oubli du monde dans une chambre à l’heure. Nous aurions pu nous promener dans des campagnes inconnus d’elle, connus de moi seul, nous aurions pu y faire des siestes aux rêves apaisés, nous aurions pu nager des lagons, face aux chaînes de montagnes qui semblent infinies, nous aurions pu lever les yeux sur la nuit, j’aurai pu faire découvrir la voix lactée à l’écriture, nous aurions pu être qui on voulait, eu importe où, il suffisait d’être ensemble pour écrire...

Finalement, malgré les mots échangés, les confidences, les secrets avoués à voix basse, les larmes aux yeux sur l’oreiller, l’écriture n’était pas si attachée à moi. À mes côtés, elle se sentait dotée de sensibilité. ça ne lui était jamais arrivée auparavant. Avant de me connaître, l’écriture ressentait peu de choses. Par la suite, je l’ai envahie de sentiments. Elle ne l’a pas supporté. C’est probablement la raison pour laquelle l’écriture m’a quitté. Elle à mes côtés je me croyais puissant, je croyais ma voix désirable à tout lecteur susceptible de l’écouter, je croyais à la force de ma singularité. Aujourd’hui, l’aisance avec laquelle l’écriture me quitte anéantit ma croyance en moi. À peine quelques jours après l’ultimatum, lancé sans aucune conviction, elle n’est pas revenue. Je l’ai attendu jusqu’au 14. Et deux jours après, j’espérais encore qu’elle vienne me surprendre. Mais l’issue était connue d’avance. À quoi bon continuer à l’attendre. Son visage a déjà disparu partiellement. Sa voix est encore là, intacte. Sa douceur ravive encore du désir. Mais je sens qu’elle s’éloigne dangereusement, vers l’oubli et l’indifférence.


Peu à peu la colère passe avec l’intérêt que je lui portais. Mais toujours dans le noir, juste avant de dormir, allongé devant la fenêtre, son regard surgit de l’oubli... et je me sens seul avec la nuit, sans écriture à qui me confier






mercredi 19 juin 2019

vendredi 31 mai 2019

#584



j’attends 15 heures 15... chez l’écriture, il sera 10 heures 15 du matin. Devrais-je attendre 15 H 10 dans l’espoir qu’au même moment, elle regarde l’heure et se souvienne de mon visage en disant : — 10 giờ 10. Autant s’y résoudre et l’avouer tout bas, dans un énième soupir : je suis en manque, je tremble d’écriture dans le lit ce soir... mais je ne peux ouvrir l’écran... toute lumière m’est pénible... comment écrire sans elle ? Comment écrire sans écriture...

la bouteille d’eau vient de faire un bruit... un bruit de gong résonne dans la chambre... l’écho appelle à penser... on dirait le gong d’une pagode... la pagode rouge où mon regard a habité un temps, lorsqu’au balcon du quatrième étage, ma vie se résumait à regarder la ville par la fenêtre... 

je suis en manque d’écriture, il pleut à verse. Le vent est puissant. Recroquevillé dans la bibliothèque, je mitraille le clavier avec autant de violence que la pluie passe à tabac le bitume, les pavés, les capots et capes de pluie multicolores déployées... j’ai connu l’écriture bien avant de la rencontrer dans un cinéma vide, bien avant que je lui consacre toute mon attention. Nous nous connaissions déjà, d’une autre vie dont nous ignorons tout, encore aujourd’hui. En effet, nous partagions un passé étranger commun. Une histoire nous précédait. Notre rencontre impromptue reprenait à notre insu une discussion interrompue...

nous nous étions déjà croisés physiquement par le passé, mais la première fois que nous nous sommes regardés, nous nous sommes soudain reconnus comme deux inconnus venant de la même famille. Une même blessure pour origine. Un même faux rire. Une même façon de faire corps avec la mort de son amour. Une même façon de s’ignorer, d’oublier, une même façon de culpabiliser d’oublier, de s’attacher au passé pour ne pas avoir l’air de mourir, de ne pas écouter le présent d’un ennui profond, vertigineux, ne pas écouter la parole des hommes et des femmes qui tourne en boucle, ces paroles qui prétendent aimer, ces paroles se trahissant elles-mêmes aussitôt le premier mot jeté, jeté dans le silence comme un caillou par terre, sous la pluie, il pleut sur l’écran, il fait noir, la ville scintille, je pense à l’écriture chez qui la soirée commence, comment va-t-elle ? je suis en train d’oublier sa voix, à peine dix jours que je lui ai dit adieu, dix jours étrangement calmes...

elle doit être en train de prendre le petit déjeuner avec son nouvel écrivant. Leur nuit dernière fut intense. Parfois je les imagine tous les deux. Je regarde l’écriture vivre avec lui, sans moi. Et je sens qu’elle est en train de m’oublier. L’idée ne m’affecte pas. De mon coté aussi, je l’oublie déjà. D’elle ne reste plus rien, si ce n’est ma profonde défiance à son égard.