jeudi 13 avril 2017

#514


je ne déguiserai pas d’un récit l’expérience d’écrire ce livre


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mets-toi sous les poils du pauvre chien quelques secondes : une voiture passe dans ta campagne profonde. Le bruit de moteur te fait déjà peur. Elle se gare chez toi. Les invités mangent amicalement avec ton maître. Tu restes sur tes gardes malgré le calme. Avant de quitter les lieux les invités te ramassent et t’embarquent. Pas le choix, c’est ainsi tu pars. Tu laisses frères et sœurs derrière, et tes maîtres. Faute de pouvoir te nourrir ils t’ont donné à d’autres. Qui est ce type obèse et tendre ? Tu trembles sur ses genoux, ses caresses affectueuses ? À côté sa femme au volant, léger sourire aux lèvres, l’air gentille, prudente sur la route. Il y a même de la musique. C’est jeux interdits joués par un anonyme. Quelques heures après avoir vu la nature disparaître à la fenêtre sur un air de guitare, tu regardes se dresser la ville. Derrière la vitre, son grondement te pétrifie. Ton nouveau maître te pose là, sur le béton labyrinthique et étroits des hẻm, dans les pieds d’une famille aussi banale que dingue. 


choisis pas l’amour d’un maître, quel qu’il soit, choisis pas la rue, la cage, choisis pas le ventre dans lequel tu tombes, même si parfois, mieux vaut être dans l’estomac d’un homme ivre qu’au bout de son bâton de bambou sec. Ici à peine la place pour un homme. Ce n’est même pas un trottoir. Ni une route. Plutôt une sorte de rigole aux murs vertigineux. Un toit sur deux carrés empilés l’un sur l’autre, avec un balcon où le linge sèche, des plantes vertes à l’entrée, 30 mètres carrés autour d’une famille, à des kilomètres de la tienne, des centimètres de murs derrière lequel on entend tout, même le chien voisin rêver.

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ce matin une voisine s’est pendue. Elle vivait dans une minuscule maison, face à l’immeuble de trente-quatre étages. Une amie a découvert le corps dans les toilettes. La police est déjà partie. Le voisinage médit déjà. Ce serait à cause d’une histoire d’argent avec sa fille. Certains évitent de traîner par là, par peur du fantôme.

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pas un moment d’immobilité si ce n’est celui du sommeil. Les mains travaillent tout le temps, c’est effrayant de la regarder bouger, je découvre soudain un nouveau regard sur celle qui m’accompagne depuis des années

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un ongle en gratte un autre, j’ai les mains noués, j’écris de ma cuvette, déverse en bouillis ma réserve de déchets du jour. Seul lieu dans la maison où je suis épargné, depuis que j’ai une famille, je chie plus. Le cul à l’air libre, seul, sans personne pour m’interrompre, je fais des phrases caleçon sur les chevilles. Je transpire. Il fait très chaud. Et moite comme une phrase de Duras. Elle me manque. La lecture commence peu à peu à reprendre le pas sur l’écriture. C’est bien. Il est grand temps de publier. Quitter les lieux de ce livre et laisser derrière moi la porte ouverte à n’importe quel autre passant. N’importe qui pourra, s’il le souhaite, loger dans ma ville intérieure quelques temps. Moi je serai déjà loin.



samedi 8 avril 2017

#513

nous partageons le même différent avec l’intime
nous entendons le même chien aboyer dans la nuit
j’invente ta présence dans la pièce pour ainsi me confier à ton oreille


mort à l’intérieur, si sombre, si humide, l’évier fuit d’ailleurs, sur la vieille moquette des miettes de chips partout, sur les canapés, lieu de chansons ivres qui pue la prostitution. J'imagine la scène, heures d'après bureau, entre hommes d’affaires venus se détendre, et qu’on dėtend le plus possible, on détend le client qui vient dépenser l’argent. Ce lieu en plein centre, en face d’un arbre, discret. Il faudrait un jour que je le dessine pour chercher les traits de sa discrétion.


le pouvoir du client est tel qu’il n’a pas besoin de dire un mot. Sa présence même est un ordre à combler, une verge à sucer. Boire avec lui, chanter, et satisfaire ses collègues d'un soir. À présent par dizaine les cafards sortent de leur fissure et se partagent les miettes, les verres sur la table sentent la fumée et le rouge à lèvre, j'écris dans l’odeur d’hier pas aéré, chaque chaussure par terre déflore la sueur de pieds des hôtesses en robe de soirée. 

ici je suis une mouche qui vole à l’insu de tous, témoin de tout

je suis l’expérience fragmentée du temps passé dans la langue, un entretien infini, que la mort finira d'inachever. Plus de récit. Seul m'intéresse l’expérience d’écrire. Adresser à l’inconnu de confiance une lettre, adresser des mots dont le masque est mon visage même et la ville ma cellule labyrinthique. Un temps passé autant en soi qu’avec l’inconnu lecteur. Confiance aveugle accordée à quelques heures passées en sa compagnie. Confiance sans mémoire, éphémère. Pourtant, à l’autre bout de la phrase, je suis certain qu’il y a celui à qui je parle, même quand je parle seul, dans un carré de béton, à la fenêtre, ouverte sur une pièce du puzzle.



je suis une vague dans le corps qui soudain dėborde. Je me jette dans le vide. Je suis une voix jetée dans l'air. Sa matérialité est sonore. Son corps un souffle émis dans le silence du monde. C’est une parole que je bâtis. Pas de discours, aucun récit. Je ne fais que donner voix à des moments d’absence répétés.



— j'habite allée de la mort des fleurs dit la ville un peu sombre.

je ne peux plus écrire droit. J’essaie de ralentir, sincèrement. Mais le flux de l’écriture ne peut  plus s’arrêter. Je ne peux plus écrire un courrier. Je ne peux que vous écrire là, maintenant. Parce-que je suis devenu le flux des ondes que je reçois et retranscris en mots, jour après jour. Je suis un présent qui n’appartient à personne. La présence même du présent. Ma conscience est devenu geste.

je ne me lis même plus.

un désir de papier renaît des cendres de monsieur M. Où publier ? Chez qui ? Qui d'autre que moi pour rester éveillé quelques heures, avec la voix que j’écris ? La solitude est telle qu’elle ne laisse parfois la place à personne d’autre. L'écriture semble en soi dans les secondes. On m’a conseillé de construire, certes, mais comment avoir le temps de construirequelque-chose quand l’écriture ne s’arrête pas, jamais, elle court, on m’a conseillé de laisser courir l’écriture, depuis je m'épuise à tenter de la rattraper, tout le temps, chaque seconde est une de perdue sur elle, alors à quoi bon construire. C'est une parole que je bâtis sous la dictée d’une ville.

je n’écris pas bouche fermée. Mes lèvres bougent. Tracent à voix haute les mots qui sortent. D’une voix neutre. Qui semble ne rien comprendre à sa propre langue.

la ville va trop vite. Je cours après elle. À bout de souffle, d’attention. Je ne suis jamais fatigué d’écrire en elle même quand le corps dit non. Les nuits sont rares désormais. Je dors la nuit depuis que je suis père. Ça change l’écriture. C’est comme un décalage horaire auquel il faut s’habituer. J’écris de jour désormais.



j'ai croisė son visage à la télé. J'ai mis du temps à le reconnaître.



— suis-je la mère d'une ombre dit la ville, alors que la nuit tombe sur les murs






jeudi 6 avril 2017

#512



à l'étage la ville me regarde la regarder dans les yeux


l’œil rouge cerné, préoccupé par le vide qui se forme autour de moi, la ville à portée de main. La main sur le clavier, la camera, le cœur déjà fatigué. Plus il passe, plus je sens mon temps passer. J’écris le souffle court. Au fumoir. Derrière la vitre d’une case rouge. Aux murs très fins. L’escalier derrière semble s’effondrer sur moi à chaque pas qui monte ou descend, un va et vient de fantôme que je ne vois même pas. Je n’entends que le bruit de leurs pas, et parfois la musique de fond de l’étage du dessus. Est-il issu de mon imagination ? Après tout, je ne m’y suis jamais rendu. Je ne peux donc m’assurer de l’existence de l’étage. Il existe par le bruit qu’il fait, rien d’autre. 


moi j’écris au rez-de-chaussée, j’écris le silence qui manque à ce lieu couvert par la musique et les voix. Les murs orange-crépuscule, canapés aux sol, tables basses, où la jeune femme assise juste en face est en train d’écrire. Qu’écrit-elle ? son journal ? nous venons de nous croiser du regard. Ça m’a interrompu. Elle aussi À croire qu’on s’est reconnu, à l’air inconnu qu’on incarne en l’autre, chacun de notre côté de la pièce, la fenêtre sur ma droite, sur sa gauche, derrière laquelle nous sommes assis. Avons-nous la même raison d’être là. Le fumoir est elle aussi son lieu d’écriture. Elle commande la même chose que moi. Quelques grammes qui suffisent à désaccorder l’âme. Juste ce qu’il faut pour éveiller une légère poussée d’angoisse, pas insurmontable, mais suffisante pour s'inquiéter. Il faut être inquiété pour écrire… inquiété de quoi ? Je l’ignore mais inquiété à plein temps.


la ville un visage dans chaque faille, un regard fragmenté de scènes. Je relêve la tête sur la salle, la fille n’est déjà plus là. Plus que son carnet sur la table. Elle est probablement partie aux toilettes. Je suis avec son absence qui m’observe bizarrement. Jusqu’à qu’elle revienne. Alors qu’elle se rassoit en face, dans l’angle gauche, un couple d'américains rentre à ma droite. Ils cassent de leur présence l'intimité crée en un regard. Je baisse à nouveau la tête et plonge dans l’écriture de ces lignes. Afin de m’absenter de la pensée un instant. Je suis au même titre qu’un objet. Tel un pare-brise grossissant, je reflète la ville distordue dans laquelle je dérive, comme on chute dans le temps. La pratique d'écriture devient nocive. Au plus froid du terme. J'ai du mal à en parler. C'est comme un secret qu'on veut confier à quelqu'un d'autre, un secret informulable, dont l’aveu est incertain, d’humeur changeante. Chaque minute porte un visage différent. Ce n’est plus des masques, mais le trait véritable des identités passagères qui se succèdent, suite de fragments d’homme écrits un par un comme on pose des briques sur un terrain vierge, encore épargné par les chantiers, le reste d’un bout de jungle en soi où se réfugier. Je soupçonne une folie latente. Écrire est devenu maladie. Je ne comprends pas pourquoi le rapport à écrire m’est si inconfortable… et addictif.


aucune posture, c’est ainsi que je ressens ma pratique, pas autrement. Écrire est une absence dans laquelle ma vie tombe de plus en plus souvent, ce n’est pas une fuite, mais une chute, je m’ accroche à écrire quelque-chose, n’importe quoi, écrire le vertige auquel s’accrocher. Sentir la phrase vivre à mes dépends. Je lève la tête. La fille en face s’apprête à partir. Elle range le carnet dans son sac. Il est temps pour moi aussi de rentrer. Je finis I feel good et j’y vais…


reflet de ville sur bitume humide : la pluie est de retour.