jeudi 6 avril 2017

#512



à l'étage la ville me regarde la regarder dans les yeux


l’œil rouge cerné, préoccupé par le vide qui se forme autour de moi, la ville à portée de main. La main sur le clavier, la camera, le cœur déjà fatigué. Plus il passe, plus je sens mon temps passer. J’écris le souffle court. Au fumoir. Derrière la vitre d’une case rouge. Aux murs très fins. L’escalier derrière semble s’effondrer sur moi à chaque pas qui monte ou descend, un va et vient de fantôme que je ne vois même pas. Je n’entends que le bruit de leurs pas, et parfois la musique de fond de l’étage du dessus. Est-il issu de mon imagination ? Après tout, je ne m’y suis jamais rendu. Je ne peux donc m’assurer de l’existence de l’étage. Il existe par le bruit qu’il fait, rien d’autre. 


moi j’écris au rez-de-chaussée, j’écris le silence qui manque à ce lieu couvert par la musique et les voix. Les murs orange-crépuscule, canapés aux sol, tables basses, où la jeune femme assise juste en face est en train d’écrire. Qu’écrit-elle ? son journal ? nous venons de nous croiser du regard. Ça m’a interrompu. Elle aussi À croire qu’on s’est reconnu, à l’air inconnu qu’on incarne en l’autre, chacun de notre côté de la pièce, la fenêtre sur ma droite, sur sa gauche, derrière laquelle nous sommes assis. Avons-nous la même raison d’être là. Le fumoir est elle aussi son lieu d’écriture. Elle commande la même chose que moi. Quelques grammes qui suffisent à désaccorder l’âme. Juste ce qu’il faut pour éveiller une légère poussée d’angoisse, pas insurmontable, mais suffisante pour s'inquiéter. Il faut être inquiété pour écrire… inquiété de quoi ? Je l’ignore mais inquiété à plein temps.


la ville un visage dans chaque faille, un regard fragmenté de scènes. Je relêve la tête sur la salle, la fille n’est déjà plus là. Plus que son carnet sur la table. Elle est probablement partie aux toilettes. Je suis avec son absence qui m’observe bizarrement. Jusqu’à qu’elle revienne. Alors qu’elle se rassoit en face, dans l’angle gauche, un couple d'américains rentre à ma droite. Ils cassent de leur présence l'intimité crée en un regard. Je baisse à nouveau la tête et plonge dans l’écriture de ces lignes. Afin de m’absenter de la pensée un instant. Je suis au même titre qu’un objet. Tel un pare-brise grossissant, je reflète la ville distordue dans laquelle je dérive, comme on chute dans le temps. La pratique d'écriture devient nocive. Au plus froid du terme. J'ai du mal à en parler. C'est comme un secret qu'on veut confier à quelqu'un d'autre, un secret informulable, dont l’aveu est incertain, d’humeur changeante. Chaque minute porte un visage différent. Ce n’est plus des masques, mais le trait véritable des identités passagères qui se succèdent, suite de fragments d’homme écrits un par un comme on pose des briques sur un terrain vierge, encore épargné par les chantiers, le reste d’un bout de jungle en soi où se réfugier. Je soupçonne une folie latente. Écrire est devenu maladie. Je ne comprends pas pourquoi le rapport à écrire m’est si inconfortable… et addictif.


aucune posture, c’est ainsi que je ressens ma pratique, pas autrement. Écrire est une absence dans laquelle ma vie tombe de plus en plus souvent, ce n’est pas une fuite, mais une chute, je m’ accroche à écrire quelque-chose, n’importe quoi, écrire le vertige auquel s’accrocher. Sentir la phrase vivre à mes dépends. Je lève la tête. La fille en face s’apprête à partir. Elle range le carnet dans son sac. Il est temps pour moi aussi de rentrer. Je finis I feel good et j’y vais…


reflet de ville sur bitume humide : la pluie est de retour.

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