dimanche 28 décembre 2014

mercredi 24 décembre 2014

dimanche 21 décembre 2014

#240 bis


Et le sac des mots et des langues n'appartient à quiconque, il appartient à toutes et tous... une écriture n'appartient à personne... un livre est en lui même un personnage silencieux vivant du souffle d'une lecture sur des mots... un livre est un ami de rencontre... il n'y a jamais eu de communication, il ne reste dans nos oreilles que le brouhaha de la foule assourdissante... d'une multitude.





Sortir la solitude de tous ces mots en nous... ainsi écrire pour lire, ainsi lire pour écrire.



L'apatride.






jeudi 18 décembre 2014

#240


La nuit est encore la nuit pour quelques minutes seulement. Les lampadaires s'éteignent les uns après les autres. Les coqs de combat ne cessent de hurler. Il est bientôt temps de se battre. Je regarde l'aube une dernière fois. L'écran est noir. L'insomnie meurt à la lumière du jour.



J'arrive au bout de ton épreuve avec un sentiment d'inachevé. Il reste bien quelques phrases à retourner, d'autres à raturer. Mais au fond de moi je sais que notre conversation est déjà terminée. Je suis arrivé à un point où plus rien de toi ne m'appartient. Ta raison d'être a disparu. Je regarde ta voix s'éloigner. Il suffit que je relise tes premières pages pour comprendre que n'avons plus rien à faire ensemble. Qu'ai-je été pour toi ? Des mains qui tapent sur des lettres. Rien d'autre. 



Tu n'es pas mon livre mais celui des lecteurs que tu attends. C'est eux qui t'achèveront. Nos chemins se sépareront le jour de ta publication. 



vendredi 12 décembre 2014

#239 bis

Que défaille donc l'homme parmi ses congénères! Qu'il puisse ne laisser aucune trace de la faillite de son passage...


... ce qui s'appelle un soulagement enfin.

L'apatride


#239



Je crois que tu as un certain talent d'éducateur ; ton éducation aurait certainement pu être utile à un être fait de la même pâte que toi ; il aurait aperçu le bon sens de ce que tu disais, n'aurait point eu d'autres soucis et aurait tranquillement accompli les choses de cette façon ; mais pour l'enfant que j'étais, tout ce que tu me criais était positivement un commandement du ciel, je ne l'oubliais jamais, cela restait pour moi le moyen le plus important dont je disposais pour juger le monde, avant tout pour te juger toi-même, et, sur ce point, tu faisais complètement faillite.

Franz Kafka, Lettre au père


dimanche 7 décembre 2014

#238

Je suis sorti de la voiture. J'ai respiré l'air frais. J'ai salué la montagne Noire. Et je me suis dirigé vers la photo que lit le vieux de ·Rêve. Je me suis dirigé vers ce lieu que je ne savais pas situer encore. J'avais l'intuition que ce serait facile. Je savais déjà que le péril serait ailleurs. Probablement dans la redite éreintante d'une connaissance banale. Comme ce ciel crayeux peut-être sur le fond duquel aucune couleur ne semblait possible. Je me sentais fort. Je me sentais jeune. Le vent était mon sang là-haut dans la forêt. Mes yeux avaient pour surface le monde incendié de lumière. J'avais à perdre ce désespoir fou qui m'enracinait dans la rage et l'expression du cri. J'avais à me perdre. J'étais prêt à changer. J'étais prêt à faire face au savoir banal que déjà je maîtrisais mais que par fidélité pour ma douleur je ne pouvais ni ne voulais rendre effectif. Combien de jours parmi les hommes à vivre ainsi, dans la connaissance du juste et malgré cela dans l'incapacité de faire quoi que ce soit de décisif ? Ce n'est pas le savoir qui libère, c'est le meurtre de soi. 

Je me suis appelé. Je me suis dit dans le silence et la solitude. Je me suis parcouru de long en large. Je me suis ému tellement je ne me connaissais pas. Tellement je n'étais plus une habitude pour moi-même. Il y eut un sourire, je m'en souviens bien, sur mon visage beau comme une averse un soir d'été quand la soif a dit les choses. Après bien des années j'étais proche enfin de pouvoir partager ma vie, et d'abord avec celui-là que je devenais. La révélation n'aurait rien d'extraordinaire. Les cieux ne s'ouvriraient pas. Les nuées demeureraient muettes. Seule l'herbe serait à la hauteur. Ce que je cherchais, c'était ma vie de tous les jours, ma vie fondée sur la blessure, ma vie de tous les humains. Il ne restait qu'à trouver la photo, le texte en image que lit le vieux, ces phrases logées dans les pixels de ·Rêve. Ta mère était lamentable. Elle n'était pas une mère. Elle ne disait jamais rien. Il ne me restait qu'à cadrer un bout de mur humide et quelques cyprès, en signe d'obéissance. J'ai sorti mon appareil photo.


    Julien Boutonnier, Ma mère est lamentable




vendredi 5 décembre 2014

#237



il y a des heures 
où tu ne cesses 
de te cogner 
contre les murs 
de tes regards 
dans le vide










mardi 2 décembre 2014

dimanche 23 novembre 2014

#235


Quand tu es penché sur la page blanche, pourquoi ces inhibitions, ce blocage, cette impression que tu es attelé à une tâche aux difficultés insurmontables ? D'emblée, une sensation de fatigue. La conviction que tu ne pourras qu'échouer. Cependant, tu te refuses à accepter cette fatalité de l'échec. Alors contre tout bon sens, tu avances dans la nuit.
D'abord descendre. Encore descendre. Le dégager de la tourbe, ou de la boue, ou bien encore d'un magma en fusion. Puis le tirer, le hisser, lui faire péniblement traverser plusieurs strates au sein desquelles il risque de s'enliser, se dissoudre. S'il en émerge, enfin il vient au jour, et quand tu le couches sur le papier, alors que tu le crois gonflé de ta substance, tu découvres qu'il n'est qu'un mot inerte, pauvre, gris. Tu le refuses. Tu redescends dans la mine, creuses plus profond, cherches celui qui apparaîtra plus dense, plus coloré, plus vivace. Ainsi sans fin. Ainsi cet épuisement qui te maintient en permanence à l'extrême de ce que tu peux.

Charles Juliet




samedi 22 novembre 2014

#234


Je finis, avec la peine de ce mot écrit et lu, à faire juste une boucle avec le temps.






L'apatride en fuite.


À Marguerite morte, Yann Andréa écrivit à Duras: " Vous mourez d'épuisement, vous mourez morte d'avoir trop regardé le monde [...]. Morte d'avoir trop bu, whisky, vin rouge, vin blanc, toute sortes d'alcools, morte d'avoir trop fumé, trop de paquets de Gitanes sans filtre, morte d'avoir trop aimé, les amants, toutes sortes d'amants, trop de tentatives d'amour, de l'amour entier, mortel justement, morte de trop de colères contre les injustices du monde, la pauvreté intolérable, les lépreux de Calcutta [...]. Morte d'avoir trop écrit."


jeudi 20 novembre 2014

#233


Combien de nuits blanches à écrire un paragraphe d'une dizaine de lignes ? Combien d'heures à creuser des phrases menant toutes à une impasse ? Combien de secondes sans faire le moindre pas ? Combien de kilomètres de fausses routes parcourues ? Combien de fois le même passage réécrit, relu, puis finalement effacé, sans regret, malgré la nuit entière passé dessus ?

Arrête-toi un instant. Peut-être même quelques jours. Pas le choix. Le texte demande à être seul. Il en a marre de ta gueule, de ta voix qui ne cesse de couvrir la sienne. Ferme l'ordinateur. Ouvre la fenêtre. Deviens la lumière des lampadaires, le silence des maisons, la ville vidée du bruit des machines, des hommes, des animaux. La nuit sans mot se meurt sous tes yeux.


Regarde : le soleil se lève, l'oeil ouvert sur ton visage épuisé de n'avoir rien écrit.





mardi 11 novembre 2014

#232


 
    il y a des soirs
    où de colère d'avoir tant parlé
    tu rentrerais volontiers dans le lard
    du porc qui grogne et sue
    de tous les pores de ta langue



dimanche 2 novembre 2014

#231

    


    la voix s'apprête
    à dévoiler 
    son visage éclairé 
    par la lumière 
    de l'écran



lundi 27 octobre 2014

#230


    ainsi 
    sans souvenir
    d'avoir un jour 
    parlé


    la bouche s'ouvre
    sur un trou noir
    de mémoire





samedi 25 octobre 2014

vendredi 24 octobre 2014

#228



    regarde 
    les cendres 
    s'apprêtant à tomber 
    d'une main cherchant
    ses mots



jeudi 23 octobre 2014

#227


    et dire qu'un seul coup de ciseau
    a suffi pour couper le cordon 
    autour du cou d'un être 
    qui avant même de naître 
    cherchait déjà à se pendre


(bon nombre de nombrils ne cicatrisent jamais)








mercredi 22 octobre 2014

#226



    il n'y a plus
    que les poils
    et la peau 
    sur l'os à moelle 
    des heures
    à ronger



mardi 21 octobre 2014

#225


    ici
    aux portes des yeux 


    le désir d'un aveu 
    survit



#224



                                       écoute
                                       le bruit d'ongle
                                       grattant les murs 
                                       de l'infime et sombre 
                                       espace
                                       contenant le cri
                                       d'une phrase infirme
                                       sans sujet






dimanche 19 octobre 2014

#223


Ne serait-ce qu'un je... celui qui parle et s'éteint ?
Écrire laisse juste une musique des traces venant hanter d'une voix la parole et la mort, leurs silence et solitude, telle est toute pro-nomination... énonçant un autre à l'horizon du monde finissant de chaque homme.

Ainsi ce poème de jeunesse de James Joyce :

Et je me suis assis parmi la foule turbulente,
Et j'ai assisté à leurs jeux impétueux; 
Je me suis redressé, j'ai hurlé fort, 
Aussi criard, aussi grossier qu'eux tous.

J'ai uni mon sort au vulgaire 
Et suis à jamais marqué de son baiser cruel, 
Humblement je vivais au hasard des aumônes, 
Buvant avidement les lies des bienheureux. 


Poésies 
(James Joyce Oeuvres tome 1 la pléiade nrf page 9)  



N'est ce pas Joyce qui nous le disait, en le disant à Eugène Jolas: 
" J'ai découvert que je peux faire tout ce que je veux avec la langue..." faisant apparaître sous la peau des mots "en un instant d'extase... le coeur sauvage de la vie"?

L'apatride


samedi 18 octobre 2014

jeudi 16 octobre 2014

#221



J'ai trahi le silence auquel j'aspire. Je continue en cet instant même cette trahison en écrivant à son sujet. Je n'ai cessé de remettre au lendemain le jour où je détruirai le je de ce carnet croyant naïvement extirper sa parole de ma propre voix, de mon corps tout entier. Je pensais pouvoir assujettir ce pronom dans un enclos de fiction pour à la fois me dire et m'échapper de ce "dit". Échec cuisant : la bête qu'est mon insupportable moi a depuis des mois repris ses libertés au détriment de l'écriture. La moindre introspection, aussi sincère soit-elle, me semble aujourd'hui obscène sortant de la bouche de ce je là. Comment le nier plus longtemps : ce je se prend pour ma chair, ma salive, mon sperme, mon sang. Je ressemble comme deux gouttes d'eau à ce que j'écris. J'ai honte. Il est grand temps de me refaire le portrait. Avec un souhait. Un seul : que ma parole périsse dans les fictions à venir.








lundi 13 octobre 2014

#220 bis


Les gens du continent de l'Empire du Milieu, les gens du pays des LY appellent les étudiants ou autres intellectuels et écrivains « les porteurs de lunettes ». Pour ces porteurs de lunettes, voici une trace de leur Histoire, une légende de leur pays, il y a 4000 ans :
« Hou Yi, puissant chef de tribu, épousa une fort belle femme nommée Chang E, qui était hantée par l’idée qu’elle pourrait un jour parvenir jusqu’à la lune. Ayant découvert que son époux avait obtenu de Xi Wang Mu, la reine du ciel, un élixir magique, elle l’avala en secret. Elle s’aperçut alors qu’elle pouvait voler et, plantant là... Terre et mari, elle partit pour la lune d’où elle ne revint jamais. »

Pendant des millénaires, des générations de Chinois ont répété cette fable. Chaque fois que les poètes évoquaient la lune, ils ne manquaient pas d’introduire quelques allusions à Chang E, seule dans son royaume lunaire, avec pour unique compagnie le bûcheron Wu Chang et un petit lapin blanc. Au fond de la mer de ciel bleu, le cœur solitaire, Chang E doit certainement se repentir d’avoir volé l’élixir.

L'apatride


dimanche 12 octobre 2014

#220


Souvent, le plus souvent la nuit, une fois que le vent tombe, que les chiens n'aboient plus que par dépit, quand installé dans les bas fonds de mon être, je patauge dans ma propre boue, méprisant le moindre bruit de ce monde endormi, souvent, trop souvent oui, j'ouvre une bouteille d'alcool de riz et regarde passer les heures allongé sur le toit d'un immeuble en buvant seul sous la lune. Mon ivresse ne cesse de la fixer droit dans son oeil jusqu'à deviner une ombre grise au sein de sa pupille blanche. Suis-je devant l'échographie d'un foetus attendant de naître depuis la nuit des temps ?


Je sens d'ici son angoisse remuer telle une bête capturée vive se réveillant en sursaut à l'étroit, au coeur d'un ventre froid. Il tremble comme une fièvre plongée dans l'eau bouillante. Si je ferme les yeux un instant et me concentre bien, j'entends redescendre jusqu'à moi son hurlement sans voix portant la terreur d'exister un jour. Son pouls bat désormais contre le mien. Chacune de ses pulsations est un coup que je reçois. Comment pourrais-je résister plus longtemps au passage à tabac d'un cri qui veut sortir de là ? 



Comment ne pas remarquer les impacts, les empreintes de tous les coups qu'il a donné en vain pour percer sa coquille. Par quel face sortira-t-il la tête ? Par quel cratère ? Abul Wáfa ? Bullialdus ? Chang Ngo ? Da Vinci ? Epigenes ? Freud ? Gutenberg ? Hatanaka ? Izsak ? Joliot ? Kant ? Harpalus ? Isabel ? Joy ? Kasper ? Louise ? Mandel'shtam ? Nasireddin ? Osiris ? Paracelsus ? Quetelet ? Romeo ? Schubert ? Thiel ? Ukert ? Volta ? Webb ? Xenophanes ? Yablochkov ? Zeno ?


Je l'imagine sortir par une des lettres de cet alaphabet de cratères et hurler, huler dans le vide de ma pensée enfantée par un simple regard sur la lune.




Aujourd'hui de blanc vêtu sur les cosaques des frontières 

lundi 6 octobre 2014

#219


L'appartement est sombre. La nuit est déjà tombée. Une fois la porte enfin fermée à clef, je m'efforce de purger en silence le bruit venimeux de la journée passée, rongé par le remord de n'avoir rien dit quand il aurait fallu (malgré la certitude d'être mal entendu ou pris pour un fou) hurler par orgueil n'importe quel mot afin de manifester ma colère devant ceux qui font si mal semblant de m'ignorer, ces passants reconnus qui me dévisagent du coin de l'oeil, me méprisent et se moquent de moi du bout des lèvres comme si je n'étais pas un homme comme les autres.

Jamais je n'aurai dû sortir aujourd'hui.

Mes yeux se ferment malgré le bruit de fond de mon existence, cette voix dans ma tête qui cherche par tous les moyens à s'arranger avec ma conscience. Sa mauvaise foi n'est jamais à bout d'imagination pour inventer d'improbables issues de secours aux impasses d'un jour qui a mal tourné. Aussi ridicule soit-elle, je ressens autant d'amitié que de honte à l'égard de cette voix qui sans relâche cherche à me duper pour sauver ce qu'il reste en moi de vivable. 

Minuit. J'écrirais bien quelques phrases pour une bouchée d'air. Mais je n'en ai pas la force. L'indifférence prend peu à peu le pas sur la nécessité d'écrire. Je suis dans ma chambre comme dans ma pensée : emmuré d'angoisse, à l'asphyxie. Je m'effondre habillé sur le lit, impuissant devant l'absence de tout soulagement. Mon corps aujourd'hui ne peut résister plus longtemps. Je tombe de sommeil comme sous les balles de ma propre guerre. L'insomnie de ce dernier mois aura donc fini par me torturer jusqu'à épuisement.. 


Il est grand temps de rêver... d'halluciner un incendie.



Aujourd'hui, Achète-moi la télé (nouvelle version) migre sur Fibrillations


mardi 30 septembre 2014

#218 bis


Malheureux et solitaire est celui qui ne peut s'engouffrer dans le bassin de ses nuits car il ne connaîtra pas les scénarios des rêves qui lui échappent... et les songes inconnus lui resteront à jamais enfouis et lointains... Il regardera et suppliera alors le ciel éveillé des jours et des nuits de faire éclater les orages comme s'ils étaient des cauchemars. 
Je suis celui qui enfanta les dieux... dans mes rêves ils ont été créés... de mes rêves ils ont été chassés... n'est-ce pas?


Rappelons nous Henri Michaux qui écrivait: 

Je suis celui qui enfanta les dieux
Dans mon bassin ils ont été créés 
De mon bassin ils ont été chassés 

Je ruine
Je démets 
Je disloque 
M'écoutant, le fils arrache les testicules du Père 
Je dégrade 
Je renverse 
Je renverse 
La tête dans ses tarots mes chiens dévorent la cartomancienne.

L'apatride 


lundi 29 septembre 2014

#218


J'ai l'haleine d'un silence qui a fermenté dans ma bouche toute la nuit. Derrière mes lèvres closes comme un tombeau, ma parole repose en paix. Son odeur de pourriture sèche est celle de tous les mots morts sur le bout de ma langue. Depuis combien de jours n'ai-je pas dit un mot ? J'ai bien balbutié quelques chiffres, essentiellement des prix, pour payer un taxi, acheter une mangue, j'ai sans nul doute prononcé trois ou quatre cám ơn, car malgré ma mauvaise humeur d'insomniaque, je reste un individu bien élevé. Mais mis à part de pauvres banalités, je n'ai eu aucune discussion avec qui que ce soit. Depuis que je suis rentré, mes échanges avec un autre être humain sont limités à deux phrases brèves... 

Parler, j'ai oublié à quoi ça servait.


Je m'assois sur le lit défait. Il sent le foutre et la sueur des rêves précédents, ceux dont je ne me souviens plus malgré l'effroi qui règne en moi après chaque réveil. Je ne regarde plus les heures. Elles ne servent qu'à me faire perdre mon temps. Depuis hier ma montre flotte dans les chiottes. Elle n'a pas réussi à passer dans les tuyaux auxquels je la destinais. Le cadran s'est fissuré dans la cuvette. La pisse et l'eau ont arrêté les aiguilles dont j'étais l'esclave. Je ne me sens pas plus libre pour autant. 


À ma fenêtre il pleut des cordes à pendre n'importe quel souvenir. Je guette la foudre qui soudain tombe sous mes yeux, me renvoyant à ma condition de personnage. Sa couleur est celle d'une fiction, cette fiction que j'ai voulu quitter en partant à la recherche de mon nom et que je retrouve, une centaine de pages plus loin, dans une ville dont l'identité est trouble derrière la vitre inondée. Et moi, de mon refuge, je regarde cette cité incertaine disparaître sous le déluge avec le sentiment de l'avoir moi-même inventée. 


Serais-je aussi l'auteur de l'orage en train de gronder ?




lundi 22 septembre 2014

#217 bis



L'insomnie rend toujours la nuit plus longue, toujours plus longue car sans rêves. Une nuit sans rêve serait-elle alors une nuit s'épuisant dans son éveil, une nuit sans rêve serait-elle donc une nuit échouée... aux aguets de la peur à l'affût de l'inconscient ?

Ainsi écrire aurait un rapport avec rêver.

Car dormir serait un peu mourir... mourir dans mille et une nuits, mille et un rêves.





L'apatride


dimanche 21 septembre 2014

#217


C'est un jour comme un autre, un de ceux dont j'ignore la date. L'air est lourd. Moite. La chaleur oppressante. La ville semble étouffer à l'horizon. Les nuages bas se mêlent aux vapeurs des machines, déchirent le sommet des tours de verre et de béton, vont et viennent avec le vent comme autant d'étranges créatures accompagnant l'ennui de l'enfant qui sommeille en ma solitude. Peu à peu les dessins de mon regard se dissipent avec les nuées avant de se perdre dans le vide. 


À cet instant précis, alors que le ciel se dégage, je tombe dans un gouffre d'absence. Ma présence est réduite à néant. Je n'ai plus aucune conscience de mon corps ni de ma pensée. Je ne sais comment l'homme que je suis peut disparaitre ainsi hors du temps. 
Soudain, je me souviens que j'existe. Une violente angoisse me traverse de la tête aux pieds. Je ressuscite dans le noir. Les lumières de la ville sont allumées. Je ne peux dire depuis combien de temps la nuit est tombée. À vrai dire, je ne m'en suis même pas rendu compte. De longues minutes, peut-être même des heures sont passées sans moi. C'est à me demander si parfois ma montre ne me joue pas des tours, traitres aiguilles dorées de mèche avec la mort profitant de mes absences passagères pour soustraire à ma vie un peu de mon temps.


Je m'allonge enfin, ferme les yeux, sans sommeil. J'entends tout, l'écho des pas d'une errance de pauvre, les bribes d'une dispute interrompue par le claquement d'une porte, la plainte aboyée d'un vieux chien qui n'en a plus pour longtemps, le mécanisme de l'ascenseur d'où remontent les rires ivres des voisins rentrant chez eux, les coups d'un balai sur le trottoir d'un resto ouvert jusqu'au bout de la nuit, le bruit du silence des machines, du silence dans le noir, du sommeil des hommes, du fantôme de la femme qui n'est plus à mes côtés...


La nuit je sens l'homme plus que toute autre chose, ses pieds nus et noirs de crasse, les traces d'urine et de merde sur les murs dressés autour de lui, ses aisselles puantes et salées auréolant sa vieille chemise de travail, ses dents cariées, pourries d'avoir ri jaune si souvent, alors que la ville se moquait de lui, l'humiliait, l'écrasait comme un cafard. Si je me concentre bien, je peux entendre son désir de vengeance éclater comme un orage dans son ventre. Ils sont combien ici à n'avoir pas pu suivre le mouvement d'une ville qu'ils ne reconnaissent plus?


Rien à faire, cette nuit encore, je ne dormirai pas. Je regarde à nouveau à ma fenêtre et ne me lasse pas de regarder l'incessante fable d'en bas, celle d'un rat chassé par un chat qui jusque là roupillait sur le rebord de son toit préféré, son coin à lui, à des hauteurs vertigineuses de solitude, peinard, au sommet de la nuit des rues plongées dans le noir. Dans le ciel rayonne le sourire narquois de la lune. Au fond elle peut bien se foutre de moi. Quelle importance ? Dans à peine une poignée heures, elle aura disparu dans la lave du petit matin. Nul doute que j'y brûlerai cette page et mes yeux injectés de sang, dans l'espoir de dormir un peu. Enfin.




jeudi 18 septembre 2014

#216 bis



Ne vous méprenez donc pas !

Ce qui se dit sous le "Je" n'énonce qu'une apologie de l'Autre. Je n'est qu'une anaphore de la parole sans cesse répétant une lassitude... jusqu'à s'échouer dans l'écrit pour ne point sombrer dans le quotidien... un souhait de meurtre du quotidien.





Boris Vian disait de "L'Écume des jours": cette histoire est entièrement vraie puisque je l'ai imaginée d'un bout à l'autre.

L'apatride


mardi 16 septembre 2014

#216


Avec le temps, quelques voisins commencent à me reconnaître, à me saluer d'un signe de la main ou d'un furtif hochement de tête. La plupart d'entre-eux continuent de m'ignorer. Ici personne ne connaît mon nom. On ne me l'a jamais demandé. À quoi bon puisque tout le monde sait d'où je viens : d'ailleurs.

Ils m'appellent le người nước ngoài, le Tây, l'étranger. La curiosité des premiers jours a peu à peu disparu. Je ne suis pas pour autant devenu un parmi d'autres. Bien au contraire. L'indifférence est telle qu'au fil des jours, ils ont probablement oublié que j'habitais l'immeuble... et c'est tant mieux. Je passe au milieu d'eux, invisible, comme l'ombre d'un homme qui n'a jamais existé. C'est tout comme depuis que je ne sors plus, que je préfère rester perché sur ma branche de béton du quinzième où mon silence est une antenne captant les ondes de leurs voix, de leurs gestes, de leurs habitudes, parfois même des bribes de leur intimité. Je tue tant d'heures à ne rien faire à ma fenêtre que je connais tous les recoins secrets de leur enfer...

Le moindre besoin est devenu une corvée. Je ne me douche même plus. Reste la plupart du temps nu, bois le moins possible pour ne pas pisser... Aujourd'hui, je n'ai encore rien avalé. Le frigidaire est aussi vide que ma pensée. Il y a bien deux oeufs oubliés datant d'avant mon départ pour la France. Je les casse dans un bol espérant que leur odeur de pourriture me coupe l'appétit. J'ai bien failli vomir. Mais l'écoeurement n'a pas suffi à faire taire mes crampes d'estomac. Pas d'autre choix que de sortir si je ne veux pas mourir de faim. Le quán ăn où je m'assois chaque soir est aujourd'hui fermé. Il me faut aller plus loin, chercher une autre table où m'asseoir. Il y en a bien d'autres, beaucoup d'autres même, mais leur caractère nouveau m'inspire la plus grande crainte. Il suffit d'un infime imprévu dans mes habitudes pour que je sois complètement perdu. Mes pas ne mènent nulle part. Marcher dans cette torpeur est insoutenable. J'ai presque envie de pleurer. C'est ridicule mais c'est ainsi. Je cherche une brèche où sauver mes larmes du regard des passants, rentre en douce dans un immeuble mal surveillé et monte discrètement jusqu'au toit pour enfin m'extirper du mouvement effréné de la ville. 


La nuit va tomber d'un coup. Sans crépuscule. Je m'accroche à cette demie heure de jour restant comme à mon reste de raison. 





mardi 9 septembre 2014

#215 bis


N'aboie pas à la vie, ne la couine pas comme un religieux s'interroge sur la vie et le sexe des anges ou de leurs chiens !



Écris comme si tu vivais éternellement. Écris comme si tu allais mourir ce jour.

Écris pour rêver et vivre, et crie ta nuit toujours échouée, tous les jours.

L'apatride







dimanche 7 septembre 2014

#215



Au loin l'orage commence à gronder. Le couinement d'un chien remonte à ma fenêtre ouverte sur la ville. Je le regarde s'agiter puis discrètement s'éloigner feignant d'ignorer l'appel de son nom sachant pertinemment qu'il est déjà l'heure pour lui de passer la nuit enfermé sur la terrasse grillagée de sa maison. Il semble craindre l'orage s'apprêtant à éclater. Sa maîtresse si fatiguée de l'appeler en vain se saisit d'un bâton et tape trois coups sur le sol carrelé. Ce seul bruit suffit à faire rentrer à contre cœur le chien comme s'il redoutait la douleur de coups gardés en mémoire. Il finit par se résigner et entre enfin dans sa cage, dans un état de détresse tel qu'il ne peut s'empêcher de sauter, d'aboyer, de gratter le grillage comme si sa vie en dépendait, suppliant sa maîtresse de le laisser dormir à l'intèrieur. Mais elle ne prête pas attention à ce qu'elle considère comme un caprice et sans même se retourner, cadenasse la porte grillagée avant de se coucher aux côtés des ronflements de son mari. Alors comme un enfant hurle sa peur du noir à ses parents, le chien se met à quémander en couinant la pitié de ses maîtres probablement déjà endormis. Le ciel gronde, lui aboie de plus belle.


C'est l'heure d'écrire, l'heure du besoin de silence. J'ouvre mon carnet mais les aboiements sont trop forts. Je m'imagine descendre lui jeter un bout de viande empoisonné ou même le battre à mort pour enfin avoir la paix. Je n'ai pas honte d'une telle pensée car à la minute où je m'apprête à écrire, le monde se doit de tourner en mon sens, de répondre à toutes mes exigences. J'estime avoir tous les droits pour un peu de calme, même celui d'aller tuer de sang froid cette pauvre bête...
Soudain je me souviens que mon signe astrologique est celui du chien. Peut-être que le bruit que je reproche à celui d'en face est le mien, le bruit de ma tête qui jamais n'arrive à s'apaiser, qui ne cesse d'aboyer après l'intrus que je suis devenu.






vendredi 5 septembre 2014

#214 bis


Fuir pour attendre. Fuir jusque dans le sommeil des secondes jusqu'au bout de leurs nuits. Rester aux aguets de ses yeux en éveil, de leur espérance morte épuisée: il n'y aura plus personne plus de visiteur... il n'y a que l'attente, l'attente pour rien. Juste les compagnons des cieux fidèles... les étoiles la lune le soleil... et leurs silences. Quels seraient leurs bonheurs s'ils n'avaient pas un témoin qu'ils éclairent ?




« Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s'en alla dans la montagne. Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s'en lassa point durant dix années. Mais enfin son coeur se transforma, - et un matin, se levant avec l'aurore, il s'avança devant le soleil et lui parla ainsi:

"O grand astre! Quel serait ton bonheur, si tu n'avais pas ceux que tu éclaires? »

Friedrich Wilhelm Nietzsche.




...et le crachât atteignit en plein cœur le Monde dans sa course folle éperdue où le témoin ne s'est jamais reconnu.


L'apatride

jeudi 4 septembre 2014

#214


Mon corps et mon esprit ne savent plus dormir la nuit. Je vis de siestes et d'insomnies dans un jour sans commencement ni fin. Je ne regarde même plus ma montre ou mon calendrier. Entretenir mon décalage horaire depuis plus d'une semaine est ma façon de refuser la marche d'un monde que je n'ai jamais su apprivoiser. Je ne rencontre plus personne, croise seulement quelques visages dans la rue, quand je sors manger aux heures les plus improbables au pied de mon immeuble de quinze étages. Aux autres tables, certains se demandent discrètement si je suis d'ici ou d'ailleurs. Puis ils m'oublient aussitôt leur soupe sous le nez et je deviens le fantôme d'un client parmi d'autres... 


Vacances ou pas quelles différences ? Je suis continuellement vacant. Qu'ai-je fait depuis mon retour si ce n'est m'asseoir sur ma chaise d'où j'écoute d'étranges bruits remonter des recoins invisibles de ce quartier. Parfois je penche la tête à la fenêtre, crache un mollard qui s'en va s'écraser dans un bruit imperceptible. Puis je passe le reste de la nuit à regarder les nuances du ciel noir jusqu'à que le soleil ouvre son oeil et l'incendie.

Ébloui, je tire les rideaux et tombe dans un sommeil sans rêve, une mort de quelques heures avant de ressusciter aux heures déjà sombres du jour manqué. J'ai faim. Descends manger au même endroit. Ou ailleurs. Jamais très loin. J'avale mes bols à la vitesse d'un affamé. Une fois repu je remonte m'asseoir à ma fenêtre. Même vue. Même regard cerné sans homme derrière. Parfois je crois attendre que quelque chose se passe, je ne sais quoi, que les étoiles tombent et se confondent avec les points de lumière de la ville... Et puis rien. 

Je ne m'ennuie jamais de m'ennuyer.



L'insomnie offre des ciels aussi majestueux qu'inutiles. En les regardant chaque matin, je me dis que je dois être à ce moment précis le seul être sur cette terre à accompagner la nuit jusqu'au bout de son obscurité, le seul qui ose se jeter dans le vide d'un emploi du temps à tuer...