dimanche 21 septembre 2014

#217


C'est un jour comme un autre, un de ceux dont j'ignore la date. L'air est lourd. Moite. La chaleur oppressante. La ville semble étouffer à l'horizon. Les nuages bas se mêlent aux vapeurs des machines, déchirent le sommet des tours de verre et de béton, vont et viennent avec le vent comme autant d'étranges créatures accompagnant l'ennui de l'enfant qui sommeille en ma solitude. Peu à peu les dessins de mon regard se dissipent avec les nuées avant de se perdre dans le vide. 


À cet instant précis, alors que le ciel se dégage, je tombe dans un gouffre d'absence. Ma présence est réduite à néant. Je n'ai plus aucune conscience de mon corps ni de ma pensée. Je ne sais comment l'homme que je suis peut disparaitre ainsi hors du temps. 
Soudain, je me souviens que j'existe. Une violente angoisse me traverse de la tête aux pieds. Je ressuscite dans le noir. Les lumières de la ville sont allumées. Je ne peux dire depuis combien de temps la nuit est tombée. À vrai dire, je ne m'en suis même pas rendu compte. De longues minutes, peut-être même des heures sont passées sans moi. C'est à me demander si parfois ma montre ne me joue pas des tours, traitres aiguilles dorées de mèche avec la mort profitant de mes absences passagères pour soustraire à ma vie un peu de mon temps.


Je m'allonge enfin, ferme les yeux, sans sommeil. J'entends tout, l'écho des pas d'une errance de pauvre, les bribes d'une dispute interrompue par le claquement d'une porte, la plainte aboyée d'un vieux chien qui n'en a plus pour longtemps, le mécanisme de l'ascenseur d'où remontent les rires ivres des voisins rentrant chez eux, les coups d'un balai sur le trottoir d'un resto ouvert jusqu'au bout de la nuit, le bruit du silence des machines, du silence dans le noir, du sommeil des hommes, du fantôme de la femme qui n'est plus à mes côtés...


La nuit je sens l'homme plus que toute autre chose, ses pieds nus et noirs de crasse, les traces d'urine et de merde sur les murs dressés autour de lui, ses aisselles puantes et salées auréolant sa vieille chemise de travail, ses dents cariées, pourries d'avoir ri jaune si souvent, alors que la ville se moquait de lui, l'humiliait, l'écrasait comme un cafard. Si je me concentre bien, je peux entendre son désir de vengeance éclater comme un orage dans son ventre. Ils sont combien ici à n'avoir pas pu suivre le mouvement d'une ville qu'ils ne reconnaissent plus?


Rien à faire, cette nuit encore, je ne dormirai pas. Je regarde à nouveau à ma fenêtre et ne me lasse pas de regarder l'incessante fable d'en bas, celle d'un rat chassé par un chat qui jusque là roupillait sur le rebord de son toit préféré, son coin à lui, à des hauteurs vertigineuses de solitude, peinard, au sommet de la nuit des rues plongées dans le noir. Dans le ciel rayonne le sourire narquois de la lune. Au fond elle peut bien se foutre de moi. Quelle importance ? Dans à peine une poignée heures, elle aura disparu dans la lave du petit matin. Nul doute que j'y brûlerai cette page et mes yeux injectés de sang, dans l'espoir de dormir un peu. Enfin.




1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

Beau tour du cadran du p'tit temps...