jeudi 13 avril 2017

#514


je ne déguiserai pas d’un récit l’expérience d’écrire ce livre


*
mets-toi sous les poils du pauvre chien quelques secondes : une voiture passe dans ta campagne profonde. Le bruit de moteur te fait déjà peur. Elle se gare chez toi. Les invités mangent amicalement avec ton maître. Tu restes sur tes gardes malgré le calme. Avant de quitter les lieux les invités te ramassent et t’embarquent. Pas le choix, c’est ainsi tu pars. Tu laisses frères et sœurs derrière, et tes maîtres. Faute de pouvoir te nourrir ils t’ont donné à d’autres. Qui est ce type obèse et tendre ? Tu trembles sur ses genoux, ses caresses affectueuses ? À côté sa femme au volant, léger sourire aux lèvres, l’air gentille, prudente sur la route. Il y a même de la musique. C’est jeux interdits joués par un anonyme. Quelques heures après avoir vu la nature disparaître à la fenêtre sur un air de guitare, tu regardes se dresser la ville. Derrière la vitre, son grondement te pétrifie. Ton nouveau maître te pose là, sur le béton labyrinthique et étroits des hẻm, dans les pieds d’une famille aussi banale que dingue. 


choisis pas l’amour d’un maître, quel qu’il soit, choisis pas la rue, la cage, choisis pas le ventre dans lequel tu tombes, même si parfois, mieux vaut être dans l’estomac d’un homme ivre qu’au bout de son bâton de bambou sec. Ici à peine la place pour un homme. Ce n’est même pas un trottoir. Ni une route. Plutôt une sorte de rigole aux murs vertigineux. Un toit sur deux carrés empilés l’un sur l’autre, avec un balcon où le linge sèche, des plantes vertes à l’entrée, 30 mètres carrés autour d’une famille, à des kilomètres de la tienne, des centimètres de murs derrière lequel on entend tout, même le chien voisin rêver.

*

ce matin une voisine s’est pendue. Elle vivait dans une minuscule maison, face à l’immeuble de trente-quatre étages. Une amie a découvert le corps dans les toilettes. La police est déjà partie. Le voisinage médit déjà. Ce serait à cause d’une histoire d’argent avec sa fille. Certains évitent de traîner par là, par peur du fantôme.

*
pas un moment d’immobilité si ce n’est celui du sommeil. Les mains travaillent tout le temps, c’est effrayant de la regarder bouger, je découvre soudain un nouveau regard sur celle qui m’accompagne depuis des années

*
un ongle en gratte un autre, j’ai les mains noués, j’écris de ma cuvette, déverse en bouillis ma réserve de déchets du jour. Seul lieu dans la maison où je suis épargné, depuis que j’ai une famille, je chie plus. Le cul à l’air libre, seul, sans personne pour m’interrompre, je fais des phrases caleçon sur les chevilles. Je transpire. Il fait très chaud. Et moite comme une phrase de Duras. Elle me manque. La lecture commence peu à peu à reprendre le pas sur l’écriture. C’est bien. Il est grand temps de publier. Quitter les lieux de ce livre et laisser derrière moi la porte ouverte à n’importe quel autre passant. N’importe qui pourra, s’il le souhaite, loger dans ma ville intérieure quelques temps. Moi je serai déjà loin.



samedi 8 avril 2017

#513

nous partageons le même différent avec l’intime
nous entendons le même chien aboyer dans la nuit
j’invente ta présence dans la pièce pour ainsi me confier à ton oreille


mort à l’intérieur, si sombre, si humide, l’évier fuit d’ailleurs, sur la vieille moquette des miettes de chips partout, sur les canapés, lieu de chansons ivres qui pue la prostitution. J'imagine la scène, heures d'après bureau, entre hommes d’affaires venus se détendre, et qu’on dėtend le plus possible, on détend le client qui vient dépenser l’argent. Ce lieu en plein centre, en face d’un arbre, discret. Il faudrait un jour que je le dessine pour chercher les traits de sa discrétion.


le pouvoir du client est tel qu’il n’a pas besoin de dire un mot. Sa présence même est un ordre à combler, une verge à sucer. Boire avec lui, chanter, et satisfaire ses collègues d'un soir. À présent par dizaine les cafards sortent de leur fissure et se partagent les miettes, les verres sur la table sentent la fumée et le rouge à lèvre, j'écris dans l’odeur d’hier pas aéré, chaque chaussure par terre déflore la sueur de pieds des hôtesses en robe de soirée. 

ici je suis une mouche qui vole à l’insu de tous, témoin de tout

je suis l’expérience fragmentée du temps passé dans la langue, un entretien infini, que la mort finira d'inachever. Plus de récit. Seul m'intéresse l’expérience d’écrire. Adresser à l’inconnu de confiance une lettre, adresser des mots dont le masque est mon visage même et la ville ma cellule labyrinthique. Un temps passé autant en soi qu’avec l’inconnu lecteur. Confiance aveugle accordée à quelques heures passées en sa compagnie. Confiance sans mémoire, éphémère. Pourtant, à l’autre bout de la phrase, je suis certain qu’il y a celui à qui je parle, même quand je parle seul, dans un carré de béton, à la fenêtre, ouverte sur une pièce du puzzle.



je suis une vague dans le corps qui soudain dėborde. Je me jette dans le vide. Je suis une voix jetée dans l'air. Sa matérialité est sonore. Son corps un souffle émis dans le silence du monde. C’est une parole que je bâtis. Pas de discours, aucun récit. Je ne fais que donner voix à des moments d’absence répétés.



— j'habite allée de la mort des fleurs dit la ville un peu sombre.

je ne peux plus écrire droit. J’essaie de ralentir, sincèrement. Mais le flux de l’écriture ne peut  plus s’arrêter. Je ne peux plus écrire un courrier. Je ne peux que vous écrire là, maintenant. Parce-que je suis devenu le flux des ondes que je reçois et retranscris en mots, jour après jour. Je suis un présent qui n’appartient à personne. La présence même du présent. Ma conscience est devenu geste.

je ne me lis même plus.

un désir de papier renaît des cendres de monsieur M. Où publier ? Chez qui ? Qui d'autre que moi pour rester éveillé quelques heures, avec la voix que j’écris ? La solitude est telle qu’elle ne laisse parfois la place à personne d’autre. L'écriture semble en soi dans les secondes. On m’a conseillé de construire, certes, mais comment avoir le temps de construirequelque-chose quand l’écriture ne s’arrête pas, jamais, elle court, on m’a conseillé de laisser courir l’écriture, depuis je m'épuise à tenter de la rattraper, tout le temps, chaque seconde est une de perdue sur elle, alors à quoi bon construire. C'est une parole que je bâtis sous la dictée d’une ville.

je n’écris pas bouche fermée. Mes lèvres bougent. Tracent à voix haute les mots qui sortent. D’une voix neutre. Qui semble ne rien comprendre à sa propre langue.

la ville va trop vite. Je cours après elle. À bout de souffle, d’attention. Je ne suis jamais fatigué d’écrire en elle même quand le corps dit non. Les nuits sont rares désormais. Je dors la nuit depuis que je suis père. Ça change l’écriture. C’est comme un décalage horaire auquel il faut s’habituer. J’écris de jour désormais.



j'ai croisė son visage à la télé. J'ai mis du temps à le reconnaître.



— suis-je la mère d'une ombre dit la ville, alors que la nuit tombe sur les murs






jeudi 6 avril 2017

#512



à l'étage la ville me regarde la regarder dans les yeux


l’œil rouge cerné, préoccupé par le vide qui se forme autour de moi, la ville à portée de main. La main sur le clavier, la camera, le cœur déjà fatigué. Plus il passe, plus je sens mon temps passer. J’écris le souffle court. Au fumoir. Derrière la vitre d’une case rouge. Aux murs très fins. L’escalier derrière semble s’effondrer sur moi à chaque pas qui monte ou descend, un va et vient de fantôme que je ne vois même pas. Je n’entends que le bruit de leurs pas, et parfois la musique de fond de l’étage du dessus. Est-il issu de mon imagination ? Après tout, je ne m’y suis jamais rendu. Je ne peux donc m’assurer de l’existence de l’étage. Il existe par le bruit qu’il fait, rien d’autre. 


moi j’écris au rez-de-chaussée, j’écris le silence qui manque à ce lieu couvert par la musique et les voix. Les murs orange-crépuscule, canapés aux sol, tables basses, où la jeune femme assise juste en face est en train d’écrire. Qu’écrit-elle ? son journal ? nous venons de nous croiser du regard. Ça m’a interrompu. Elle aussi À croire qu’on s’est reconnu, à l’air inconnu qu’on incarne en l’autre, chacun de notre côté de la pièce, la fenêtre sur ma droite, sur sa gauche, derrière laquelle nous sommes assis. Avons-nous la même raison d’être là. Le fumoir est elle aussi son lieu d’écriture. Elle commande la même chose que moi. Quelques grammes qui suffisent à désaccorder l’âme. Juste ce qu’il faut pour éveiller une légère poussée d’angoisse, pas insurmontable, mais suffisante pour s'inquiéter. Il faut être inquiété pour écrire… inquiété de quoi ? Je l’ignore mais inquiété à plein temps.


la ville un visage dans chaque faille, un regard fragmenté de scènes. Je relêve la tête sur la salle, la fille n’est déjà plus là. Plus que son carnet sur la table. Elle est probablement partie aux toilettes. Je suis avec son absence qui m’observe bizarrement. Jusqu’à qu’elle revienne. Alors qu’elle se rassoit en face, dans l’angle gauche, un couple d'américains rentre à ma droite. Ils cassent de leur présence l'intimité crée en un regard. Je baisse à nouveau la tête et plonge dans l’écriture de ces lignes. Afin de m’absenter de la pensée un instant. Je suis au même titre qu’un objet. Tel un pare-brise grossissant, je reflète la ville distordue dans laquelle je dérive, comme on chute dans le temps. La pratique d'écriture devient nocive. Au plus froid du terme. J'ai du mal à en parler. C'est comme un secret qu'on veut confier à quelqu'un d'autre, un secret informulable, dont l’aveu est incertain, d’humeur changeante. Chaque minute porte un visage différent. Ce n’est plus des masques, mais le trait véritable des identités passagères qui se succèdent, suite de fragments d’homme écrits un par un comme on pose des briques sur un terrain vierge, encore épargné par les chantiers, le reste d’un bout de jungle en soi où se réfugier. Je soupçonne une folie latente. Écrire est devenu maladie. Je ne comprends pas pourquoi le rapport à écrire m’est si inconfortable… et addictif.


aucune posture, c’est ainsi que je ressens ma pratique, pas autrement. Écrire est une absence dans laquelle ma vie tombe de plus en plus souvent, ce n’est pas une fuite, mais une chute, je m’ accroche à écrire quelque-chose, n’importe quoi, écrire le vertige auquel s’accrocher. Sentir la phrase vivre à mes dépends. Je lève la tête. La fille en face s’apprête à partir. Elle range le carnet dans son sac. Il est temps pour moi aussi de rentrer. Je finis I feel good et j’y vais…


reflet de ville sur bitume humide : la pluie est de retour.

mardi 28 mars 2017

#511



jeter sa voix dans un puits sans fond ni forme, devenir trois points de suspension jetés sur la page. Qu’est-ce que trois points dans le vide ? le souffle de quelqu’un ? le battement des secondes ? Celles du temps d’un homme assis qui écrit ? Duras : il y a une maladie de l’écrit. Avant je trouvais la phrase belle. Aujourd’hui, j’entends juste sa vérité. Son constat froid. Constater que je suis malade. Car l’écriture me détruit physiquement. Je mourrai d’écriture comme on meurt d’un cancer. Cette phrase de Duras n’est pas une plainte mais un avertissement. 

chaque chemin tisse un labyrinthe, métastase une ville à l’intérieur. Elle m’asphyxie à force. J’ai besoin d’une mer à l’écoute de mes silences, besoin d’un désert où adresser mes cris, le temps d’une lecture. Mais la ville en moi est si dense.

je ne sais plus écrire des mails, j’ai de plus en plus de mal à « communiquer». Tout devient écriture. Je me sens emmuré dans chaque phrase. Il n’y a plus que le présent de l’écrire. J’en suis le prisonnier, le rat de laboratoire, le territoire à coloniser.

j’écris de la poésie. J'écris sur un fil, ni celui d’un récit, ni celui des jours. Je ne suis pas un journal. Je suis l’errance d’une langue sur des pages. 

Je suis une suite d’intervalles irréguliers. Le temps compté en heure ne commence aucun jour. Je suis continuité de secondes interrompue par des blancs, des silences où je fais ma vie.

je ne m’ennuie jamais. L’angoisse prend tout mon temps. 



la ville est une école à travailler la langue


après les avoir douchés, la ville sèche ses chiens au soleil



hier je fus témoin d’une tentative de suicide

#510


jetons une phrase comme un caillou dans la mare, sans raison, juste pour le plaisir de former des cercles à la surface du vide, sur le trottoir, face au courant des deux roues qui circulent en banc de poisson, Je m'assois à une table, sur un tabouret en plastique bleu, mange en silence le reflet de la ville dans un bol de soupe.

Ô citadin pas fait pour la ville ! Comment peux tu être à ce point assoiffé d’essence, de pisse et autres bouillons, chaque silhouette croisée ressemble à s’y méprendre à celle d’un oiseau en cage


au feu rouge, tes machines grondent, l’humeur sanguine, tu ressembles à un fauve prêt à se jeter sur moi. Le piéton presse le pas. Il ressemble à un type qui cherche à échapper à la mort

je m’injecte l’encre du récit, et soudain, là, sur la feuille blanche, je vois un type qui marche dans la rue. Le personnage principal du livre, c’est lui ! l’avez-vous reconnu ? n’est-ce pas l’inconnu des trottoirs ? Celui dont on croise le regard, avec la vague impression de se reconnaître. Le visage de l’étranger soudain reconnu comme frère, un type de la même espèce, qui marche, qui avance et s’arrête, comme tout le monde. Nos os sont appareillés du même mouvement sous les vêtements dépareillés que nous portons. C’est ce mouvement là qui me relie à l’autre. Je me réfugie en lui comme dans les bras de quelqu’un dans un incendie. Je reconnais l’odeur de sa chair, aussi inconnu soit-il, peau contre peau, dans le brasier, nous nous accrochons à notre ressemblance dans l’espoir de survivre. Hier il y avait le feu à la fenêtre de l’immeuble H3, la rue était bouclée, tous le regard levé sur les pompiers

ne faire que regarder la ville, et écrire. Les mains dans l’enfer des phrases à résoudre, creuser dans la voix, devenir traces de pas sur la carte de la ville, la ville tatouée sur la cuisse d’une serveuse qui n’est même pas là. Travaille-t-elle encore ici ? Sa présence à distance me manque. Je bande d’amour au souvenir de son corps, ce corps fictif inventé de toute pièce. Chaque membre vient de ma tête. Je me souviens de ses fesses imaginées nues sous leur short léger. Je me souviens de l’avoir pénétré comme on pénètre à l’intérieur de sa propre tête. elle est serveuse au Fumoir, lieu interdit de moi-même, mille fois quitté pour de bon, mille et une fois revenu, j’y reviens toujours, avec autant de mauvaises que de bonnes raisons. Je m'assois sur mon  siège, un peu coupable, une baffle à côté de l’oreille. La vibration des cordes s’infiltre par le corps, le silence épouse mouvement d’une guitare, son tremblement, le cœur bat à contre sens, les yeux palpitent au rythme de la fatigue qui pèse, une barre sur la tête, migraine derrière l’œil injecté de ville, je me dépense peu à peu, m’appauvris pas à pas. Je suis une poche plastique vide de mots, soulevée par le courant d'air, brise légère qui soudain, alors qu’on transpirait sur le trottoir, rafraîchit le masque qu’on a sur le peau.




une odeur de rat chicote dans la rigole

écrire ouvre en silence
le bruit de fond
du monde

écrire à fendre l’air d’un soupir

ne pas penser, écrire un moment, quelque part en soi, derrière une vitre, dans la rue banale dont personne ne retient le nom, mis à part celui qui y écrit tous les jours, à la recherche d’un trou en soi où jeter la ville entière



vendredi 24 mars 2017

#509



Je marche. Dans chaque retroviseur croisé du regard mon visage se renouvelle... toujours plus étranger. Sous une averse inattendue je marche. La bouche sèche je marche sans eau jusqu’au malaise. Malgré les tremblements je n’ai pu me résoudre à m’arrêter. Je marche à la merci du courant, parce que la dérive posséde mon corps et ma pensée, tous deux sous le règne de son pouvoir d’indécision. 


Au bout de l’épuisement, j’ai finalement atterri sur une branche de ciment. Je baisse les yeux sur la ville, en compagnie d’un thé rouge médiocre. Il ne pleut déjà plus. L’air est frais. Une jeune femme assise de l’autre côté de la vitre lit un livre, écrit, puis dessine la ville dans un carnet, croquis interrompu par des messages sur le téléphone. Elle a un beau visage. J’aurai aimé lui adresser la parole. Savoir quelle place occupe cette activité dans sa vie. Je me plais à penser qu’il suffirait qu’on s’adresse la parole pour découvrir notre ressemblance. Je ne suis pas dupe et sais à quel point c’est faux. Alors je préfère rester silencieux et ne pas détruire ce que je suppose de nos yeux qui s'évitent, nos sourires esquissés qui détournent la tête. Nous restons ainsi, séparés par une vitre, elle à l’intérieur, moi sur le balcon. Entre nous le soupçon d’une accointance possible.


Elle s’en va. Je regarde la nuit tomber sur moi. Mon reflet disparaît dans la vitre. Je deviens l’ombre de mon double. Ma vue tombe avec le soleil. Je ferme les yeux et la ville est plongée dans l’obscurité. Ciel noir, façades noires, silhouettes noires marchant à tâtons sur les trottoirs noirs, lampadaires et phares éteints, plus que le cri des hommes sans lumière.



mercredi 15 mars 2017

#507


Parfois les murs interpellent l’errance…


     — Nowhere 

Sentiment que la ville pose la question pour me narguer. Elle semble sous entendre “il est peut-être temps d’aller quelque part…”



On tombe parfois, au bout d’une dérive, au pas d’une porte ouverte et bienveillante, qui semble tendre sa poignée, comme pour dire « entrez donc étranger ! Ici, vous serez bien» 

ce n’est pas tant la peinture qui m’attire mais les volets bleus, les fenêtres basses, à hauteur de capot, et l’ombre fraîche que je devine à l’intérieur. Un lieu sans clim, ventilé par le courant d’air de la rue, à l’ombre du matin déjà chaud.

Une fois entré, j’ai su que je reviendrai souvent ici.
Je m'assois. Une dame découvre mon visage d’étranger et appelle aussitôt quelqu’un d’autre pour me servir. Une jeune femme, qui doit savoir parler anglais. Je peux deviner à son air qu’elle ignore si je suis d’ici ou pas. Ainsi je commande :
— Chào buoi sáng chị. Một cà phê den dá nhe. 
Elle sourit de m’entendre parler la langue. Elle m’apporte le café, noir sous les glaçons. 
— Pass wifi là gì ? 
— bundaumamtom. 

Puis elle retourne en cuisine préparer les tables avant l’arrivée des travailleurs qui dans une heure viendront déjeuner.

J’entends la cuillère d'un client qui mange. Je bois une gorgée de café dilué dans les glaçons. De nouveaux clients arrivent. Dont trois hommes du nord. Je le reconnais à l’accent. Le menu aussi est nordique. Je leur propose de les prendre en photo tous ensemble. Je cadre. Ils posent. Puis me remercient.

Je lève les yeux sur les fleurs qui débordent de la maison de l’autre côté du trottoir. Dans le bruit de quelques moteurs qui passent, la rue discute… et la dame coupe des piments sur la planche en bois. La serveuse pose un vinyle sur le vieux tourne disque. J’écoute la chanson.

Là, en cet instant précis, je suis apaisé.



vendredi 3 mars 2017

#505


qui pour me raconter l'histoire étrangère des mots ?

*
moins je les écoute parler, plus je regarde les gens vivre. Observer mon semblable de loin est le rapport avec les autres qui m’est intérieurement le plus riche. Les silhouettes dévoilent beaucoup d'intimité. Je lis très peu. Retranscrire le livre de la ville prend tout mon temps.

*
mes habitudes peu à peu disparaissent dans la ville qui chaque jour se métamorphose. Je marche à contre-sens sur mes trajets d'autrefois devenus sens interdit, impasse. Certaines routes n'existent plus. Mes oloé sont détruits ou ferment, remplacés par d'autres cafés où je ne suis plus à mon aise. Par peur qu'une nouvelle habitude soit à nouveau détruite dans quelques mois, je choisis désormais l'errance, dérive intérieure sur les trottoirs en chantiers, j’avance, à la merci du hasard, et l’inconnu explore le promeneur sans destination que je suis... 

*


   la ville est une autre

*
parfois on revient dans un lieu jusqu'à l'épuiser de ses possibles, on revient tous les jours, à la même table et arrive le moment où on ne s'y sent plus assez étranger pour écrire...

*
le visage de la ville est criblé de reflets, le mien, le sien, le tien aussi, toi qui dans la vitre me regarde droit dans les yeux, frappant des lettres comme dans un sac de sable, préparant indéfiniment un combat contre le sablier, toujours remis à plus tard…




*
je suis un bout de tête vu de haut, un cuir chevelu, un point d'encre sur la carte du pays tatouée sur la cuisse de la serveuse, le désir de ses lèvres invente en moi le goût de sa salive…

*
  la ville est un coup à jouer…




*
la ville défile sous mes yeux au moment même où je t'écris...




*
il y a des tables où le bruit de la ville n’est plus qu’un bruit de fond au loin, comme un son qui s'échappe de l’écouteur oublié dans une poche. 

la ville est un oiseau électrique




*
le blog est aussi vivant qu'un brouillon. Mon blog est un mouvement de pensée dans un livre à durée indéterminée. Écrire sur le web me met en rapport avec la mort du texte même. Pas de postérité possible, d'un jour ou l'autre, tout peut s'arrêter. Je ne sauvegarde d'ailleurs rien. Ma mémoire c'est mon blog. Si celui-ci disparait l’écriture perdra la mémoire avec. 

*
Le blog c'est aussi la prise de parole d'une écriture devant un public... le blog est un théâtre vide de présences en ligne, sous pseudonyme. Pas de honte d'avoir besoin d'un public, même absent. Où qu’il soit l’autre existe.



*
jamais je ne nommerai la ville dans laquelle je suis. Même quand je voyage. Même si un jour je déménage. Le monde est une ville de millions de quartiers, les jardins des forêts, des jungles qui peu à peu perdent du terrain. Les arbres survivants replantés sur les trottoirs sont des déracinés, des apatrides, chacun traine sur son écorce  une histoire...

*
la ville est une question de l'être, au même titre que l'âme, la ville est l’âme de son auteur, cet étranger dans les rues qui s'étendent derrière son passage, il ne fait que passer mais chacun de ses pas invente de nouveaux chemins en lui… 

*
jamais je ne nommerai la ville en moi, elle est sans origine, apatride, anonyme, sans géographie certaine, un territoire de l'intérieur où la langue erre de quartier en quartier, d'une saison à l’autre, suite de paysages et de passants défilant derrière la vitre d'un train, le hublot d'un avion, le pare-brise du taxi, le visière sous le casque, masque sur la bouche, lunettes de soleil sur le regard, derrière un voile de fiction permanent. Mon écriture porte le voile.

*
le blog est mon seul et unique mode de respiration. Au sens physique du terme. Chaque billet publié est une bouffée d'air pour moi-même. Je suis à l’étroit, toujours sur mes gardes, longeant les murs comme un rat seul et craintif, asphyxié de ville, qui d'une rigole à l'autre ne se rend même plus compte qu'il tourne en rond. 

*
Je suis derrière une femme qui marche. Elle tient deux Bành Mí dans une poche. J'ignore si ce sont ses fesses ou les deux sandwichs que l'homme assis suit du regard avec appétit...

*
   parfois la ville est tendre.


samedi 25 février 2017

#504


deux heures onze du bout 
de l'ongle gratte l'instant
où tout pronom échappe 
à la nuit

le travail commence

lèvres ouvertes sur un trou noir, sa bouche expire sa défaillance, accouche d'une parole, la mienne

la descente est rude, le réveil brutal

je m'accroche aux amygdales aux dents à la langue, tente de ralentir ma chute, rien à faire. Emporté par le flot de salive, son désir m'expulse... dieu sait où. 

Il me croit mort. Parce-que je ne dis rien. Parce-que je ne cris pas. Il cherche à me faire pleurer. Sans succès. Sa bouche a accouché d'un silence. Silence aux yeux ouverts. Qui respire. Aveuglé par la lumière de l'écran. J'ai beau ne pas hurler, je suis là, bien en vie. Vieux de quelques secondes. Puis de quelques minutes...

j'ai la nausée. Chaque bouffée d'air est irrespirable. Pas de mot, pas encore. Juste un hurlement lamentable. Celui d'un rêve réveillé en sursaut, dans un corps étranger.

ma voix m'est inconnue. Je me palpe les joues, me frotte les yeux. Je découvre entre mes jambes un pénis et deux testicules. J'ai donc échoué dans le corps d'un homme. Je cherche un miroir dans la pièce où me rencontrer. À en croire mon visage, je dois avoir une vingtaine d'années...


jeudi 16 février 2017

#502



"Je" est ici pronom impersonnel mais pas sans personnalité. Il est doté d'intimité, oui l'intimité anonyme d'une silhouette penchée sur son écran, travaillant l'écriture en silence, sans fierté ni humilité.

*
Je me souviens de l'écriture manuscrite, je me souviens de la sensation au moment même ou je vous écris ces phrases. Je me souviens de la mine du crayon adhérant au papier, jusqu'à parfois trouer la feuille, ce mouvement compulsif, sauvage, écriture à grande vitesse qu'on croirait automatique, les lettres apparaissent sur la feuille avant même d'être tracées. Rien de surréaliste pourtant, il me semble que les mots écrits, même à grande vitesse, s'échappent d'une voix enfermée dedans, à l'intérieur, qui se retient de parler en société, et qui après des jours sevrée de parole,  crache en un jet son cri sur la feuille. Le mouvement de l'élastique tendue qui soudain, se relâche. Un vrai soulagement. Pour quelques heures, prendre une bouffée d'aveux à formuler, pour ne pas mourir asphyxié de secrets, de mensonges, de fictions à écrire.

*
L'écriture me devance tout le temps, elle m'oblige à interrompre ma marche, à prendre des notes sur mon portable debout dans ma rue, au milieu du fracas, dans la case nouveau message, comme si j'allais envoyer ça à quelqu'un...

*
Parfois je fais des fautes en tapant, lapsus de tapoteur de clavier tactile bousillé. Ce genre de fautes, vous ne les voyez pas à l'écran, ces fautes là à corriger tout le temps, non parce-que que je suis mauvais en orthographe, ou en grammaire, mais parce-ce que la voix de l'écriture est souvent à l'étroit dans l'espace de ces lois. Ma voix écrite serait probablement plus juste parfois, en amputant des mots de leur sens, ne garder que la musique et le rythme des syllabes et des virgules qui s'enchaînent. Mais les mots condamnent au sens, sens que seule l'écriture comprend. 


*
Laissez-les mots penser. Ne pas tenter de les séduire. mais s'en méfier.

*
Le monde éblouit. Je le regarde souvent derrière des lunettes de soleil, elles masquent le regard d'ombre pour se sentir dans le monde un peu chez soi... le voile d'une fiction possible, une lumière terne et neutre sur l'éclat du réel.

*
Je suis ici sans histoire, je suis du temps passé à faire. Souvent dans la ville, aux heures creuses, silhouette penchée sur un écran, j'écris des après midi entières. Je ne tue pas le temps. Je m'en saisis. Je suis au présent, pas de l'indicatif mais de l'écriture, le présent de l'écriture est un temps difficile à conjuguer. Les yeux me servent peu. Je ne regarde plus que mes doigts qui défilent sous les yeux en tapant sur le clavier azerty, à cette vitesse je ne choisis rien, je suis... un silence peut être vécu à grande vitesse à l'intérieur... c'est quand même épuisant d'écrire ainsi et ça ne mène nulle part. Nulle part ? ça tombe bien, c'est justement là où je désirais me rendre.


*
je lutte pour suivre vous savez, je suis lent physiquement mais je sprinte des heures durant à l'intérieur. Une sorte d'auto hypnose qui fait du sujet soudain une chose à rêver... car je ne rêve plus assez... j'en suis très attristé, je ne dors pas assez, l'écriture m'empêche de dormir.

*
Une porte vient de grincer sur une fille qui vient de sortir, relent de parfum et de sueur, ça remonte dans les narines, l'odeur est aigre et aigue. Picotement dans le nez. Elle sent l'amour dans des draps mal séchés.

*
Je viens, en cet instant même, de débusquer l'imposture que je suis, la dualité si lâche, si vaine, la vérité devenue une fiction qui justifie ma raison de mentir, tout le temps, non pour échapper au monde, mais pour fuir sa présence en lui, devenir le monde quitte à n'y avoir aucun nom, être un poisson allergique à l'eau, un poisson passionné par son addiction, l'âme pleine de contradictions, il faut passer aux aveux comme on passe à tabac le temps. Et démasquer la vérité de l'autre qu'on découvre un jour en soi.

*
Les étudiants me regardent l'air perdu :
— voici un exemple de question avec "qu'est ce que" :
 qu'est-ce que que vous aimez faire dans la vie ?

un doigt timidement se lève et répond :
— j'aime marcher... et m'arrêter.

*
La ville est fragmentée d'hommes en elle.


*
j'aime marcher oui. C'est saisissant quand on marche dans la ville silencieux, le regard souvent sur les chaussures, qui parfois se lève pour une photo, c'est saisissant comme on apprend de la ville en l'écoutant, en respirant son bruit, son mouvement, le quartier est aussi singulier que quelqu'un.... ce n'est pas une frontière mais juste une façon d'habiter cette rue... chaque district est distinct. Je ne veux pas composer mon livre géographiquement, je veux que le mouvement de ce livre s'apparente à la démarche d'un homme dans la ville...


*
avancer ici, dans le mal nommé journal, où j'entends le chantier d'un poème en sourdine. 


*
le blog est un livre infini de chemins pris par la solitude qui écrit tous les jours.

*
si évènement il y a, c'est un chat qui passe, rien de plus. 


*
La ville est un personnage enfermé en moi.


*
La ville passe par ma main pour écrire un livre, dans le courant d'air d'une table de café. Ce journal n'est pas le mien mais celui de la ville elle-même. Il lui fallait une main d'homme pour assouvir son désir d'écrire, elle a pris la mienne. Elle ne m'a pas demandé. Elle a pris ma main de force. Mariage forcé. Que je sois de langue étrangère à elle n'a pas découragé la ville, qu'importe la langue, l'important pour elle est d'être en quelqu'un qui écrit régulièrement. Elle a de la chance d'être tombée sur moi qui prends le temps de la regarder vivre.


dans chaque trou de ville retrouver le hasard d'un bout de soi.

*
à force de travail et de lecture deviner son lieu dans la langue. Je commence tout juste à trouver quelque-chose...

*
je tiens à l'écriture... à personne d'autre.

*

la serveuse tatouée en robe à fleurs rouges se maquille, j'ai peur qu'elle me surprenne, dans le reflet de son oeil, la contempler se lécher du pinceau les sourcils.