lundi 21 août 2017

#546


je surprends une transaction, ils semblent intimes… sexuellement ? elle lui passe quelque-chose. J’ignore ce que c’est


j’ignore encore quel est le sujet de la photo : la façade, les personnages en arrière plan, l’arbre, la couleur grise de la rue aux dernières heures du jour ? ou lui, l’homme au polo noir l’amant. C’est lui le sujet maintenant. C’est lui qui m’obsède, c’est lui que je suis au geste près comme à la lettre la phrase qui apparait là, sur la page, sous mes yeux, juste au dessus du clavier tactile. À mesure que tu les lis, elles s’écrivent, digressent et se focalisent sur une silhouette dans le plan. C’est donc lui que mon objectif regarde


c’est donc lui, certes, mais lui qui est-ce ? «qui » c’est encore trop dire ! Rectifions : lui qu’est-ce ? Son visage de profil ? Sa posture bien vissée dans le cadre ? son regard dans le vide, qui écoute encore le livre qu’il vient de quitter des yeux, ses lèvres bougent, elles chuchotent une phrase du livre. Serait-il en train de l’apprendre par  cœur ? 


parce-que oui, c’est un livre qu’il tient dans les mains, un livre minuscule. On dirait un carnet de notes. J’arrive à distinguer ses caractères sur la page aperçue juste au dessus de son épaule, dans son dos, derrière la vitre qui nous sépare. Elles ne sont pas manuscrites. Si ce n’est pas un carnet alors qu’est-ce : un dictionnaire de poche ? une méthode de langue étrangère ? 


des clients du café arrivent en mob’. Il se précipite pour les accueillir, laissant le livre fermé là, posé sur sa chaise désormais vide. J’aperçois sa couverture jaune plissée d’être chaque jour glissée dans la poche arrière du jean qui revient. En effet, l’homme se rassoit, ouvre à nouveau le livre, reprend sa parole là où il l’avait laissée. Il lit une vingtaine de secondes de plus puis il le ferme subitement. Les doigts sur la couverture, il relève la tête et dit quelque-chose à voix haute, ou bien à voix basse, je ne peux pas entendre d’ici, la musique du café est trop forte. Pas besoin d’entendre sa voix. Je le vois réciter une phrase dans le vide de la rue, devenant ainsi, durant un instant de sa journée, la parole du livre lu, du livre vu à son insu par celui entrain d’écrire l’homme qui le tient dans ses mains, ses qui lâche le livre et se joigne devant son visage. Il ferme les yeux et s’incline


Il s’en va quelque-part, avec le livre, la chaise est à nouveau vide. Je tourne la tête à droite, devine un nouveau visage, dans un cadre du cadre, celui d’un homme coiffé d’un chapeau. Il vend des tickets de loto. C’est un handicapé. Devant lui deux serveurs choisissent rigoureusement les numéros peut-être gagnants ce soir. L’histoire ne m’attire pas plus que ça, l’homme au livre a épuisé toute mon attention, il ne m’en reste plus pour autre chose. 


malgré tout je tourne la tête à gauche, curieux du lieu où mon regard errant mènera l’écriture. Je tombe sur le reflet d’une salle vide... celle où j’écris ses lignes ? Je cherche ma silhouette sans la trouver.


jeudi 17 août 2017

#544


je suis un type arrêté dans une ville qui ne s’arrête jamais. Je suis une table, l’iPad et un thé. Un présent qui passe, qui fuit, porte ouverte sur la rue, jet d'écriture rédigé publié, jeté dans les nuits comme à la mer des adresses, une en particulier, celle du l’autre anonyme, l’autre intime inconnu que j’ai appris à apprivoiser, comme un renard, oui à force d’écrire, j’apprivoise la bête qu’est l’idée que je me fais de moi, je ne peux nier ma présence, aussi insolite soit-elle, plantée là devant moi, longiligne, en robe de soirée chemise cravate ou bleu de travail, sous le casque de moto, la casquette, le nón lá, j’aperçois toujours son visage. Parfois j’interromps la discussion et demande : «— vous voyez le type là-bas ?» Personne ne le voit. Je montre du doigt. Rien y fait. Personne ne le voit si ce n’est moi-même. Suis-je en train de délirer ? les cinq personnes autour de moi commencent à mettre en doute ma raison. Ainsi je prends en photo, zoom sur la silhouette. Les cinq interloqués s’écrient : «— comment tu vois ça d’ici ? » Il suffit de ne plus vous écouter bavarder. Regard perdu dans le vide, mon attention s’engouffre dans les failles qu’ouvre une perspective, un petit cadre au coeur de tous les autres. Le trouble pixélisé dessine les contours vagues d'un personnage soudain dans l’objectif. Immobile je me glisse un instant dans les plis de la ville. Mon pas résonne dans les couloirs, son écho traverse les salles vides, dans les escaliers où passe furtivement ton allure de personnage.


l’absent est à sa place n'importe où





mercredi 16 août 2017

#543


si tu n’écrivais pas tu ne ferais pas grand-chose, enfin pas grand-chose... une chose tout de même, mais pas plus importante qu’une autre... être, certes, mais à la mesure des choses, n’être pas plus pas moins que l’arbre sur le trottoir, ses pavés défoncés foulés par mon pas. Peu importe où mène la promenade, elle est chose vécue, à cet instant, sur le fil du temps suspendu que tu soupçonnes de ne plus passer, comme tu soupçonnes parfois l’autre endormi de ne plus respirer... regarde-toi : tu ne peux t’empêcher, malgré ta certitude, de te pencher sur le visage de l’autre allongé pour entendre son souffle, t’assurer qu’il vit encore… alors ? est-il vivant ? 


à force d’écrire autant dans le vide, le vide derrière la fenêtre, dans le regard des hommes seuls, broyant du noir sous leur casquette, dans leur costume de travail, l'écriture est devenue un sens. Pas sens dans le sens d’une direction à prendre, juste un sens parmi les cinq autres... mais tu n’as pas entièrement tort, sens dans le sens de direction aussi, puisqu’un sens, quelqu’il soit, influe sur les chemins choisis. Donc un sens stimulé est aussi un chemin pris par la conscience. Tu as parfois le sentiment de « dériver » dans la ville, mais ce sont bien tes sens qui t’ont mené à ton insu quelque-part. Chaque jour je rentre dans la ville comme on ouvre un livre au hasard. Quelque soit la page sur laquelle je tombe, il s’agit toujours de la première


l’écriture, silhouette anonyme, erre sans destination mais sait à ton insu où elle va et ce qu’elle ramasse en toi


je fais beaucoup de fautes de frappe, je ne sais plus ce que je vois, rien je suis entre le clavier et la phrase qui défile sous mes yeux, son flux se dessine mais je ne vois même pas les mots ! mes yeux fixent ce point entre le clavier et la phrase qui apparait. je tape sur le clavier tactile, j’aperçois mes doigts qui frappent sur l’écran comme on trace des lettres qui aussitôt disparaissent sous l’eau. Je suis aussi du toucher qui palpite, dans un état particulier, dont je ne peux discerner la nature, s'agit-il de concentration ou de distraction ? Oui je suis ce personnage aussi distrait qu’extrêmement concentré, concentré sur une perte. Pas certain qu’il s’agisse d’une perte de temps


… je croise des visages à qui je dis bonjour depuis deux ans, rien de plus, deux ans ! Parfois Salut. Mais le plus souvent, bonjour. Parfois un sourire aussi. Pourtant je reconnaitrais l’allure de mon collègue du mardi matin entre mille. Elle n'a rien de particulier, mais je la reconnaitrai comme celle de mon propre enfant. Isabelle, tu as une allure désormais, une voix, une demande si agréable, si peu de caprices, on te laisse pourtant si seule, physiquement épuisés, absent, se sentir difficilement à la hauteur, parfois… on s’accroche… je ne décrocherai pas. Je suis là. Bien planté dans ta vie, et tel un arbre, je compte rester là pour longtemps. Pas un arbre numéroté du district 7 qu’on ne fait que déraciner et replanter ailleurs, mais un arbre dans un lieu perdu, à la campagne. On ira ensemble un jour, rencontrer le Frêne. J’espère qu’il ne tombera pas avant ta venue


la pluie tombe avec fracas. Le bitume criblé de gouttes ressemble à de l’eau qui bout. Les chaises vides en plastique rouge m’invitent à m’asseoir à l’intérieur. Noix de coco sur la table, iPad ouvert sur la ville et ses silhouettes abritées, j’écris le parapluie avant qu’il ne se referme


    enfance filante...


mercredi 9 août 2017

#542



je n’écris pas pour tuer le temps. Tout au contraire. J’écris pour le sentir passer. Pas pour rien que j’écris au présent. Le présent d’où nait ma voix. Elle dit Je. Un Je suivi par quelqu’un, l'ombre d'un homme devenu lieu dans le noir une fois l'écran éteint. Les lueurs de la ville se mêlent aux rares étoiles. Mes yeux dans la nuit regarde au loin, derrière la fenêtre de ma chambre, allongé sur le lit, rideaux ouverts sur l'horizon sans lune, un noir mi-eau mi-bitume, face au ciel à la ville et au fleuve que je ne peux distinguer les uns des autres. Soudain le monde devient une sombre faille, un espace sans paroi ni sol, un trou d'air obscur où chuter jusqu'à l'aube. Dans le trou je trouve des mots toujours, plus je creuse plus il y en a. Ils se démultiplient à force de digression. Chacun d'entre eux lance une autre vague, un mouvement qui cherche indéfiniment son épuisement.

lundi 7 août 2017

#541


coincé 2 heures dans l’traffic, l'type au volant de sa Lambo jalouse derrière son pare-brise ma Honda Dream qui se faufile, facile, fluide elle slalome parmi ses semblables mécaniques, flux de phares filants, pot d'échappement pétaradant, bourdonnement continu du moteur chevauché sur lequel nous sommes, moi et mon chauffeur. Nous discutons une petite demi-heure, des phrases ci et là, entrecoupées de silences, de blancs couverts par le brouhahas ambiant. Puis il me pose quelques questions, je réponds à l’interrogatoire, j'dis d’où je viens, du pourquoi j'parle un peu vietnamien, chaque trajet la même discussion, la même identité à présenter, les mêmes phrases répétées, sur le même ton, quelque-soit le chauffeur, je me présente brièvement, résumé biographique absurde, synopsis du film que les faits font de moi. Fatigué de parler je l’interroge à mon tour : de quel quartier tu viens ? es-tu marié ? Et ses réponses ne me renseigne pas plus sur sa personne. Un pays d’origine, un nom, un âge, une situation familiale, ne dit rien de décisif de l’être au fond, au fin fond de soi. On bavarde dans le vide de notre rencontre. Nous nous tenons compagnie, compagnie à durée déterminée, le temps d’un trajet, un nombre de kilomètres calculés, toujours le même prix. à 2000 dôngs près, aujourd'hui l'écran du smartphone affiche 43 000, je tends les billets. Je dis «courage» et pars. Dans l'ascenceur, l'apllication me propose de noter sa présence, de un à cinq étoiles. Je suis dans l'embarras. Pourquoi ? Parce-qu'il est embarassant de noter la compagnie d'un être. Grab a bike, certes. But grab someone as well. Derrière chaque gilet vert, un visage à peine aperçu, puisque nous regardons tous deux dans la même direction, droit devant, moi sur le siège arrière, lui dans le retroviseur, traversant la ville comme un courant d'air.

samedi 5 août 2017

#540



j’ai toujours le sentiment d’entendre avant d’écrire, une voix prėcède la tape sur le clavier, il y a un temps d’arrêt entre ce que j’entends et ce que je note. Je dis la phrase à voix haute, d’une voix neutre, sans intention aucune, j’en formule quelques unes avant de choisir la bonne. Je rature et recommence à voix haute, sans écrire, avant d’écrire. C’est dans ce temps d’arrêt que je suis. Dans cet écart entre ma conscience et celle des mots. J’entends encore le cœur battre. Mais est-ce le mien ? Ce battement n’est pas celui de mon corps mais du personnage que je deviens, ce prénom signé là, au bas d’un paysage, d’un auto-portrait.


s’acharner à écrire au présent. S’absenter derrière le blog pour faire de lui la présence. Ces temps-ci, le blog n’est plus seulement un lieu mais une identité indépendante. Les nuits échouées devenues corps noir où jeter des paroles blanches, des silences échappés comme on éternue subitement, sans même avoir le temps de mettre la main devant la bouche. Un bout de glaire jaillit de la gueule. Je regarde ça pendouiller sur le mur, étrange mollusque liquide couleur de crève. Si j’écris ma toux, c’est à cause de ces foutues clim’, pourtant indispensables ici. Ce n’est pas tant la chaleur mais sa moiteur que les corps portent comme une seconde peau. Parfois il pleut et après il fait encore plus chaud, encore plus moite. Quand l’orage perd les eaux, une fraîcheur nait aussitôt. En revanche, quand il ne fait que pisser une averse sans éclater entièrement, la chaleur est intenable. Je me masque dans l’espoir d’absorber moins d’essence. Mes bouchons de cérumen sont noir-embouteillage. Tous comme mes idées en ce début d’après midi. Il pleut. Les motos passent dans l’espace de la page, une vidéo reste une page de journal. Le geste est le même. L’iPad poids plume pour écrire la main légère, rien de plus, image et son comme matière à écrire la ville dans l’œil de l’autre, l.autre avant tout moi-même, qui peu à peu se démultiplie en nombre de vues, oui, l’autre devient autre, un chiffre, aussi inconnu soit-il. 17 vues c’est déjà une petite troupe, un léger mouvement de foule dans le silence, quelques pupilles et oreilles susceptibles d’entendre et voir ce que j’écris perché sur mon comptoir, dans mon tunnel, celui que le lirécrire creuse entre toi et moi, ce bout de conduit dans lequel je cris comme par le trou d’une serrure, celle d’une porte fermée sur le vide.





jeudi 3 août 2017

#539



ce soir un banc vide m' invite à m'asseoir, je ne peux m'empêcher de laisser jaillir la parole, confier à la ville le délire d'exister en elle, à voix haute, aussi misérablement humain soit-il, se donner le droit de hurler dans la rue sa folie pour ne pas devenir fou, défier la ville en lui adressant directement la parole, filmer le visage de ma voix, filmer le ressentiment qui la traverse, quand seul face aux tours de verre illuminées, je lutte avec des mots contre le bruit de fond, le bruit du fond de l'être. Toujours mal à l’aise avec cette tenace impression de n’être personne, de n’exister que de mots, que le reste n’existe pas quand j’écris. Ce n’est pas là une posture. Mais un constat. Je ne suis pas ce que j’écris. Je reconnais dans le courant d’air une vague odeur de mensonge...


l’écriture comme substance réflexive, certes, mais pas au détriment de sa nature artistique, artisanale. Le mot est matière avant d’être discours. Avant tout sonorité, nu comme un vers luisant dans la lumière, celle qui traverse le rideau tiré, dévoilant les contours d’une silhouette dans le noir. Sa présence est sans genre certain. Même sa pronomination est vague, elle pourrait prendre voix dans tous les pronoms personnels à la fois. Souvent lourde, grammaticalement erronée, l’handicapée entre sur scène, personnage de bègue qui en prenant la parole pour la première fois, prend conscience qu’il n’a jamais été bègue. Il débite son phrasé à une allure si rapide qu’il faudrait lire lentement ce qu’il dit pour pouvoir saisir quelque-chose. Il n’est plus qu’un flux de voix inaudible aux oreilles du dernier spectateur déjà parti. Lui continue de parler à la ville devenue dans son théâtre vide, dispersé dans plusieurs langues, autant d’identités qui parlent l’une après l’autre, et dont les voix finissent par fusionner en musique…



lundi 31 juillet 2017

#538



mon blog un ramassis de déchets recyclables. L’écriture fait de mes détritus d’homme sans histoire un personnage dans la foule. Chaque minute est une identité à renouveler. Mon visage est un mouvement de visage, les traits d’un caractère filant dans l’espace comme une étoile dans le ciel, laissant derrière elle la trace de sa lumière. Je suis l’allure éphémère d’un vêtement tout juste aperçu, sans couleur certaine. Je suis celui ou celle qui passe et te bouscule sans s’excuser. Dans la rue, l’autre est là, le nón lá épuisé sur la tête. J’ai beau scander son nom en moi, sa silhouette anonyme ne se retourne pas. Plus je l’appelle, plus elle s’éloigne. Sa bicyclette disparaît au coin de la rue. Hors de ma vue, elle n’existe plus que dans l’oubli. Ainsi l’écriture devient sujet d’une scène de quelques minutes, saisi par le regard. Je ne regarde pas les gens vivre. Seulement bouger. Je ne retiens que leurs postures, leurs gestes, leurs airs. De leurs paroles ne reste que les voix, les tons, ceux d’une discussion en bruit de fond dont j’ignore tout. J’entends le monde parler sans comprendre sa langue. Je suis enfin débarrassé du sens des mots. Tous m’arrivent à l’oreille comme un nouveau né. J’écris dans leurs sonorités, leurs tons, leurs débits. Ma voix intérieure ne couvre pas le bourdonnement continu de la ville. Elle se mêle à lui, devenant ainsi une onde parmi d’autres. Je reste là, sur ces chaises où s’assoit la fatigue, durant les heures ouvertes sur rien, tel l’horizon dans la nuit noire.

vendredi 28 juillet 2017

#537

il m’aura fallu plus de quatre ans pour oser prendre la parole sur les nuits échouées en tant que personne. Pour parler en mon nom, en mon corps, il a fallu d’abord chercher où j’étais. Trouver un soi où loger sa parole passe par quelques métamorphoses. Combien de visages, de personnages ai-je incarnés ? En ce moment même, je prétends écrire en mon nom, mais avec la sensation tenace de ne pouvoir entièrement échapper à la fiction. Chaque billet publié est une énième tentative d’identité sous laquelle oser s’adresser à l’autre. J’écris ici comme on creuse un tunnel entre soi et le lointain. Une voix avance dans les phrases, quand tout de l’homme s’absente, sauf sa conscience, nue de toute pensée. Plus que l’être là, plus que sa présence organique dans la fureur de la ville. Je ne dis pas « ma ville», la mienne. Elle appartient tout autant à un autre. Personne ne peut s’approprier une ville, aucun titre, aucune idée de livre ne justifie une telle prise de pouvoir. Autant de villes dans une ville que de solitudes en elle. J’habite à Saigon, certes, mais le nom n’a pas d’importance. Je suis juste dans un coin du monde où j’ai pris l’habitude d’écrire. Rien de plus. Ça pourrait être ailleurs. Je dérive dans les rues comme dans l’écriture, mes itinéraires sont restreints, toujours les mêmes. Nul besoin d’explorer, l’immobilité voyage tout autant. Aucune habitude ne tue une vue. Un jour, un lecteur a confondu Bangkok avec Saigon. Peu importe le lieu où je suis, la ville que je saisis est toujours la même, celle en moi. Je ne nie pas pour autant la réalité. Elle façonne aussi ma perception des choses. Toute fiction, aussi fantastique soit-elle, est entretien avec le réel 


le bruit du monde pénètre dans l’écriture telle l’odeur du café dans le rêve qui se réveille. La conscience reprend le dessus. Je suis un parmi d’autres, habitant d’une ville qui porte un nom, qui se situe dans un pays, une ville qui possède des coordonnées géographiques, qui subit des politiques, des guerres, une ville qui a une langue, une langue que je parle un peu, que j’écoute beaucoup et qui se propage aussi dans l’écriture. La ville m’apprend aujourd’hui que noix se dit en vietnamien cerveau de chien (“Quả óc chó”)


malgré les habitudes, les allers-retours quotidiens, après dix ans passés ici, tout mètre carré de trottoir se renouvelle en permanence. La ville va plus vite que le temps : jamais le même visage, la même chemise, jamais la même façon de regarder droit devant au feu rouge. Humains, voitures et motorbike passent, dans les sables mouvants de mon immobilité. J’essaie, à travers le réceptacle que je suis devenu, de donner la parole à la ville uniquement. Là par exemple, à l’instant, une mendiante m’a tendu sa casquette, son bébé dans les bras, la voix agacée et fatiguée. J’ai à peine levé les yeux sur elle qu’elle devient écriture. Je dis non. Et retombe dans l’écran de l’iPad tremblant sous mes doigts. Rien n’arrête la marche des mots. Je suis parfois malade d’écrire ainsi. Une seule nuit échouée est le lieu de tant de lieux différents, de trajets entre chacun d’entre eux. Les trajets sont importants. Il font partie du flux de l’écriture. Je souhaite que le livre à venir préserve ce mouvement. Celui entre la ville, l’homme et la lumière. J’éprouve de grandes difficultés à le composer. Là est peut-être l’erreur. Ce n’est peut-être pas nécessaire. Me demande si je ne suis pas en train de détruire le texte. Ce que j’écris en cet instant même appartient à ce livre là aussi. Je veux dire qu’un livre, aujourd’hui, c’est peut-être ça, ce flux qu’on devient avec l’outil en main qui travaille


le livre à venir est peut-être une suite d’échec de tant d’autres livres avortés. Mort-nés. Tout comme la ville, qui ne cesse de faire apparaître et disparaître quelque chose, à un rythme bien plus effréné que celui des vagues. Il faut garder le caractère d’apparition de l’écriture, la laisser vivre sa vie, avec le lecteur. Être sans me soucier de savoir qui je suis. Laisser les mots m’écrire, m’échapper, me refaire le portrait, un portrait mouvant qui n’éprouve plus de gêne à dévoiler ses traits. Aujourd’hui, je rapièce mon identité fragmentée pour incarner une sorte de moi, un moi moins hypothétique que par le passé. Je crois qu’une crise pronominale profonde s’achève ici. Je suis donc quelqu’un, aussi vague soit-il : un père au visage d’enfant, un mari ignoré, un amant aimé sur lequel on jouit, un prof devant lequel on baille, un passant qui marche un Ipad dans les mains, une ombre sur les pavés, une silhouette parmi d’autres dans un carré, ouvert sur la rue


j’ai rêvé que ma mob’s s’envolait dit la ville en se frottant les yeux.


mercredi 26 juillet 2017

#536


Elle l’a quitté ainsi, sans se retourner, en regardant sa montre pendant qu’il parlait, impatiente d’en finir, payant le dernier verre dans son dos, comme pour ne rien lui devoir, pas un millier de dôngs. C’est donc fini pour la troisième fois. Cette fois-ci semble définitive. Ils avaient jusque-là pris l’habitude de se quitter tendrement, malgré la tristesse. Mais aujourd’hui, c’est la colère qui les envahit. Le ton de leur discussion absurde couve une première (et dernière) dispute. Ils se seront aimés plus d’un mois, dans quelques restaurants, des chambres à l’heure. Ils ont fait l’amour comme un temps mort, une pause de quelques heures hors de leur vie respective, bulle sombre et blanche comme un drap souillé. 

Lui sent l’odeur coupable des silences de T. Une phrase du Marin de Gibraltar lui revient :
On perd toujours beaucoup de temps, dans la vie, dis-je, si on se mettait à tout regretter ... tout le monde se tuerait

Puis elle l’interrompt son silence pour prendre la parole, un flux de mots lâché comme un taureau sur lui. Elle s’adresse à lui comme on piétine un homme. Il tente de riposter tout aussi maladroitement. Il y a un froid entre leurs corps, enlacés il y a encore quelques heures. Chacun dans son désert, la source d’eau s’évapore aux yeux de leur soif. 

Elle part. Lui reste assis, finis amèrement le Malbec argentin. Il regarde l’empreinte du rouge à lèvres sur la paroi du verre, respire le souvenir d’une odeur, touche la peau absente. Le désir se réveille seul. Sans bras ni lèvres pour l’accueillir. M. a soudain très froid. Il demande l’addition. La ville lui répond — your friend already paid. 

Combien lui a coûté ma compagnie ?


Il part marcher sur l’avenue. Une sorte d’amertume l’envahit au cœur de la foule. Il cherche des larmes en lui mais ne trouve que de la colère. Alors il s’accroche à un souvenir, sans savoir s’il n’est pas en train de l’inventer. Chambre 407. Sa peau sèche dans le courant d’air de la chambre. T. dort. Lui est assis là, devant le rideau tiré. La rumeur de la ville remonte comme la marée. Il ignore les appels de la rue. Il demeure, immobile, comme un modèle posant devant un peintre absent, offrant au vide son corps, son regard, sa posture, sa présence inerte comme matière à créer.

T. continue de dormir d’un sommeil sans rêve, proche de la mort. La fatigue du travail s’est abattu d’un coup sur elle, sans crépuscule. C’est déjà le soir. Il reste une heure, une heure qu’ils passent chacun de leur côté, dans la même chambre. Avant 19 heures, elle ouvre les yeux et lui demande inquiète : — est-ce qu’il pleut ?

mardi 25 juillet 2017

#535 bis


Ta proposition de m’aider financièrement me touche profondément. Ta fraternité m’est précieuse. Nous ne sommes pas des proches et c’est justement ce qui me rapproche de toi. Sincèrement, quand j’écris, je ne m’adresse pas à toi mais à l’écriture, et l’écriture, ensuite, s’adresse à toi. Je m’excuse, non sans gène, si mon dernier billet sonnait « appel aux dons » mais je ne faisais là que m’adresser à moi-même. Le blog connait la solitude. Il parle seul tout haut dans l’ombre. Un peu comme quand je suis au café, à l’oubli de tous au milieu du monde, seul en moi. Un billet de blog est comme une parole jetée dans le silence. Une bouteille à la mer des adresses. Je veux que ça reste ainsi. Que ce silence ne soit pas dette. Car malgré la fraternité de ta proposition, je me sentirai en dette. Je suis ainsi. Il y a quelques temps, j’ai déjà accepté l'aide d’une lointaine amie (chère), ne me connaissant que par l’écriture. Je préfère ne pas renouveler l’expérience. Je suis mal à l'aise avec l'argent. Je suis de plus peu ouvert aux autres. Et suis déjà en dette de tant de partages. 

Il y aura un livre. Un livre que je vendrai. Je ne sais quand, ni comment, ni si je le ferai seul, ici, made in Saigon (tant d’aventures sur le web qui ouvrent la voie, venant d'individus dans des situations bien plus compliquées que la mienne. Ça donne envie de se débrouiller seul, de bidouiller). Ou bien chez un éditeur qui peut-être sera curieux du "livre à venir" (et dont je vais tout faire pour respecter les délais). Mais peu importe comment, il y aura livre un jour, et je le vendrai. Je ne le donnerai pas. Je t’inviterai à l’acheter. Et tu feras à ta guise. 

Mais la vie matérielle qui arrache à toute possibilité de créer, cette vie là que chacun d’entre nous vit, je préfère m’en arranger seul. Et je ne le cache pas, c’est aussi une question de légitimité. Bien d’autres galèrent bien plus que moi. Il faudrait une cagnotte collective. Mais aussi large serait-elle, elle oublierait toujours quelqu’un, quelqu’un qui écrit et se consacre bien plus que moi à cette pratique. 

Sache que ta confiance renouvelée, ta bienveillance sont déjà une solution aux problèmes. Je ne peux que refuser ta proposition avec profonde reconnaissance et amitié, cette distance qui fait rapport écrivait Blanchot. Sa phrase résonne si autrement en présence du web, en ta présence, cher inconnu(e) de confiance.

(à peine écrit ce billet que la crowfunding semble déjà lancé, la fraternité du web avance plus vite que moi)




lundi 24 juillet 2017

#535

si je ne fais plus de vidéo, c'est parce que je n'ai plus d'outil pour en réaliser. Je n'ai qu'un iPad, vieux de 6 ans. Ce qui doit correspondre à 90 ans en âge humain. Il m'a fidèlement accompagné jusqu'à aujourd'hui. Mais il vieillit. Et bien plus vite que moi. J'ai écrit avec lui, sur lui, en lui, l'intégralité de mon travail d'écriture. C'est avec lui que j'ai un soir créé les nuits échouées, publié pour la première fois sur nerval.fr, composé L’ePub monsieur M. chez publie.net, écrit pour les Cosaques des frontières, été en résidence numérique chez l’amie Noëlle Rollet, avec lui que j’ai expérimenté l'écriture sur youtube, avec lui que j’ai correspondu avec d’autres inconnus de confiance, étranges rencontres dans la dimension de l’écriture


écrits, lectures, photos, vidéos, montages, partages, tout est passé par l’iPad. Aujourd'hui il se meurt. Ses forces l’abandonnent, sa mémoire aussi, chacun de ses gestes est lent tel le pas d’un vieillard. Ses réponses à mes demandes se font de plus en plus rares. Les applications chargent indéfiniment, ou s'interrompent brusquement, sans rien sauvegarder. La seule chose que je peux faire par moment, c'est publié un billet ici. Et encore. La connexion internet est si souvent interrompue que ça devient presque impossible. J’attends d’être dans un café. Mais même le thé quotidien est une dépense notoire. Je crains l’écran noir, le deuil de sa lumière. Il pourrait s’arrêter maintenant, à l’instant même où j’écris ces phrases. (Presque) Tout disparaitrait. Sauf les nuits échouées, ouvertes à qui passe par là. Pas grand monde, une poignée de fidèles. Et des âmes égarées dans leur recherche google. Ça suffit pour croire à la présence du lecteur.


l’iPad est mon unique outil de création. Sans lui, je me sens démembré. J’écris donc moins, ne peux avancer le livre à venir. Je suis sans moyen pour renouveler mon matériel, même quelque-chose de pas très cher. Hier j’ai croisé deux adolescentes qui se prenait en photo devant les vitrines de luxe. Leur appareil photo valait bien quatre salaires. Je les ai regardées longtemps, m’imaginant leur arracher des mains. Et courir. Sans culpabilité. Sachant que j’en ferai meilleur usage. Un vol de cette nature me semblait pour quelques minutes justifié. Tant qu’à prendre ce risque, mieux vaut voler une tablette, un pc. Ils sont si légers aujourd’hui, faciles à dissimuler une fois dérobés. À côté une cliente va aux toilettes laissant sur la table son Macbook air flambant neuf. Ici pas de caméra. Je suis juste à côté de la porte. Dehors il pleut, personne ne viendrait me poursuivre. Pour un outil pareil, je pourrais trahir la confiance de la tenante du salon de thé. Nous ne sommes au fond pas si proches.


j’attends une éclaircie financière. Les priorités intérieures ne sont pas celles de la vie matérielle. Ainsi je fais sans outil. Quand je marche dans la rue, il me semble pourtant que j’écris encore, le regard prend des photos, filme, sans rien saisir. Je suis des phrases mortes avant d’avoir éclos, des clichés non volés, des films à monter dans ma tête. Je pourrais revenir à l’écriture manuscrite, m’acheter un cahier, un crayon. Mais sans le geste du rédigé-publié, Anh Mat n’existe plus. Il attend en moi. Même la ville n’existe pas sans lui… et son iPad pour la saisir, l'iPad devenu frère dans la solitude, camarade du temps à passer ici-bas, entretien quotidien face à soi. Il ne reste plus que Mathias, sa vie sèche, sans écriture, et le temps qui chaque jour creuse un peu plus profondément la tombe de son double, qui meurt de ne plus rien écrire.


la question banale qui se pose ici, est la non rémunération d’un travail artistique. Ma situation actuelle tue matériellement mon acte de création. J’ai toujours fait avec ce que j’avais sous la main, et si mon iPad rouillé roulait encore, je m’en contenterai, sans plainte. Aujourd’hui, je m’apprête à me retrouver sans outil, si ce n’est le smartphone, trop réduit pour envisager quoi que ce soit. Avec enfant à charge, prix de l’éducation, de la santé (si élevés ici) quel autre choix que le silence ? Quelle place dois-je réserver à ma pratique sans devenir irresponsable financièrement ? Sans oublier le temps consacré à écrire, moi qui suis aussi lent que mon iPad agonisant. Comment consacrer du temps à une nécessité qui ne rapporte rien ? En attendant, je suis un homme sans outil, un écrivant qui n’écrit pas, Mathias sans Anh Mat. 



vendredi 21 juillet 2017

#534

Paumée en un cut up, en amitié pour le blog de Brigetoun, sur une idée originale de Christine Jeanney, extrait de l’epub « Dixit Paumée» publie.net


encore un jour
où n’avais pas
accès aux mots miens

ai pensé
à l’heure du thé
à Paumée
étais fort vide

vide
trop-plein
j’sais pas

une tête comme une passoire, des yeux dorés pleins d’excuses, nattes croulantes, yeux en berne, des cheveux comme une broussaille, comme une mousse caressée par le soleil, encore lourde du sommeil de la sieste, ne plus savoir qui et où je suis, avec dans la bouche, emplissant le goût amer du thé refroidi bu pour me rassembler ai émergé une demi-heure plus tard, vidée, âme presque en paix, tremblement des os, des paupières, jambes juste assez fermes pour me promener sous un ciel pur et mort de chaleur…

j’ai marché vers la mer, les notes égrenées d’une musique vaguement familière s’échappant par une fenêtre derrière moi, en contrepoint sur ce bout de monde et de temps, s’interrompent brusquement, son écho flotte encore un peu, la mer, l’odeur des pierres chauffées et une note de résine, ma petite faim, la rondeur tiède de l’air, les petits craquements énigmatiques des branches, et même mes légers acouphènes, nous nous unissons dans une ligne mélodique, une petite chanson sans parole prolongeant la douceur délicieusement et légèrement triste de l’andante, et la réalité du jour continue, à côté, nous la laissons faire avec une indulgence détachée…

les bateaux ne dansent pas, c’est le vent qui les fait danser eux et la mer en jeux de forces qui s’opposent et s’accordent, l’iode m’agresse, l’air sur mes lèvres a saveur de sel, une promesse de vent rode, l’eau est devenue indistincte, mes jambes, mes hanches suivent son déroulement devant mes yeux, le mouvement entraîne le chant de mon sang et mon crâne s’y baigne…

la mer comme l’aimais profonde sous le soleil, des rochers déserts, la mer en solitude immense, sans la grouillance des corps, hors de portée maintenant, une idée de mer, effacée, brouillée des reflets, avalée par les pierres qui se parent de son souvenir, juste un peu d’ouverture, sur l’impossible…,

s’enfoncer dans l’amour de la mer, comme un souvenir rêvé, le souvenir du goût du sel sur mes bras léchés en sortant de la mer, se souvenir vaguement, à l’assaut de l’image d’une enfant qui disparaît, voir glissé sans le sentir d’un âge à l’autre jusqu’à ne plus pouvoir faire comprendre, par ces mots qui se sont modifiés, la matérialité de l’univers où vous avez grandi, ne plus pouvoir le faire toucher, sentir et ne plus le connaître, n’en savoir le goût que par éclairs…

mémoire qui a refaçonné le passé, mémoire apprise des souvenirs d’autrui et puis ces petits éclats intacts, discrets, qui saisissent soudain, qui bousculent les temps et les lieux se combinent en un improbable présent, un néant confortable, j’y investis ma douleur, j’attends, sombre dans la caresse de l’ombre, rongée, niée, évanouie, réduite à un souvenir un savoir, une hypothèse logique : vivre…

vivre, continuer en poussant mes jambes vers l’antre, manger lentement bintjes, pompadours, fromage corse puant, céleri, butternutt, navets, poires longues et vert sombre dont j’ai oublié le nom, reinettes, filet et joues de morue, m’enfoncer jusqu’à cinq heures dans une absence, petites activités, ramasser feuilles, parler aux plantes qui ne s’en soucient guère, promener chiffon sur bois, préparer ceci et le mettre sur Paumée, faire brûler une casserole de pommes de terre, regarder les chandails pendus les chercher entre les autres trucs pendus aux cintres serrés, essayer de les repérer en regardant les manches, ne pas trouver ce que je cherche, fouillonner dans le tas de repassage, extraire l’élu, le regarder d’un œil sévère, le repasser, regarder le soir venir…

vivre, sensible à la lumière au temps indifférente aux regards, évoluer, accueillir les transformations que l’on nomme vieillissement, savoir que l’on est chimie, affronter, supporter les limites physiques, être en son essence, quelque chose de terrible en moi, tout au fond, sous tout ce qui a prétendu en receler du terrible, là, bien caché, dur comme un diamant, ces chairs et organes où ils ont trouvé des choses que l’on disait terribles, et assise devant des yeux bleus j’acquiesçais, oui puisque terrible c’était il fallait qu’avec leur aide je m’en débarrasse, et trois bouts de moi sont partis, ne devrait plus rien avoir de terrible en moi mais voilà, il y a cette petite chose terrible, enfouie cachée, intacte, inaltérable, dure, entêtée, oubliable mais qui se réveille chaque fois qu’elle se sent contestée et qui alors ne dit rien mais doucement reprend le commandement général : la vie, la vie, la vie, son amour inavoué, petit noyau de force inattaquable et si sure d’elle qu’elle arrive à rendre joyeux les combats…

vivre, être sorcière pour capturer ce que je sens qui me frappe me plaît en avançant dans mes journées, et le garder distillé, transformé en huiles, en essences, en parfums mis en de petits flacons pour ma délectation avec un sentiment de culpabilité mais vague, léger, sans virulence, entre jubilation et douleur, avoir des sursauts des colères des joies brusques mais ne pas bouger, ne pas brusquer ce paquet que la vie vous a confié, attendre, avec une plénitude un peu bovine, un regard presque opposé sur le monde, un point de vue résolument d’en bas, recroquevillée en nid de pierre le sentiment d’être au coeur de la terre, se pencher pour prendre une brindille, la coincer entre ses dents, sourire, siffloter si l’on peut et plisser un peu les yeux dans la poussière, aimer ce qui est là, la réalité devant vous, et découvrir, en levant de temps en temps les yeux pour rêver devant la vue, des textes qui ne seraient pas encore écrits…

la nuit venant, remettre velours noir et petite redingote grise, bottes, et monter vers un dédale de couloirs inconnus, entre des meubles d’acajou et de grandes fenêtres aux rideaux souples — d’avoir monté et descendu des escaliers, et cela m’était étrange et incroyablement accueillant, comme si j’étais revenue dans une maison connue, ou mienne — sensation vague d’une fragilité, d’un équilibre en péril…

le temps a passé
au creux au bout de l’ennui
ma part d’ombre est en chemin
je vieillis

prégnance de plus en plus grande des ennuis de carcasse, carcasse-grognassou, carcasse-renâclante, carcasse-d’extrême-mauvaise-humeur, carcasse-encombrée, carcasse-à-nourrir, carcasse-influençable, carcasse-révolutionnaire, carcasse-agoraphobe, carcasse-en-fête, carcasse-au-musée-Angladon, carcasse-molle, carcasse-bien-chaude-encore-dans-la-douche, carcasse-qui-m’exaspère

je rentre, en tournant le dos à l’extérieur et au vent dont le bruit me suit, règne, et je me demande si c’est lui qui m’a tirée de mon abandon…

laissons Dieu ou les dieux dans l’indécision de l’air…

oublier ce jour, tenter de s’oublier, les yeux perdus dans le ciel nocturne, dos tourné au monde qui m’ennuyait, tendue sur la pointe des pieds, avec ma distraction habituelle me suis envolée et retrouvée là, au milieu des étoiles, j’ai senti d’abord une curieuse sensation, celle d’un froid autre, inconnu — et puis j’ai regardé, et j’étais au centre d’un vide inconsistant, sans lumière ni couleur…

il est temps de retrouver le silence…

Paumée excuse-moi
tu seras plus beau
demain

(et demain, c’est ici https://brigetoun.blogspot.com/ )

vendredi 14 juillet 2017

#533


Deux jours après je suis là. Je t’écris de l’amant Café. J’ai bien cherché Duras entre les tables vides, le toc luxueux, la musique lounge de merde, je ne l’ai pas trouvée. Duras passe toujours par l’amour, peu importe le livre, l’amour qui naît au milieu des histoires banales que personne ne connait. Des histoires de famille, d’argent, d’héritage, de terrain acheté par un mort, un père de famille mort de la rage, laissant seul sa femme avec quatre enfants. L’un sera adopté en France, Deux vivront à SOS children village, le garçon restera seul avec la mère, dans les champs. Une famille qui s’entredéchire plus les mariages continuent de tisser la toile des liens du sang, le sang que partage chacun de ces enfants. Mari et femme se poursuivent au couteau, oncle et tante se lancent des pierres, se menacent de mort, devant une rangée d’enfants qui ne pleurent pas, qui regardent ça silencieux et inquiets, sans caprice, avec dans le regard une peur de grand. Les cris s’échappant par les fenêtres deviennent les rumeurs du village. Des drames si tragiques que toute fiction rendrait obscènes. Les familles maudites existent. Duras avait la sienne. Ma fille aussi. Tu connais ces histoires bien mieux que moi. Et puis quelque-part, au coeur de tout ça, on refuse de ne plus aimer, on choisit de croire qu’on est un peu vivant, dans les yeux, le ventre, la bouche de quelqu’un d’autre, faire de ma semence ta salive, ta salive me manque terriblement, quand je pense à l’odeur poivré de ton cou, au relent salé de ta poisse, quand je pense à ta tendresse salace, je m’échappe un instant du monde auquel je possède, et je t’aime clandestinement, passion probablement mièvre, naïve, oui, un amour d’enfant, des enfants qui font l’amour, et puis l’âge qui fait de nous des adultes dès qu’on commence à parler, c’est vrai dès qu’on se parle, le temps vire à la tristesse. Parce-que l’impossible nous rattrape toujours, les choix faits, les décisions prises, les papiers signés, l’argent et le sang qui nous lie aujourd’hui, celui de l’enfant, qui n’a pas demandé à être là. Et qui est, et qui à force de demander me dérobe à ta demande. À la mienne. Sa présence est sans pitié, elle ne laisse le temps d’aimer quelqu’un d’autre. Pour m’autoriser à t’aimer, j’ai dû m’absenter un instant. Des instants sans lesquels l’existence ne peut respirer. Je ne veux plus être un corps vide. Je veux réincarner le prénom par lequel tu m’appelles parfois : Mathias. Je me reconnais dans la sonorité étrange de mon prénom dans ta bouche. Mes gémissements sont les miens. Ce Dieu que j’implore en anglais, sous ton supplice, il existe le temps d’une étreinte, cette étreinte de laquelle tu cherches à échapper, quand je suis en toi, que ta main sans force me retient de m’enfoncer plus encore. Mes doigts sur ta gorge, ta rougeur m’étrangle. Il me  reste de nous des fragments de mouvements, de va et viens, de vagues souvenirs de cris. Des moments de paix volés sur des terrasses, dans des cafés, dans la rue. Quelques heures après, je suis rentré chez moi. Tu m’envoies un message : aujourd’hui, j’étais devant l’amant Café. J’ai pensé à toi.





#532


Le 11 juillet commence dans un restaurant moderne et chic, plein du fric des expatriés, au bord de la rivière où flotte des containers, des barques. L’air est bon. Longtemps qu’il n’avait pas senti l’amitié du matin sur la peau, lui qui est toujours dans les embouteillages, sous le casque et le masque. Derrière les tours du quartier en face, des avions passent. Ils volent très bas, proches d’atterrir ou de s’écraser. Elle et lui sont l’un à côté de l’autre, devant un soda concombre à la menthe imbuvable et hors de prix. C’est le moins cher sur le menu. Il la regarde regarder ailleurs. Dans les verres de ses lunettes de soleil, la rivière continue de couler. Tous deux semblent heureux de se retrouver. Même si malgré leurs efforts, chez l’un comme chez l’autre, une retenue encombre leurs gestes et sourires.


Elle conduit. Lui est derrière. Il lui caresse le ventre sous le chemisier. Ils vont regarder un film au cinéma, à l’heure où les adolescents sèchent un cours. L’un contre l’autre, ils ne peuvent s’empêcher de s’embrasser, comme ils s’embrassent quand ils font l’amour. Comme d’habitude, ils ne regardent pas une minute du film. Ils partent dans l’ombre. Leurs corps tremblent du désir de se toucher dans l’ascenseur qui n’en finit pas de descendre.

107. Ou 207. Je ne me souviens plus. Les numéros n’ont pas d’importance. Tout comme la date, le nom des lieux. La première chambre proposée était trop petite. Ils changent et prennent une habituelle, une qui finit par 07, sur la rue. Ils ferment les rideaux. Puis sans nervosité aucune, en toute confiance, se font jouir chacun à leur tour.

— I love your taste.

Ils font l’amour toute l’après-midi, dans l’air conditionné. Ils s’arrêtent en plein milieu puis parlent, rient. L’amour entre eux devient un jeu d’enfant. Et leurs peaux mêlées ont l’odeur du sentiment qui les réunit ici. 

— What time is it ? 
— I dont know. Four. Four thirty… whatever.

Main dans la main, ils discutent d’un bonheur, d’une tristesse qui soudain les envahit. Elle lui demande de parler de sa famille. Elle lui demande pourquoi il s’est marié avec quelqu’un qu’il n’aime pas.
— Parce que je ne n’attendais personne d’autre parce-que si j’avais attendu d’aimer, je serai seul aujourd’hui. Plus il parle de lui, plus la chambre s’assombrit. C’est bientôt l’heure de se quitter. Ils ne savent jamais vraiment pour combien de temps. Parfois il pleure. Elle aussi. Mais moins souvent. Ils ne pleurent jamais en même temps. Comme si leurs sentiments étaient différés. Tout comme leur rencontre. Cette vague illusion de se reconnaitre, d’un passé, d’un futur, sans savoir d’où dans le temps exactement. 

— let’s stay in that white bubble for a while.

Ils rient. Dans ses bras, elle lance soudain :
— quand nous sommes ainsi j’ai l’impression que tu es à moi.
— je n’appartiens à personne.
À force de se serrer, l’idée de cesser de se voir ressurgit. Le bonheur d’une journée comme aujourd’hui à un prix. Ce sera la dernière.
— Je ne peux pas être ton ami, dit-il, le visage enfoncé dans sa chevelure. 
— Moi non plus chuchote-t-elle à son oreille, le regard se cognant contre le plafond.

Même la chambre semble avoir écouté leur discussion. Elle aussi a changé d’humeur. Après la douche, l’un sur l’autre, habillés, immobiles, ils se regardent attentivement comme on lit pour apprendre par cœur. Ils restent ainsi jusqu’aux dernières minutes de 18 heures. Dans l’ascenseur, il photographie ses chaussures. À côté d’un ananas. Il n’a pas osé prendre le visage. Il préfère le garder en mémoire. Mais au moins, il a une trace de ce jour là, une trace de réel, deux chaussures rouges dans un ascenseur qui descend, avec l’ananas absurde. Il regarde la photo. Ceci n’est pas une fiction se dit-il tout bas, comme pour se persuader.

(ici manque une photo de chaussures à côté d'un ananas)

Elle le suit. Ils marchent main dans la main, sur l’avenue Nguyễn Huệ bondée. Elle se force à sourire. Elle dit qu’elle est heureuse. Elle est plus forte que lui. Elle cherche à lui rendre la rupture moins violente. Elle ne veut pas, pour rien au monde, le heurter. Lui ne dit plus un mot. Puis il s’en va. Il ne sait déjà plus ces derniers mots. Les mains se séparent. Les visages se perdent de vue. 


Son chauffeur l’attend devant le café l’amant. Il rentre chez lui, les yeux brillants et la bouche masquée. Elle est encore sur l’avenue. Elle ne sourit plus. Elle marche seul avec le souvenir de sa main. Et le visage de cet homme qui déjà s’estompe.



mardi 11 juillet 2017

#531


allongé sur le fleuve et la ville endormie je cherche à formuler un silence bizarre dans les aboiements lointains les gémissements qui s’échappent des volets je saisis les apparitions à chaque coin de mur un visage vieux et doux un autre jeune et dur un reflet de ville aux yeux rouges en guise de masque le regard droit devant sous le casque au feu vert un canapé défoncé abandonné là sur le trottoir vieux siège offert à qui veut s’asseoir s’allonger s’piquer manger un bout attendre un type qui ne viendra jamais la ville est multitude d’incessantes digressions infini de fictions possibles déconstruction condestruction son bruit de fond est celui d’un chantier qui ne dort jamais vraiment grondement sourd d’une grue qui tourne impatience qui klaxonne moteur qui rugit sous la pluie moi je suis à l’abri la tête sur le traversin j’entends le choc de l’accident puis le silence comme une berceuse échappée d’une fenêtre une perceuse qui perd la tête et fait des trous dans la mémoire des bouts de mon histoire fuit parfois goutte à goutte comme un dégât des eaux à l’intérieur mes parois pissent de l’oubli au creux des heures j’invente les messes basses du voisinage que je n’entends pas je crée un brouhahas d’hommes au fond de moi des voix qui accompagnent mes silences les pensées de ma silhouette traversant la rue déserte derrière le passage des derniers camion container qui heurtent le bitume j’écris le chant des coqs de combat le pas d’un homme buvant seul la lune de ma chambre dans le noir l’écran de l’iPad pour seul lumière seul chemin je défenestre l’imaginaire pour m’écraser dans la ville immobile sur mon lit, nu, ma peau est le territoire vierge à conquérir




dimanche 9 juillet 2017

#530


Elle est arrivée la première. Je suis trempé de pluie. Aussitôt assis à ses côtés je l’enlace. Elle me serre contre son cou parfumé. Me baise la joue de ses lèvres mauves. Elle ne cesse de cligner des yeux. Ses cils contre ma pommette balaient la crasse de mes joues. Main dans la main nous volons une heure à la vie qui nous encombre. On remue la boue de l’impossible en silence. Les glaçons fondent dans les jus de fruits qu’on ne boira pas. Je regarde à la fenêtre. Elle me regarde de profil. Je sens ses yeux sur moi. Ses yeux sur mon désir qui cherche à la fuir, sans trouver aucune issue. Puis elle pose sa tête sur mon épaule. Front contre front, on s’aperçoit du coin de l’œil. Avant de s’embrasser à nouveau. Et l’étreinte pourrait commencer là, sur le comptoir, la table, par terre. Elle dit qu’elle ne veut plus continuer. Qu’elle est fatiguée. Qu’elle me veut pour elle seule. Je dis que je comprends. Bien que pour moi, renoncer serait revenir à ce détachement, accepter ce vide qui m’habite depuis tant d’années. Peu importe ce qu’elle décidera, nos rencontres continueront. Il me suffira de les écrire. D’inventer d’autres chambres, d’autres numéros, d’autres portes, d’autres rideaux à fermer sur le jour. Il me suffira d’écrire sa peau pour la sentir, la lécher, la caresser. Il me suffira d’écrire ses paroles pour entendre sa voix. Il suffira de décrire sa bouche pour jouir en elle. Il me suffira de poser sur une feuille blanche le pronom Elle pour qu’elle reste dans ma vie, au My Life Coffee.

jeudi 6 juillet 2017

#529



Nous avançons sur la rue piétonne, ancien fleuve mort enterré vivant. Je devine son malaise de marcher main dans la mienne. Nos doigts se séparent froidement. Nous marchons côte à côte sans mot dire. Sans savoir pourquoi nous sommes encore ensemble. Les larmes montent. Je ne sais d’où exactement. Un dégât des eaux à l’intérieur fuit sur mon visage cerné. — Are you alright ? demande t elle inquiète. J’éclate en sanglot. Un sanglot inattendu, qui semble venu de très loin. Peut être retenu depuis l’enfance. D’un lieu connu de l’oubli seulement. Je lui parle. Je ne me souviens de quoi. Nous nous asseyons sur le banc qui nous attendait. J’essaie de me calmer. Elle me tient la main. Je ne tiens plus la sienne. Je regarde droit devant moi. Me confie à elle et aux immeubles de verre qui nous surplombent. Malgré la foule, la nuit semble être tombée sur nous seuls. Je pleure à nouveau. Plus fort. Comme une averse qui s’arrête un instant avant d’éclater en orage. Je ne me souviens plus de mes paroles. C’est Mathias qui parlait, pas moi. Subitement je me lève.
 — Where are you going ? 
— I am on my way.

Dans le taxi je me reprends. M’excuse par message d’avoir été aussi pathétique. Honte de m’être montré si faible. Sans défense. Devant elle qui sur le banc est devenue le corps de la ville. Mais elle ne répond plus. Les messages restent non lus. Son silence est insupportable. Il dure des heures, des jours. Je ne dors plus. Besoin de lire quelque chose d’elle, qu’elle termine ce qui a à peine commencé entre nous. Je lui supplie de me dire quelque chose. Peu importe quoi. J’appelle 60 fois son téléphone éteint. Dors une poignée de minutes. Puis appelle encore. En vain. Tente de forcer la rencontre, erre sur ses lieux de travail. Mais chaque fois, sur sa chaise, dans le même uniforme, c’est quelqu’un d’autre. D’autres jeunes femmes qui pourraient être elle. Je l’attends au bar d’un hôtel où elle travaille parfois. On me sert un macaron violet avec le café dá. Violet comme la teinture de ses cheveux. J’écris ça. Parce que ça fait partie de la vie de l’écriture. Parce que je ne suis plus certain qu’elle ait vraiment existé. Peut-être est elle dans ma tête. Peut-être que son corps est ma main qui se masturbe en l’inventant de toutes pièces. Puis je prends conscience du harcèlement que je suis en train de lui infliger. J’interpelle mon reflet et lui exige de se ressaisir. Ne pas replonger pas dans l’amour comme si c’était le premier. Ne pas retirer entièrement le masque. Parce que se montrer plus nu que la nudité à un prix. L'amertume m'envahit. Je n’appelle plus. N’oserai plus jamais me montrer devant elle... quand soudain, le téléphone vibre. 

— Je ne suis pas encore prête à te rencontrer à nouveau. Comment prétendre qu’il ne s’est rien passé ? Et puis elle change d’avis. Elle me dit de venir. Nous nous rencontrons comme deux voleurs, une heure dans un café avant le travail. Elle dit qu’elle veut arrêter. Elle me demande de l’embrasser dans la rue. C'est un ordre. Je m'exécute. Domine sa langue, pénètre sa bouche qui s'ouvre timidement. Plus tard elle me dira qu’elle ne peut échapper à sa culpabilité. J'écoute calmement. Ne cours plus. Apprécie la distance qui préserve notre désir. Je garde le silence. Et c’est elle qui revient vers moi. Le vent a tourné.


mardi 4 juillet 2017

#528

407. La porte est déjà ouverte. Chambre plus accueillante que la précédente. Lumineuse. Hier elle a pleuré. Moi aussi. Nos retrouvailles sont chaudes comme nos larmes séchées. Toujours de la nervosité de sa part. Au début. J’ignore encore si c’est sa façon d’être nue qui la rend si vulnérable. Puis quand l’amour commence, et s’intensifie, elle est capable de lâcher, deux fois, un Fuck Me. Nous découvrons nos corps mutilés dans l’étreinte. Nous devenons plus sales. Nos ventres trempés sentent la sueur et le joui. Je découvre sur son dos un tatouage, une phrase disant qu’on ne peut compter que sur sa famille. Et plus je pénètre ses gémissements, plus la phrase bouge en moi, l’encre du mot family transpire. Je pense à l’histoire d’elle que je ne connais pas. Je l’imagine en famille. J’invente son visage d’enfant quand soudain elle gémit «my god». La nudité de son cri interrompt ma rêverie. Je suis à nouveau là, en elle, les mains sur ses hanches, nos sexes trempés, et malgré le plaisir qui vient, je doute de la véracité de nos chairs. Sommes-nous deux personnages de fiction échoués dans le monde réel ? Nous plaisantons derrière. On se regarde. S’embrasse. Se moque l’un de l’autre. Puis nos regards s’échappent un instant ailleurs dans la chambre. On redevient seul, chacun dans son coin pour quelques secondes, puis on cligne des yeux avant de se réveiller, et s’embrasser à nouveau. Dans le désir de le refaire. Malgré le temps qui manque. Nous parlons. Je lui mens. Puis nous partons comme des voleurs. Les gardes à l’entrée nous regarde partir en rigolant, et disent tout haut croyant que je ne comprends pas : « ils ont tout de même baisé deux heures et demie »

dimanche 2 juillet 2017

#527

301. Elle a la clé en main. Je montre du doigt la porte fermée et dit — c’est cette chambre là. La carte déverrouille la serrure. On enlève les chaussures. On hésite encore à se déshabiller. Comme si c’était trop prévisible. On s’allonge sur le lit encore fait. Main dans la main. Tous deux soudain incertains. Nous serrons l’un contre l’autre. Le portable joue de la musique sur la table de chevet. Lampes à abat-jour noir, lumière tamisée, qui finit par clignoter. Les ombres de nos corps ne cessent d’apparaître et disparaître sur le mur. Puis ça commence d’un coup. Déception. Puis ennui. Puis comme ça vient. Mieux. Dedans. Au fond d’elle qui me retient. Sa main me gêne. Sa nervosité m’encombre. Sa voix aussi. Ça dure plus longtemps que prévu. Le souffle court, allongés face à face, la tristesse m’envahit. Il a suffi de le faire pour que l’amour disparaisse. Nous partageons le malaise d’être ensemble ici. Deux distances nous séparent. La mienne et la sienne. Plus de musique. Juste quelque-chose qui sonne faux dans le silence. — Je t’ai laissé jouir en moi dit-elle. — J'ai voulu jouir en toi pour faire semblant de faire l’amour lui dis-je. Silence. Puis elle reprend : — je ne prendrai pas de pilule du lendemain. Si enfant, ça ne te regarde pas. Quand je suis sorti de la chambre, je compris que j’avais lu le numéro à l’envers. Nous quittons la chambre 103.


samedi 1 juillet 2017

#525

je m’adresse à vous en semblable. Dans une énième nuit échouée. Une énième parole donnée au lecteur. Ce si rare lecteur que l’on croise parfois au bout d’une phrase, et qui aussitôt disparaît dans l’oubli. Longtemps que la musique ne m’avait pas remué, longtemps que je n’avais pas chanté, longtemps que l’amour n’avait pas envahi l’écriture, longtemps que je n’avais embrassé une première fois, longtemps que le désir de se perdre dans la peau d’une autre n’avait pas été aussi puissant, longtemps que je n’avais pas été seul avec quelqu’un dans un cinéma vide, longtemps que je ne m’étais pas autant inquiété de la mort. Mathias, prénom si encombrant à porter, depuis toujours, je n’ai jamais su trop pourquoi, peut-être un rejet idiot pour sa sonorité. Ici on m’appelle Anh. Ou Anh Mat. Ou Em. Ou Chú. Ou Chồng. Ou Papa. Mais Mathias jamais. Mathias c’est celui que je fus avant de partir. Celui qui un jour s’est effacé derrière un détachement. Détaché des autres, de soi, je suis devenu les choses que j’ai regardées, écrites, photographiées, filmées, pensées. Ce prénom refait donc surface aujourd’hui. Tel un masque à réapprendre à porter, dans l’infini des fictions possibles. Moutain mist, thé blanc, il me reste quelques minutes pour écrire, je pars dans 10 minutes, 10 minutes de grondement, le moteur de la ville bourdonne dans l’oreille, vocifère sa rage mécanique sur les piétons qui traversent. Mathias est assis là. Je suis assis là puisque Mathias c’est moi. Oui c’est mon oreille droite, ce sont mes yeux, mon corps, ma tare, cet encombrant, On est hélas occupant locataire de ce corps, et on y demeure sans pouvoir le quitter, tel le tombeau d’un cadavre. On finit comme un arbre qui ne vit plus que de son écorce. Vide. Bouquet de fleurs mortes au pied. Mathias se réveille en sursaut dans mon corps, inquiété par le temps qui passe et commence à compter. Je l’accueille comme un étranger, de retour chez lui, après une longue traversée du désert.




mercredi 7 juin 2017

#524


assis tous les jours au même endroit, derrière la même vitre, devant la même vue. Relis jusqu’à l’ennui et écris mille versions de la même page. Jeté dans la ville comme on ouvre un livre au hasard. Jeté dans son flux. Ne cherche plus à la comprendre, laisse-la fuir sous tes doigts. Que ses mots te précédent. Que sa parole couvre ta voix. Derrière la vitre un flux de machines, de gestes, une posture familière qui attend sur sa chaise, et une ombrelle qui passe. Elle servira de parapluie à la prochaine averse. Son allure disparait de la scène. Rien ni personne dans l’objectif. La rue est vide, ses pavés ternes, quelques tags, deux arbres qui se font face depuis près d’un siècle. Et un générateur, un cerveau, celui de la ville devenue pensée dans ton crâne.


mercredi 31 mai 2017

#523


tu as beau chercher à disparaître, il reste toujours une trace d'ombre derrière ton passage. Tu lèves la tête, crains que la pluie tombe sur le trajet du retour. Rue sombre. Ciel lumineux. Les troncs encore humides de l'averse précédente. Sur le pavé les pas se pressent, lunettes de soleil dans les cheveux. Certains sur leur selle sont déjà en Aó Mưa. Ils viennent probablement d'un quartier où il pleut. Ici c’est encore sec. Mais tu n’éviteras pas la tempête sur le chemin du retour. Tu t’imagines déjà trempé, les mains crispées sur le guidon, avec au ventre la peur de glisser. 


Le serveur au polo vert s’est absenté deux jours. Aujourd’hui tu es servi par la nouvelle devenue elle aussi une habitude, une discussion de 5 minutes. Puis chacun retourne dans son silence. Elle derrière le bar. Toi face à la page. Tu attends. Comme l’homme assis sous sous son arbre. Celui que tu croises tous les jours sans connaître son visage. Juste une posture familière parmi d’autres inconnues dans la fourmilière.


tu relèves à nouveau la tête pour mieux le regarder. Il a déjà disparu. C'est l'heure. La matinée se meurt. Tu pars avec dans la bouche une haleine de thé. Noir. Teintées d’Oolong également. Nom : Saigon Breakfast. Prix : 50 000 dôngs. Tu pars entre deux averses.


la ville ferme son parapluie.


elle relit sa légende


tourne les pages de son livre infini


la pluie tombe à nouveau. Tu te réfugies là, dans le tunnel des phrases, où tant de personnages attendent d'être écrits.