vendredi 29 septembre 2017

#550




ouvre la porte et tombe en toi-même, dit la ville sur un ton grave… finalement n’est-ce pas ça là le but de toute phrase, tomber en elle-même, et plonger son auteur dans l’anonymat, celui du passant, la question n’est pas qui est-ce mais que suis-je ? un roman qui marche, mon allure, celle des mots qui pressent le pas, parce que les premières gouttes tombent déjà, encore, tous les jours, ces pluies folles qui submergent la ville, l’immobilisent, pot d'échappement et genoux dans l’eau. Je pense au tonnerre au dessus de nos casques, sac sur les cuisses, légèrement recouvert par le aó mưa, le dos trempé, j’éternue sous le masque bleu. Il pleut trop fort, je suis contraint d’interrompre le trajet. Je m’arrête ici, à l’abri sous une devanture de magasin de lunettes, la gérante me dévisage. Qu’est-ce que je fais là ? Où la digression m’a t’elle encore mené ? Je suis devant mon thé aux fleurs, et pense déjà à l’orage qui n’est pas encore tombé, je suis assis au comptoir, et j’écris le futur, celui du trajet que je vais faire dans quelques heures… pourquoi suis je déjà sur le chemin du retour alors que je viens d’arriver en ville ? Je ne viens pas d’arriver.  2 heures ce n’est plus du passé récent… deux heures déjà ? je ne comprends plus comment le temps passe ici  ? Certes j’écris au présent, mais un présent qui dessine une ligne de temps plus que sinueuse. Mêmes les lieux se mélangent. Non, ils s'imbriquent, assis devant une flaque je suis à la mer, assis devant mon thé, je suis déjà sur la moto, dans le chaos poisseux de la mousson. Décolle donc la chemise de ton dos en sueur, relève les yeux de l’écran : qui est là ? c’est la serveuse au polo vert, son attention est belle, elle chuchote, lit en bougeant les lèvres, se met soudain la main devant la bouche, on dirait qu’elle est choquée, ou surprise… que lit-elle de si prenant, de si angoissant ? Tout le corps semble plonger dans un suspense, les yeux rivés sur les mots. Je crois qu’elle prend des notes. Sa main est invisible derrière le comptoir. Je n.aperçois que le bout du stylo qui bouge. Elle reste ainsi, de longues minutes, concentrée jusqu’à que l’attention fatigue. La mienne reste à l’affût. Je saisis tout d’elle. Elle ou un autre, J’entretiens avec l’inconnu des relations très intimes, je suis capable d’invisibilité, la page me sépare de mon sujet, celui que j’écris à son insu, sous son nez. Mon rapport à l’autre est désormais celui-ci. Je ne parle plus. Ça fait combien de jours que je n’ai pas parlé ? Personne ne sait que je ne parle plus, je suis le seul à le savoir, je dis des choses qui ne parlent pas, je masque le silence d’un bruit de mots à faire, ne serait ce que par politesse mais sinon, à part deux trois cảm ơn ci et là, rien, je ne dis rien, je ne parle pas, la parole est à la ville…

vendredi 22 septembre 2017

#549

l’autre journal comme quelqu’un d'indépendant de moi, de ma volonté, je suis auteur, esclave d’une écriture qui me dépasse, je ne suis pas photo arrêtée, je suis d’abord bouillon de phrases, sens stimulés, sans identité ni pensée, un corps et sa perception du monde, cette chose qui gronde en moi comme un orage, colère du nuage devenu simple flaque sur le trottoir, onde transversale dans l’eau vaseuse, qui tremble sous le tonnerre de la rue, flaque frissonnante dans laquelle je touche du regard les nuages, les façades, les feuillages, parfois même la lune, le trottoir est un horizon aussi étendu que le ciel, il suffit de concentrer sa vue sur les choses. De jour comme de nuit la pluie dédouble la ville sur le trottoir. Je ne sais plus si le ciel est au dessus de ma tête, ou sous mes pieds. Je me réfugie dans un café. J’attends que la pluie cesse. La ville prend des teintes dorées sous le rayon qui perce, juste après l’orage. Je lève la tête, regarde l’arbre comme un enfant ébouriffée qui se réveille. Combien de mes doubles cherchent une chaise vide où s’asseoir en moi ? Comment me sortir du multiple de moi, comment m’extirper du souffle d’un soupir, combien d’argent reste-t-il dans le porte-feuille en crocodile, il me reste assez pour une bouteille d’eau. Mon haleine est sèche. Je traverse. Contraint de marcher pour désaltérer ma soif,  je manque de me faire écraser par une bestiole étrange, gigantesque hyménoptère roulant probablement métissé luciole, puisque brillant dans la nuit, de plusieurs couleurs, blanche et rouge, elle bêle d’une voix mécanique, à l’approche de l’orage, il souffle dans les arbres, gronde déjà au loin. Des phrases passent. Je n’en saisis qu’une poignée. Il y a en trop en même temps. Je suis submergé. La ville pose pour moi. Elle me demande constamment de la saisir. Chaque bout de trottoir est un portrait possible. Chaque fissure contient un texte en mémoire, un texte qui me préexiste, dont je reconnais la voix, trace après trace retrouvée, au hasard de la dérive, jusqu'à que la mort vienne me chercher, au petit matin, au volant d'un van, coffre ouvert sur mon cercueil...






dimanche 10 septembre 2017

#548


je le vois souvent, expatrié blond qui vire au blanc. Il fait probablement plus jeune que son âge, toujours très élégant, d’une élégance si méticuleusement travaillée qu’elle vire parfois au ridicule. Je ne dis pas ça pour me moquer. Au contraire, je ressens soudain de l’empathie pour son allure burlesque. Son corps semble l’encombrer. Je l’imagine chez lui devant son miroir, se recoiffant, choisissant son costume du jour, son jean, celui-là, ce jean parfait selon lui, bien trop petit selon moi, chaussé d’improbables boots pointues en daim marron-sombre. Sous la chemise trop cintrée, le ventre rentré reste rond, les probables bières bues tous les soirs, au même bar de nuit. Accoudé au bar, devant une silver Tiger, même pas ivre, il cherche un peu de romance dans le regard des hôtesses épuisées. Il ira là-bas ce soir. Il n’est que midi, lourde chaleur l’avenue est bouillante. Il regarde en se recoiffant le café d’où je le regarde. Il hésite à rentrer. Moi j’hésite à le prendre en photo. Lui qui marchait jusque là le plus droit possible, il se courbe un instant, pensant n’être plus regardé. Petit moment de faiblesse physique. Il éponge sa sueur, de la manche on dirait un acteur qui s’éponge le front entre deux scènes, dans les coulisses. Puis il se redresse et repart bien droit, tête haute, sourire charmeur, chemise ouverte sur le torse velu grisonnant. J’ai déjà croisé par ici son sourire coincé, sa bouille de vieil ado amoureux. Il semble plutôt heureux de vivre ici. Je le devine à son air. D’ailleurs qu’est-ce qui nous amène au même endroit, au même moment. Malgré tout ce qui semble nous séparer, je me reconnais en lui. Je ne sais pourquoi, mais je suis certain que nous sommes tous deux restés vivre ici pour la même raison.

mardi 29 août 2017

#547


l’averse apaise l’humeur, elle fait taire un instant la constante rumeur en moi, le doute qui m’habite. Un petit quart d’heure de pluie vient me sauver, un quart d’heure hors du temps qui passe où je regarde la pluie tomber


je suis un regard qui concentre toute son attention sur une silhouette en particulier. Cinq longues minutes après, je tourne la tête et me concentre sur une autre, l’objectif passe d’une scène à l’autre comme on tourne une page


j’ai raté ton visage, pas ta main sur la poignée, te reverrai-je, enfant trapue en jogging blanc bleu-marine, celui de l’école publique. Je devine à tes aises que c’est chez toi à gauche hors du cadre, derrière le mur délavé par la pluie. La fenêtre laissée ouverte sur la cour n’est-elle pas celle de ta chambre ?


l’escalier monte à l’infini. Selon les voisins il y aurait eu quelqu’un, un jour qui serait arrivé jusqu’au toit. Il y aurait découvert un clan de chats et serait devenu un des leurs. 


une table, une chaise, juste à côté de la porte d’entrée, lieu de passage, derrière c’est le palier. J’ai choisi cette place, pour sa position en retrait, oui, les places discrètes me sont par nature réservées


je bois un thé qui a goût de pluie
elle est mauve
bruine tendrement sur les visages
les vêtements


fraîche et venteuse
la pluie mauve du mois d’août lave de la moiteur
au cœur d’une matinée comme une autre 
à l’abri sur un balcon étroit comme une phrase
où les portes chantent des refrains
balcon d’où je vois des hommes costumés en cage


je bois une purple rain et un fleuve déborde de moi
le bouillon boueux se mélange à l’étrange violet
je trempe moteur et pied dans la bouche d’égout bouchée
puis égoutte ma cape de pluie avant de rentrer


je bois un thé qui a goût de pluie et je suis triste
d’ennui je plante un clou dans le mur contre lequel je m’appuie
derrière lequel je me cache
cherche à m’infiltrer dans la fissure autour du clou planté là 
à côté de la fenêtre 
vue sur l’escalier qui monte


derrière je sens la lumière de l’absent
dont l’invisible regard est poids sur les épaules
soupçon dans le dos
il est là
assis à la place du vide
il m’attend comme une autre conscience


—  je suis le nom d’une fiction à venir dit la ville l’œil embué de passé


puis l’éclaircie sur l’absent toujours à sa place


dans le trou des lettres manquantes


lundi 21 août 2017

#546


je surprends une transaction, ils semblent intimes… sexuellement ? elle lui passe quelque-chose. J’ignore ce que c’est


j’ignore encore quel est le sujet de la photo : la façade, les personnages en arrière plan, l’arbre, la couleur grise de la rue aux dernières heures du jour ? ou lui, l’homme au polo noir l’amant. C’est lui le sujet maintenant. C’est lui qui m’obsède, c’est lui que je suis au geste près comme à la lettre la phrase qui apparait là, sur la page, sous mes yeux, juste au dessus du clavier tactile. À mesure que tu les lis, elles s’écrivent, digressent et se focalisent sur une silhouette dans le plan. C’est donc lui que mon objectif regarde


c’est donc lui, certes, mais lui qui est-ce ? «qui » c’est encore trop dire ! Rectifions : lui qu’est-ce ? Son visage de profil ? Sa posture bien vissée dans le cadre ? son regard dans le vide, qui écoute encore le livre qu’il vient de quitter des yeux, ses lèvres bougent, elles chuchotent une phrase du livre. Serait-il en train de l’apprendre par  cœur ? 


parce-que oui, c’est un livre qu’il tient dans les mains, un livre minuscule. On dirait un carnet de notes. J’arrive à distinguer ses caractères sur la page aperçue juste au dessus de son épaule, dans son dos, derrière la vitre qui nous sépare. Elles ne sont pas manuscrites. Si ce n’est pas un carnet alors qu’est-ce : un dictionnaire de poche ? une méthode de langue étrangère ? 


des clients du café arrivent en mob’. Il se précipite pour les accueillir, laissant le livre fermé là, posé sur sa chaise désormais vide. J’aperçois sa couverture jaune plissée d’être chaque jour glissée dans la poche arrière du jean qui revient. En effet, l’homme se rassoit, ouvre à nouveau le livre, reprend sa parole là où il l’avait laissée. Il lit une vingtaine de secondes de plus puis il le ferme subitement. Les doigts sur la couverture, il relève la tête et dit quelque-chose à voix haute, ou bien à voix basse, je ne peux pas entendre d’ici, la musique du café est trop forte. Pas besoin d’entendre sa voix. Je le vois réciter une phrase dans le vide de la rue, devenant ainsi, durant un instant de sa journée, la parole du livre lu, du livre vu à son insu par celui entrain d’écrire l’homme qui le tient dans ses mains. Elles lâchent le livre et se joignent devant son visage. Il ferme les yeux et s’incline


Il s’en va quelque-part, avec le livre, la chaise est à nouveau vide. Je tourne la tête à droite, devine un nouveau visage, dans un cadre du cadre, celui d’un homme coiffé d’un chapeau. Il vend des tickets de loto. C’est un handicapé. Devant lui deux serveurs choisissent rigoureusement les numéros peut-être gagnants ce soir. L’histoire ne m’attire pas plus que ça, l’homme au livre a épuisé toute mon attention, il ne m’en reste plus pour autre chose. 


malgré tout je tourne la tête à gauche, curieux du lieu où mon regard errant mènera l’écriture. Je tombe sur le reflet d’une salle vide... celle où j’écris ses lignes ? Je cherche ma silhouette sans la trouver.


jeudi 17 août 2017

#544


je suis un type arrêté dans une ville qui ne s’arrête jamais. Je suis une table, l’iPad et un thé. Un présent qui passe, qui fuit, porte ouverte sur la rue, jet d'écriture rédigé publié, jeté dans les nuits comme à la mer des adresses, une en particulier, celle du l’autre anonyme, l’autre intime inconnu que j’ai appris à apprivoiser, comme un renard, oui à force d’écrire, j’apprivoise la bête qu’est l’idée que je me fais de moi, je ne peux nier ma présence, aussi insolite soit-elle, plantée là devant moi, longiligne, en robe de soirée chemise cravate ou bleu de travail, sous le casque de moto, la casquette, le nón lá, j’aperçois toujours son visage. Parfois j’interromps la discussion et demande : «— vous voyez le type là-bas ?» Personne ne le voit. Je montre du doigt. Rien y fait. Personne ne le voit si ce n’est moi-même. Suis-je en train de délirer ? les cinq personnes autour de moi commencent à mettre en doute ma raison. Ainsi je prends en photo, zoom sur la silhouette. Les cinq interloqués s’écrient : «— comment tu vois ça d’ici ? » Il suffit de ne plus vous écouter bavarder. Regard perdu dans le vide, mon attention s’engouffre dans les failles qu’ouvre une perspective, un petit cadre au coeur de tous les autres. Le trouble pixélisé dessine les contours vagues d'un personnage soudain dans l’objectif. Immobile je me glisse un instant dans les plis de la ville. Mon pas résonne dans les couloirs, son écho traverse les salles vides, dans les escaliers où passe furtivement ton allure de personnage.


l’absent est à sa place n'importe où





mercredi 16 août 2017

#543


si tu n’écrivais pas tu ne ferais pas grand-chose, enfin pas grand-chose... une chose tout de même, mais pas plus importante qu’une autre... être, certes, mais à la mesure des choses, n’être pas plus pas moins que l’arbre sur le trottoir, ses pavés défoncés foulés par mon pas. Peu importe où mène la promenade, elle est chose vécue, à cet instant, sur le fil du temps suspendu que tu soupçonnes de ne plus passer, comme tu soupçonnes parfois l’autre endormi de ne plus respirer... regarde-toi : tu ne peux t’empêcher, malgré ta certitude, de te pencher sur le visage de l’autre allongé pour entendre son souffle, t’assurer qu’il vit encore… alors ? est-il vivant ? 


à force d’écrire autant dans le vide, le vide derrière la fenêtre, dans le regard des hommes seuls, broyant du noir sous leur casquette, dans leur costume de travail, l'écriture est devenue un sens. Pas sens dans le sens d’une direction à prendre, juste un sens parmi les cinq autres... mais tu n’as pas entièrement tort, sens dans le sens de direction aussi, puisqu’un sens, quelqu’il soit, influe sur les chemins choisis. Donc un sens stimulé est aussi un chemin pris par la conscience. Tu as parfois le sentiment de « dériver » dans la ville, mais ce sont bien tes sens qui t’ont mené à ton insu quelque-part. Chaque jour je rentre dans la ville comme on ouvre un livre au hasard. Quelque soit la page sur laquelle je tombe, il s’agit toujours de la première


l’écriture, silhouette anonyme, erre sans destination mais sait à ton insu où elle va et ce qu’elle ramasse en toi


je fais beaucoup de fautes de frappe, je ne sais plus ce que je vois, rien je suis entre le clavier et la phrase qui défile sous mes yeux, son flux se dessine mais je ne vois même pas les mots ! mes yeux fixent ce point entre le clavier et la phrase qui apparait. je tape sur le clavier tactile, j’aperçois mes doigts qui frappent sur l’écran comme on trace des lettres qui aussitôt disparaissent sous l’eau. Je suis aussi du toucher qui palpite, dans un état particulier, dont je ne peux discerner la nature, s'agit-il de concentration ou de distraction ? Oui je suis ce personnage aussi distrait qu’extrêmement concentré, concentré sur une perte. Pas certain qu’il s’agisse d’une perte de temps


… je croise des visages à qui je dis bonjour depuis deux ans, rien de plus, deux ans ! Parfois Salut. Mais le plus souvent, bonjour. Parfois un sourire aussi. Pourtant je reconnaitrais l’allure de mon collègue du mardi matin entre mille. Elle n'a rien de particulier, mais je la reconnaitrai comme celle de mon propre enfant. Isabelle, tu as une allure désormais, une voix, une demande si agréable, si peu de caprices, on te laisse pourtant si seule, physiquement épuisés, absent, se sentir difficilement à la hauteur, parfois… on s’accroche… je ne décrocherai pas. Je suis là. Bien planté dans ta vie, et tel un arbre, je compte rester là pour longtemps. Pas un arbre numéroté du district 7 qu’on ne fait que déraciner et replanter ailleurs, mais un arbre dans un lieu perdu, à la campagne. On ira ensemble un jour, rencontrer le Frêne. J’espère qu’il ne tombera pas avant ta venue


la pluie tombe avec fracas. Le bitume criblé de gouttes ressemble à de l’eau qui bout. Les chaises vides en plastique rouge m’invitent à m’asseoir à l’intérieur. Noix de coco sur la table, iPad ouvert sur la ville et ses silhouettes abritées, j’écris le parapluie avant qu’il ne se referme


    enfance filante...


mercredi 9 août 2017

#542



je n’écris pas pour tuer le temps. Tout au contraire. J’écris pour le sentir passer. Pas pour rien que j’écris au présent. Le présent d’où nait ma voix. Elle dit Je. Un Je suivi par quelqu’un, l'ombre d'un homme devenu lieu dans le noir une fois l'écran éteint. Les lueurs de la ville se mêlent aux rares étoiles. Mes yeux dans la nuit regarde au loin, derrière la fenêtre de ma chambre, allongé sur le lit, rideaux ouverts sur l'horizon sans lune, un noir mi-eau mi-bitume, face au ciel à la ville et au fleuve que je ne peux distinguer les uns des autres. Soudain le monde devient une sombre faille, un espace sans paroi ni sol, un trou d'air obscur où chuter jusqu'à l'aube. Dans le trou je trouve des mots toujours, plus je creuse plus il y en a. Ils se démultiplient à force de digression. Chacun d'entre eux lance une autre vague, un mouvement qui cherche indéfiniment son épuisement.

lundi 7 août 2017

#541


coincé 2 heures dans l’traffic, l'type au volant de sa Lambo jalouse derrière son pare-brise ma Honda Dream qui se faufile, facile, fluide elle slalome parmi ses semblables mécaniques, flux de phares filants, pot d'échappement pétaradant, bourdonnement continu du moteur chevauché sur lequel nous sommes, moi et mon chauffeur. Nous discutons une petite demi-heure, des phrases ci et là, entrecoupées de silences, de blancs couverts par le brouhahas ambiant. Puis il me pose quelques questions, je réponds à l’interrogatoire, j'dis d’où je viens, du pourquoi j'parle un peu vietnamien, chaque trajet la même discussion, la même identité à présenter, les mêmes phrases répétées, sur le même ton, quelque-soit le chauffeur, je me présente brièvement, résumé biographique absurde, synopsis du film que les faits font de moi. Fatigué de parler je l’interroge à mon tour : de quel quartier tu viens ? es-tu marié ? Et ses réponses ne me renseigne pas plus sur sa personne. Un pays d’origine, un nom, un âge, une situation familiale, ne dit rien de décisif de l’être au fond, au fin fond de soi. On bavarde dans le vide de notre rencontre. Nous nous tenons compagnie, compagnie à durée déterminée, le temps d’un trajet, un nombre de kilomètres calculés, toujours le même prix. à 2000 dôngs près, aujourd'hui l'écran du smartphone affiche 43 000, je tends les billets. Je dis «courage» et pars. Dans l'ascenceur, l'apllication me propose de noter sa présence, de un à cinq étoiles. Je suis dans l'embarras. Pourquoi ? Parce-qu'il est embarassant de noter la compagnie d'un être. Grab a bike, certes. But grab someone as well. Derrière chaque gilet vert, un visage à peine aperçu, puisque nous regardons tous deux dans la même direction, droit devant, moi sur le siège arrière, lui dans le retroviseur, traversant la ville comme un courant d'air.

samedi 5 août 2017

#540



j’ai toujours le sentiment d’entendre avant d’écrire, une voix prėcède la tape sur le clavier, il y a un temps d’arrêt entre ce que j’entends et ce que je note. Je dis la phrase à voix haute, d’une voix neutre, sans intention aucune, j’en formule quelques unes avant de choisir la bonne. Je rature et recommence à voix haute, sans écrire, avant d’écrire. C’est dans ce temps d’arrêt que je suis. Dans cet écart entre ma conscience et celle des mots. J’entends encore le cœur battre. Mais est-ce le mien ? Ce battement n’est pas celui de mon corps mais du personnage que je deviens, ce prénom signé là, au bas d’un paysage, d’un auto-portrait.


s’acharner à écrire au présent. S’absenter derrière le blog pour faire de lui la présence. Ces temps-ci, le blog n’est plus seulement un lieu mais une identité indépendante. Les nuits échouées devenues corps noir où jeter des paroles blanches, des silences échappés comme on éternue subitement, sans même avoir le temps de mettre la main devant la bouche. Un bout de glaire jaillit de la gueule. Je regarde ça pendouiller sur le mur, étrange mollusque liquide couleur de crève. Si j’écris ma toux, c’est à cause de ces foutues clim’, pourtant indispensables ici. Ce n’est pas tant la chaleur mais sa moiteur que les corps portent comme une seconde peau. Parfois il pleut et après il fait encore plus chaud, encore plus moite. Quand l’orage perd les eaux, une fraîcheur nait aussitôt. En revanche, quand il ne fait que pisser une averse sans éclater entièrement, la chaleur est intenable. Je me masque dans l’espoir d’absorber moins d’essence. Mes bouchons de cérumen sont noir-embouteillage. Tous comme mes idées en ce début d’après midi. Il pleut. Les motos passent dans l’espace de la page, une vidéo reste une page de journal. Le geste est le même. L’iPad poids plume pour écrire la main légère, rien de plus, image et son comme matière à écrire la ville dans l’œil de l’autre, l.autre avant tout moi-même, qui peu à peu se démultiplie en nombre de vues, oui, l’autre devient autre, un chiffre, aussi inconnu soit-il. 17 vues c’est déjà une petite troupe, un léger mouvement de foule dans le silence, quelques pupilles et oreilles susceptibles d’entendre et voir ce que j’écris perché sur mon comptoir, dans mon tunnel, celui que le lirécrire creuse entre toi et moi, ce bout de conduit dans lequel je cris comme par le trou d’une serrure, celle d’une porte fermée sur le vide.