lundi 14 novembre 2016

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La ville est une machine dont j'ignore la fonction


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je ne rêve plus depuis bien longtemps. Même l'inconscient s'assèche. Même l'inconscient vieillit. Ralentit. Beaucoup moins à l'affût. Il s'oublie à force de s'ennuyer dans la parole. Rien de l'être n'est épargné par le temps qui passe. Même l'écriture. Même le désir et la mémoire baissent comme la vue. Le rapport aux choses est sommaire, je me méfie de toute conviction, de toutes positions, celles des hommes, des personnages, des pronoms. Mon écriture se soupçonne elle-même d'être paranoïaque.

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depuis quand suis-je devenu un buveur de thé ?


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devant la feuille blanche, en ce moment, selon les jours, soit c'est lutter contre l'impossible, soit ce sont de multiples possibles qui brisent en mille morceaux l'attention, impossible de se concentrer sur un seul, il faut ramasser chaque éclat en faire un autre livre... et c'est terrible, car je n'aurai bien sûr pas le temps de les écrire... 
ce n'est pas que je manque de temps pour écrire. Ça c'est une excuse, le temps je le trouve et le trouverai toujours pour écrire. Ne peux pour l'instant pas faire sans. L' écriture est en train de ravager mon temps de lecture. À de très rares exceptions près. Moins de temps, il faut choisir entre lire et écrire. Et l'écriture l'emporte toujours. Changer cela. Retrouver la nécessité de lire. Je m'assèche à force de penser en moi. Sans entretien avec la langue des autres, aucune littérature ne me paraît possible.

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je n'ai plus aucun ami. J'en suis sincèrement soulagé. Avec le temps, l'amitié est devenue autre chose. L'amitié est aujourd'hui liée à l'écriture.

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j'écris sur trois textes en même temps et relance avec une autre voix les chantiers en suspend, depuis déjà de longues années. Depuis la naissance d'Isabelle, le temps passe beaucoup plus vite. Je cherche par tous les moyens à me démultiplier, pour ne rien rater, essayer de tout vivre, l'écriture et la vie, et se rendre compte avec amertume que les deux se confondent. 

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ces dernières années j'ai vécu plus de secondes fictives que de réelles. 

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du linge sèche sur un fil
deux oiseaux qui se poursuivent
des coups de métaux pris pour un son de cloche
et moi qui passe


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écrire le silence qu'un mot révèle.

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ce journal doit oser l'expérience poétique, je veux explorer la langue comme matière, comme on jette sur la toile de la couleur pure, aujourd'hui même le récit m'ennuie, je veux que les mots seuls, dénudés de toute fiction, soient l'essence même du travail, ce travail de l'écriture du temps perdu.

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je suis un pâle reflet de ville.



3 commentaires:

Octave a dit…

Cruciale la question du lire ou de l'écrire. Cruciale, je le sens aussi, sans bien savoir pourquoi. Vous dites qu'il faut "retrouver" une nécessité. Peut-être la reconstruire. J'en suis là aussi.

Anna Urli-Vernenghi a dit…

J'aime cette écriture. J'aime le ton. Désenchanté vous n'êtes pas. Essentiel,

Dominique Hasselmann a dit…

Mais l'écriture du temps perdure.