jeudi 21 novembre 2013

#135




Monsieur M. commence, submergé par l'écoute, face à la page déjà noire d'absence de mot.

A l'origine un trouble, une difficulté à se confier, comme si chaque chose prononcée pouvait le trahir, révéler le secret qu'il garde sur le bout de sa langue, derrière les dents serrées de sa bouche fermée comme un poing.

Avant de définitivement se cloîtrer à l'abri du monde, monsieur M. jette à l'oubli son nom, au feu ses pronoms, aux fauves sa chair, à la mer sa voix.

Ainsi, sans preuve ni témoin d'avoir un jour été, ne reste de lui qu'une main, main prenant sur la table un crayon comme pour saisir la chance de s'égarer dans l'oubli des heures de la nuit anonyme.

Après avoir taillé sa mine au plus pointu, monsieur M. décide de crever les yeux du regard obstruant sa vue.

Une fois aveugle, il marche à tâtons dans sa chambre comme dans un lieu étranger, prudemment, par peur de trébucher, à la merci du prochain pas, d'une autre trace à effacer derrière soi...

Soudain il se cogne à quelqu'un. Effrayé il dit en tremblant:

«—Qui êtes-vous ?

Après un long silence, une voix lui répond calmement:

— C'est moi.

Monsieur M. se met à sangloter... Puis à hurler:

— Mais je ne reconnais pas votre voix ! Vous entendez ? Je ne la reconnais pas ! Je n'ai plus de mémoire ! Comment pourrais-je savoir si nous nous sommes déjà rencontrés ? Vous m'êtes désormais inconnu ! Ayez pitié de ma solitude ! Partez ! Je vous en supplie ! Laissez-moi seul ! Vous n'avez rien à faire ici ! Vous m'entendez ? Rien ! Voyez, je suis infirme, bon à me cogner la tête contre les murs, à errer sans fin à la recherche de l'unique issue de ce lieu, sa sortie sans secours...»

Sur ces mots, monsieur M. entend derrière lui une porte claquer.





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