mercredi 25 mars 2015

#293



Un jour, sans un mot, il est parti. 
On ne l'a plus jamais revu. Il a disparu. 
C'est ainsi. 

Peu l'ont cherché. Au début, peut-être une personne ou deux. 
Elles se sont demandées, une fois, comme ça, devant leur café :
au fait, lui, où est-il passé?


Et puis elles l'ont oublié. Définitivement oublié.

De son nom ne reste que la première consonne.
M.
M point c'est tout.
Dans le déni des autres lettres, 
celles d'un prénom quitté comme un pays.


M. est parti. Parti pour partir. Se volatiliser. S'envoler. 

Douze heures et trente-deux minutes après, il posait le pied dans une ville inconnue, sans but, si ce n'est celui d'errer, faire sien l'infini mouvement de ces avenues de feux clignotants de lignes continues et discontinues longées de bancs où s'assoient des gens sous la fraîcheur de quelques arbres plantés là comme pour crever dans l'essence et la fumée des viandes frits à même le trottoir tremblant sous les brouhahas des moteurs des jérémiades des jeux d'enfants de la rumeur du commérage des mères des hurlements rageurs des pères ivres jouant tout leur argent et l'aboiement des chiens, ces maudits chiens qu'il pourrait tuer de ses mains pour un peu de paix.


Sans but donc, perdu dans la torpeur des paroles de millions qui se côtoient tant bien que mal, étouffante promiscuité d'un désespoir gai, existences esseulées dans la foule arpentant les chemins climatisés des centres commerciaux flambant neufs, kilomètres de couloirs en vitres et escalators montant à l'étage suivant pour ainsi, sans aucun effort, continuer le sèche vitrine, sans salive, sans aucun désir d'achat, devenant un reflet parmi d'autres passant dans le brillant des diamants bon marché, la pensée nauséeuse de codes barres et de prix partout, numéros scintillants, soldes jusqu'à quatre-vingt dix pour cent, liquidation exceptionnelle, mort assurée.


Puis il s'est s'éloigné du bitume, trouvant refuge au coeur d'une jungle d'écorces centenaires, peut-être immortelles, qui orage après orage ne cessent de reverdir pour mieux lui faire de l'ombre, lui obstruer la vue sur ces sommets déchirant les nuages, nuages que son regard d'enfant ne sait plus dessiner. 


C'est dans ce coin qu'il rencontra pour la première fois le fleuve. 
Sa pensée s'y arrêta comme pour laisser son corps libre de voguer au rythme lent du courant. Sans aucune joie. Sans aucune tristesse. Il se pencha. Et d'une main redoutant la levée du jour, caressa l’eau ambrée comme un visage déjà endormi sur sa poitrine. Est-ce elle à ses cotés qui transpire, qui expire et inspire, qui souffle ce vent calme sur sa conscience? Est-ce elle qui l'aurait suivi jusqu'ici ? Elle, qui ne s'attache à rien, à rien d'autre que sa destination, son autre rive?


Sur la route il s'est parfois arrêté un instant, coupable, toujours coupable, comme si ne plus bouger était gâcher la chance d'être aussi loin de chez lui, comme si le voyage ne pouvait être que corps en mouvement, traversée dans les jours à ne faire qu'explorer et voir du matin au soir, se goinfrant du regard bien plus que les yeux ne peuvent le supporter, comme s'il faisait là des provisions de paysages avant d'hiberner, comme si chaque seconde savait à son insu qu'une heure prochaine, le voyage aussi s'épuiserait.


Une fois traversées, l'oubli ne manque jamais de mettre les villes en ruines. Dans sa mémoire elles n'ont même plus de nom. Elles ont comme disparu de la surface de la terre à l'intérieur même de sa tête. Reste peut-être quelque-part en lui, traces et cicatrices, vagues souvenirs de voyage dont il n'est plus certain qu'il ait un jour réellement eu lieu.


Les routes, aussi différentes soient-elles, dans leurs détours ou raccourcis, mènent toutes à la même pensée... douloureuse et désertée. Les doutes y sont intacts. Et la nuit reste la nuit, ciel noir criblé de plaies.


M. ne le sait que depuis aujourd'hui: partir était un piège, piège qu'il s'est lui-même tendu pour ainsi mettre son corps en demeure d'écrire au hasard de ses pas un itinéraire d'attentes à décevoir, à démasquer. Et ainsi renforcer le sentiment apatride de son existence, confirmer que quelque soit le lieu, il ne serait jamais chez lui. Et ce même en habitant une autre langue, langue qui l'a accueilli comme n'importe quel immigré... sans égard, sans répit.



Une fois la perte de repères dépassée, l'ailleurs épuisé, une fois ce là-bas devenu ici, les coups de feu et de sang de l'incessante guerre qui chaque jour éclate en lui ont de nouveau retenti... 
Ici de même, les regards pèsent. M. aimerait tant s'affranchir de sa différence, de ce visage d'étrange étranger qu'il porte comme une tare, tout comme ce corps qui l'encombre de vertiges et fièvres trempées de colère soudaine et sans objet. Qu'il lui serait parfois doux de devenir le fantôme d'une présence qui ne fait que passer, comme ça, en coup de vent, errance anonyme d'un corps invisible dérivant... dieu sait où.


Derrière la porte de sa chambre, chambre en déshérence devenue la sienne, M. est désormais chez lui. Il a suffi de rester seul de longues heures, de s'enfermer à clefs, d'écouter battre son pouls comme le métronome de sa conscience, seul à s'en rendre fou avec le silence de sa voix, les relents de sa boue... Il a suffi de suer sous ce drap sale où la nuit se cogne à des absents venus hanter la mémoire de son corps somnolant... Il a suffi, sans culpabilité aucune, de prendre le temps d'écrire, de lire, de se taire pour retrouver, dans cette chambre vierge de toute histoire, sa solitude... indemne.


M. n'est jamais revenu. Il est resté. Il est resté regarder le fleuve. 
Ici la fuite n'était plus un mouvement mais l'immobilité de son corps vide bercé par le courant, courant d'une eau trouble où s'évapore son histoire dans la brume d'un rêve lui échappant chaque matin, à l'aube, à l'heure où les yeux tremblent avant de s'ouvrir sur le vide, vide de toute mémoire, de tout mot, s'apprêtant à échouer là d'où il vient, comme s'il n'était jamais parti, loin, si loin...





3 commentaires:

annaj a dit…

..." l'oubli ne manque jamais de mettre les villes en ruines"... ****

Dominique Hasselmann a dit…

Très beau...

Luc Comeau-Montasse a dit…

J'ai lu à haute voix
et ne m'en suis rendu compte qu'en cours de page
qu'entre deux images
et le fleuve était là
le fleuve de cette errance réelle-irréelle
" l'incessante guerre qui chaque jour éclate en lui "

une présence qui m'a traversé.

Bonne journée.