vendredi 4 octobre 2013

tu casa no es el mundo Roque






tu casa no es el mundo Roque


dans la basse brume tout se mélange azul negro rojo ocre



elle pousse la table ronde contre le mur les chaises - elle laisse la fenêtre ouverte


le feu claque le feu s'enfonce le feu traverse tout le corps l'intérieur du corps la pièce tout l'intérieur de la pièce la maison tout l'intérieur de la maison - et autour l'abandon abyssal - plus loin le silence - plus loin une forme d'oiseau


ton prénom est une armure - Roque - une danse de corps brûlé

il n'y a pas d'atelier - la cuisine avec son sol dallé fait office d'atelier - elle dépose le papier cartonné les pigments la gouache le white spirit de vieux chiffons et des pointes plus ou moins fines


le cri s'arrête

el sol arde el rostro arde la mano arde el cuerpo arde la casa arde el arbol arde la silla arde la nuca arde la cadera arde la sombra arde el ojo arde la lengua arde la voz arde el grito arde la cama arde el vestido arde el vencido arde el fuego arde su nombre de pila


elle cherche avec des pigments noir et bleu et du white spirit une forme de nuit opaque - avec des mouvements vifs élancés brisés repris dénoués - elle avance dans l'espace dans sa profondeur - elle ajoute des pigments - parfois la nuit opaque s'éclaircit par le white spirit - elle attend

extirer extrahir extaller - aucun mot ne vient - elle ne sait pas comment dire

elle cherche la place du visage - elle ne sait pas quelle dimension quelle place donnée au corps au visage


le feu est un bourreau affable - Roque Roque querido Roque quien te llamas Roque tu casa no es el mundo - Roque para vivir te falta el fuego solamente el fuego - Roque Roque qui t'appelle Roque ta maison n'est pas le monde Roque pour vivre il te faut le feu seulement le feu


Roque accepte le baiser du feu - le feu est une échelle acérée - le feu est fou le feu a perdu la tête
le feu l'enferme le feu l'aveugle



elle amplifie son mouvement le mouvement pour faire apparaître le visage – comme une apparition dans une zone d'ombre



longtemps le feu éclaire le corps la pièce la maison - et autour - tout autour


ce feu baise tes pieds
ce feu baise ta main
ce feu borde tes yeux
ce feu avale tes yeux
ce feu borde ton corps
ce feu avale ton corps



elle ouvre le prénom - le prénom de nuit opaque de rouge empli - elle verse du white spirit - elle efface de la nuit pour faire entrer le visage pour faire entrer le corps - comme le dedans d 'une ombre dans la nuit opaque  

dans la nuit opaque elle accentue le contour de la forme avec une pointe fine- le visage le corps apparaissent – dans un mouvement dansé



Roque le grand bruit - le grand bruit du visage le grand bruit du corps brûlé - le grand bruit de la vida obscura

le cri s'arrête – la main continue le cri


maintenant le corps se fige dans le rouge - elle attend - les pigments mélangés au white spirit sèchent vite



elle tente de construire quelque chose - quelque chose doit apparaître - là - sous le silence des traces noires - dans la matière opaque - le corps doit apparaître quelque part - le corps doit trouver sa place - son apparition

une nuit opaque
un carré noir
vers le bas
un corps
une forme de
corps rouge



elle se déplace autour du grand carton – il n'y a pas d'histoire de récit à raconter – il n'y a pas de date de lieu précis – il y a plusieurs questions – à quoi ressemble la limite l'extrême limite d'une incarnation – comment on peint la force du feu – comment on peint l'incandescence d 'un corps



el sol arde el rostro arde la mano arde el cuerpo arde la casa arde el arbol arde la silla arde la nuca arde la cadera arde la sombra arde el ojo arde la lengua arde la voz arde el grito arde la cama arde el vestido arde el vencido arde el fuego arde su nombre de pila

le feu s'étend horizontal et vertical dans toute la pièce - le feu couvre le corps le feu vrille le cœur la peau les os le feu se déplace s'élève - le feu courbe la maison


et autour tout est vivant l'eau sous la terre l'insecte sur l'écorce le vent sur l'arbre l'ombre sur le mur le soleil sur le fruit la peur sur l'enfant le sang sur la pierre le pied nu sous la neige le cri – le cri sur l'immensité du silence


tu casa no es el mundo - Roque -


ana nb





Pour ma troisième participation aux vases communicants, c'est un immense honneur pour moi d'accueillir un texte de ana nb (@anaN2B sur twitter). J'ai toujours lu à voix haute sa voix  une voix cinquante voix cinquante mille voix cinq cents mille voix du désordre si singulières si éloignées de la mienne mais pourtant toujours étrangement familières avec le silence de mes nuits la musicalité de son écriture dont chaque bouffée semble toujours sans commencement ni fin, incessant mouvement de vagues parlant leur propre langue au cœur d'une nuit opaque... et vide
Comment évoquer son travail sans l'abîmer d'un babillage inutile ?
Je vous invite donc à la découvrir de votre propre intimité en prenant le chemin de ses effacements ou de son jardinsauvage, deux expériences d'écriture souvent traversées par ses peintures et des photos. Vous pouvez aussi lire et relire Le plancher de sable sur nerval.fr
Pour ce vase, nous sommes tout d'abord parti d'une phrase d'Eschyle cité par Francis Bacon. Le travail a ensuite suivi son propre chemin suite à nos échos, échanges qui furent pour ma part très enrichissants, pleins de forces d'ouvertures, d'une écoute toujours attentive et généreuse.


Grand merci Ana.

(mon texte chez elle ici)


La liste complète des participants aux échanges est établie par Brigitte Célérier. (grand merci!)

François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants: Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. 

3 commentaires:

Danielle Carlès a dit…

La peinture au-dessus du texte est-elle d'Ana ?

Impressionnant comme la vision naît du texte, comme le texte se fait scène, délimite le temps et l'espace d'une (re)présentation.

Anh Mat a dit…

oui, la peinture est bien d'Ana... merci de votre passage.

Claire a dit…

Ce texte fantastique me touche particulièrement puisque ma petite fille vient de subir un incendie de son immeuble j'imagine sa grande peur!!Accrochée à sa fenêtre elle hurait "sauvez-moi"... Elle et tout les habitants oont été sauvé. dans le journal un "petit fait divers" mais là dans ce texte c'est une d'autre dimension. Merci pour ces partages