vendredi 21 juillet 2017

#534

Paumée en un cut up, en amitié pour le blog de Brigetoun, sur une idée originale de Christine Jeanney, extrait de l’epub « Dixit Paumée» publie.net


encore un jour
où n’avais pas
accès aux mots miens

ai pensé
à l’heure du thé
à Paumée
étais fort vide

vide
trop-plein
j’sais pas

une tête comme une passoire, des yeux dorés pleins d’excuses, nattes croulantes, yeux en berne, des cheveux comme une broussaille, comme une mousse caressée par le soleil, encore lourde du sommeil de la sieste, ne plus savoir qui et où je suis, avec dans la bouche, emplissant le goût amer du thé refroidi bu pour me rassembler ai émergé une demi-heure plus tard, vidée, âme presque en paix, tremblement des os, des paupières, jambes juste assez fermes pour me promener sous un ciel pur et mort de chaleur…

j’ai marché vers la mer, les notes égrenées d’une musique vaguement familière s’échappant par une fenêtre derrière moi, en contrepoint sur ce bout de monde et de temps, s’interrompent brusquement, son écho flotte encore un peu, la mer, l’odeur des pierres chauffées et une note de résine, ma petite faim, la rondeur tiède de l’air, les petits craquements énigmatiques des branches, et même mes légers acouphènes, nous nous unissons dans une ligne mélodique, une petite chanson sans parole prolongeant la douceur délicieusement et légèrement triste de l’andante, et la réalité du jour continue, à côté, nous la laissons faire avec une indulgence détachée…

les bateaux ne dansent pas, c’est le vent qui les fait danser eux et la mer en jeux de forces qui s’opposent et s’accordent, l’iode m’agresse, l’air sur mes lèvres a saveur de sel, une promesse de vent rode, l’eau est devenue indistincte, mes jambes, mes hanches suivent son déroulement devant mes yeux, le mouvement entraîne le chant de mon sang et mon crâne s’y baigne…

la mer comme l’aimais profonde sous le soleil, des rochers déserts, la mer en solitude immense, sans la grouillance des corps, hors de portée maintenant, une idée de mer, effacée, brouillée des reflets, avalée par les pierres qui se parent de son souvenir, juste un peu d’ouverture, sur l’impossible…,

s’enfoncer dans l’amour de la mer, comme un souvenir rêvé, le souvenir du goût du sel sur mes bras léchés en sortant de la mer, se souvenir vaguement, à l’assaut de l’image d’une enfant qui disparaît, voir glissé sans le sentir d’un âge à l’autre jusqu’à ne plus pouvoir faire comprendre, par ces mots qui se sont modifiés, la matérialité de l’univers où vous avez grandi, ne plus pouvoir le faire toucher, sentir et ne plus le connaître, n’en savoir le goût que par éclairs…

mémoire qui a refaçonné le passé, mémoire apprise des souvenirs d’autrui et puis ces petits éclats intacts, discrets, qui saisissent soudain, qui bousculent les temps et les lieux se combinent en un improbable présent, un néant confortable, j’y investis ma douleur, j’attends, sombre dans la caresse de l’ombre, rongée, niée, évanouie, réduite à un souvenir un savoir, une hypothèse logique : vivre…

vivre, continuer en poussant mes jambes vers l’antre, manger lentement bintjes, pompadours, fromage corse puant, céleri, butternutt, navets, poires longues et vert sombre dont j’ai oublié le nom, reinettes, filet et joues de morue, m’enfoncer jusqu’à cinq heures dans une absence, petites activités, ramasser feuilles, parler aux plantes qui ne s’en soucient guère, promener chiffon sur bois, préparer ceci et le mettre sur Paumée, faire brûler une casserole de pommes de terre, regarder les chandails pendus les chercher entre les autres trucs pendus aux cintres serrés, essayer de les repérer en regardant les manches, ne pas trouver ce que je cherche, fouillonner dans le tas de repassage, extraire l’élu, le regarder d’un œil sévère, le repasser, regarder le soir venir…

vivre, sensible à la lumière au temps indifférente aux regards, évoluer, accueillir les transformations que l’on nomme vieillissement, savoir que l’on est chimie, affronter, supporter les limites physiques, être en son essence, quelque chose de terrible en moi, tout au fond, sous tout ce qui a prétendu en receler du terrible, là, bien caché, dur comme un diamant, ces chairs et organes où ils ont trouvé des choses que l’on disait terribles, et assise devant des yeux bleus j’acquiesçais, oui puisque terrible c’était il fallait qu’avec leur aide je m’en débarrasse, et trois bouts de moi sont partis, ne devrait plus rien avoir de terrible en moi mais voilà, il y a cette petite chose terrible, enfouie cachée, intacte, inaltérable, dure, entêtée, oubliable mais qui se réveille chaque fois qu’elle se sent contestée et qui alors ne dit rien mais doucement reprend le commandement général : la vie, la vie, la vie, son amour inavoué, petit noyau de force inattaquable et si sure d’elle qu’elle arrive à rendre joyeux les combats…

vivre, être sorcière pour capturer ce que je sens qui me frappe me plaît en avançant dans mes journées, et le garder distillé, transformé en huiles, en essences, en parfums mis en de petits flacons pour ma délectation avec un sentiment de culpabilité mais vague, léger, sans virulence, entre jubilation et douleur, avoir des sursauts des colères des joies brusques mais ne pas bouger, ne pas brusquer ce paquet que la vie vous a confié, attendre, avec une plénitude un peu bovine, un regard presque opposé sur le monde, un point de vue résolument d’en bas, recroquevillée en nid de pierre le sentiment d’être au coeur de la terre, se pencher pour prendre une brindille, la coincer entre ses dents, sourire, siffloter si l’on peut et plisser un peu les yeux dans la poussière, aimer ce qui est là, la réalité devant vous, et découvrir, en levant de temps en temps les yeux pour rêver devant la vue, des textes qui ne seraient pas encore écrits…

la nuit venant, remettre velours noir et petite redingote grise, bottes, et monter vers un dédale de couloirs inconnus, entre des meubles d’acajou et de grandes fenêtres aux rideaux souples — d’avoir monté et descendu des escaliers, et cela m’était étrange et incroyablement accueillant, comme si j’étais revenue dans une maison connue, ou mienne — sensation vague d’une fragilité, d’un équilibre en péril…

le temps a passé
au creux au bout de l’ennui
ma part d’ombre est en chemin
je vieillis

prégnance de plus en plus grande des ennuis de carcasse, carcasse-grognassou, carcasse-renâclante, carcasse-d’extrême-mauvaise-humeur, carcasse-encombrée, carcasse-à-nourrir, carcasse-influençable, carcasse-révolutionnaire, carcasse-agoraphobe, carcasse-en-fête, carcasse-au-musée-Angladon, carcasse-molle, carcasse-bien-chaude-encore-dans-la-douche, carcasse-qui-m’exaspère

je rentre, en tournant le dos à l’extérieur et au vent dont le bruit me suit, règne, et je me demande si c’est lui qui m’a tirée de mon abandon…

laissons Dieu ou les dieux dans l’indécision de l’air…

oublier ce jour, tenter de s’oublier, les yeux perdus dans le ciel nocturne, dos tourné au monde qui m’ennuyait, tendue sur la pointe des pieds, avec ma distraction habituelle me suis envolée et retrouvée là, au milieu des étoiles, j’ai senti d’abord une curieuse sensation, celle d’un froid autre, inconnu — et puis j’ai regardé, et j’étais au centre d’un vide inconsistant, sans lumière ni couleur…

il est temps de retrouver le silence…

Paumée excuse-moi
tu seras plus beau
demain

(et demain, c’est ici https://brigetoun.blogspot.com/ )

1 commentaire:

brigitte celerier a dit…

sauf que, chut, n'ai jamais fait remarquer, il était trop tard, l'adresse n'était pas bonne (se termine en fr et non en com)
MERCI