vendredi 14 juillet 2017

#532


Le 11 juillet commence dans un restaurant moderne et chic, plein du fric des expatriés, au bord de la rivière où flotte des containers, des barques. L’air est bon. Longtemps qu’il n’avait pas senti l’amitié du matin sur la peau, lui qui est toujours dans les embouteillages, sous le casque et le masque. Derrière les tours du quartier en face, des avions passent. Ils volent très bas, proches d’atterrir ou de s’écraser. Elle et lui sont l’un à côté de l’autre, devant un soda concombre à la menthe imbuvable et hors de prix. C’est le moins cher sur le menu. Il la regarde regarder ailleurs. Dans les verres de ses lunettes de soleil, la rivière continue de couler. Tous deux semblent heureux de se retrouver. Même si malgré leurs efforts, chez l’un comme chez l’autre, une retenue encombre leurs gestes et sourires.


Elle conduit. Lui est derrière. Il lui caresse le ventre sous le chemisier. Ils vont regarder un film au cinéma, à l’heure où les adolescents sèchent un cours. L’un contre l’autre, ils ne peuvent s’empêcher de s’embrasser, comme ils s’embrassent quand ils font l’amour. Comme d’habitude, ils ne regardent pas une minute du film. Ils partent dans l’ombre. Leurs corps tremblent du désir de se toucher dans l’ascenseur qui n’en finit pas de descendre.

107. Ou 207. Je ne me souviens plus. Les numéros n’ont pas d’importance. Tout comme la date, le nom des lieux. La première chambre proposée était trop petite. Ils changent et prennent une habituelle, une qui finit par 07, sur la rue. Ils ferment les rideaux. Puis sans nervosité aucune, en toute confiance, se font jouir chacun à leur tour.

— I love your taste.

Ils font l’amour toute l’après-midi, dans l’air conditionné. Ils s’arrêtent en plein milieu puis parlent, rient. L’amour entre eux devient un jeu d’enfant. Et leurs peaux mêlées ont l’odeur du sentiment qui les réunit ici. 

— What time is it ? 
— I dont know. Four. Four thirty… whatever.

Main dans la main, ils discutent d’un bonheur, d’une tristesse qui soudain les envahit. Elle lui demande de parler de sa famille. Elle lui demande pourquoi il s’est marié avec quelqu’un qu’il n’aime pas.
— Parce que je ne n’attendais personne d’autre parce-que si j’avais attendu d’aimer, je serai seul aujourd’hui. Plus il parle de lui, plus la chambre s’assombrit. C’est bientôt l’heure de se quitter. Ils ne savent jamais vraiment pour combien de temps. Parfois il pleure. Elle aussi. Mais moins souvent. Ils ne pleurent jamais en même temps. Comme si leurs sentiments étaient différés. Tout comme leur rencontre. Cette vague illusion de se reconnaitre, d’un passé, d’un futur, sans savoir d’où dans le temps exactement. 

— let’s stay in that white bubble for a while.

Ils rient. Dans ses bras, elle lance soudain :
— quand nous sommes ainsi j’ai l’impression que tu es à moi.
— je n’appartiens à personne.
À force de se serrer, l’idée de cesser de se voir ressurgit. Le bonheur d’une journée comme aujourd’hui à un prix. Ce sera la dernière.
— Je ne peux pas être ton ami, dit-il, le visage enfoncé dans sa chevelure. 
— Moi non plus chuchote-t-elle à son oreille, le regard se cognant contre le plafond.

Même la chambre semble avoir écouté leur discussion. Elle aussi a changé d’humeur. Après la douche, l’un sur l’autre, habillés, immobiles, ils se regardent attentivement comme on lit pour apprendre par cœur. Ils restent ainsi jusqu’aux dernières minutes de 18 heures. Dans l’ascenseur, il photographie ses chaussures. À côté d’un ananas. Il n’a pas osé prendre le visage. Il préfère le garder en mémoire. Mais au moins, il a une trace de ce jour là, une trace de réel, deux chaussures rouges dans un ascenseur qui descend, avec l’ananas absurde. Il regarde la photo. Ceci n’est pas une fiction se dit-il tout bas, comme pour se persuader.

(ici manque une photo de chaussures à côté d'un ananas)

Elle le suit. Ils marchent main dans la main, sur l’avenue Nguyễn Huệ bondée. Elle se force à sourire. Elle dit qu’elle est heureuse. Elle est plus forte que lui. Elle cherche à lui rendre la rupture moins violente. Elle ne veut pas, pour rien au monde, le heurter. Lui ne dit plus un mot. Puis il s’en va. Il ne sait déjà plus ces derniers mots. Les mains se séparent. Les visages se perdent de vue. 


Son chauffeur l’attend devant le café l’amant. Il rentre chez lui, les yeux brillants et la bouche masquée. Elle est encore sur l’avenue. Elle ne sourit plus. Elle marche seul avec le souvenir de sa main. Et le visage de cet homme qui déjà s’estompe.



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