jeudi 6 juillet 2017

#529



Nous avançons sur la rue piétonne, ancien fleuve mort enterré vivant. Je devine son malaise de marcher main dans la mienne. Nos doigts se séparent froidement. Nous marchons côte à côte sans mot dire. Sans savoir pourquoi nous sommes encore ensemble. Les larmes montent. Je ne sais d’où exactement. Un dégât des eaux à l’intérieur fuit sur mon visage cerné. — Are you alright ? demande t elle inquiète. J’éclate en sanglot. Un sanglot inattendu, qui semble venu de très loin. Peut être retenu depuis l’enfance. D’un lieu connu de l’oubli seulement. Je lui parle. Je ne me souviens de quoi. Nous nous asseyons sur le banc qui nous attendait. J’essaie de me calmer. Elle me tient la main. Je ne tiens plus la sienne. Je regarde droit devant moi. Me confie à elle et aux immeubles de verre qui nous surplombent. Malgré la foule, la nuit semble être tombée sur nous seuls. Je pleure à nouveau. Plus fort. Comme une averse qui s’arrête un instant avant d’éclater en orage. Je ne me souviens plus de mes paroles. C’est Mathias qui parlait, pas moi. Subitement je me lève.
 — Where are you going ? 
— I am on my way.

Dans le taxi je me reprends. M’excuse par message d’avoir été aussi pathétique. Honte de m’être montré si faible. Sans défense. Devant elle qui sur le banc est devenue le corps de la ville. Mais elle ne répond plus. Les messages restent non lus. Son silence est insupportable. Il dure des heures, des jours. Je ne dors plus. Besoin de lire quelque chose d’elle, qu’elle termine ce qui a à peine commencé entre nous. Je lui supplie de me dire quelque chose. Peu importe quoi. J’appelle 60 fois son téléphone éteint. Dors une poignée de minutes. Puis appelle encore. En vain. Tente de forcer la rencontre, erre sur ses lieux de travail. Mais chaque fois, sur sa chaise, dans le même uniforme, c’est quelqu’un d’autre. D’autres jeunes femmes qui pourraient être elle. Je l’attends au bar d’un hôtel où elle travaille parfois. On me sert un macaron violet avec le café dá. Violet comme la teinture de ses cheveux. J’écris ça. Parce que ça fait partie de la vie de l’écriture. Parce que je ne suis plus certain qu’elle ait vraiment existé. Peut-être est elle dans ma tête. Peut-être que son corps est ma main qui se masturbe en l’inventant de toutes pièces. Puis je prends conscience du harcèlement que je suis en train de lui infliger. J’interpelle mon reflet et lui exige de se ressaisir. Ne pas replonger pas dans l’amour comme si c’était le premier. Ne pas retirer entièrement le masque. Parce que se montrer plus nu que la nudité à un prix. L'amertume m'envahit. Je n’appelle plus. N’oserai plus jamais me montrer devant elle... quand soudain, le téléphone vibre. 

— Je ne suis pas encore prête à te rencontrer à nouveau. Comment prétendre qu’il ne s’est rien passé ? Et puis elle change d’avis. Elle me dit de venir. Nous nous rencontrons comme deux voleurs, une heure dans un café avant le travail. Elle dit qu’elle veut arrêter. Elle me demande de l’embrasser dans la rue. C'est un ordre. Je m'exécute. Domine sa langue, pénètre sa bouche qui s'ouvre timidement. Plus tard elle me dira qu’elle ne peut échapper à sa culpabilité. J'écoute calmement. Ne cours plus. Apprécie la distance qui préserve notre désir. Je garde le silence. Et c’est elle qui revient vers moi. Le vent a tourné.


1 commentaire:

annaj a dit…

elle revient mais quelle part du chemin que la vôtre...