mardi 7 juillet 2015

#327


Comme tous les jeudis, tu arrives deux heures et demie avant ton cours. Toujours sur le même siège, dos à la fenêtre, gêné par le reflet des lumières au plafond sur l'écran, tu cherches à faire des phrases, souvent sans succès. Ici tu n'as jamais vraiment réussi à écrire quoi que ce soit. Et pourtant chaque fois tu t'acharnes, routine de l'échec nécessaire aux phrases pour un jour éclore.


Avant d'entrer dans la médiathèque, tu achètes sur le trottoir d'en face un ca phê dá à 10 000 dôngs le verre. La première fois, tu l'avais payé 15 000. Et puis à force de parler viet, la vendeuse te le fait au prix local. Ne pas parler la langue d'un pays a toujours son prix. Te souviens-tu de l'histoire du Père arrivé en France à 15 ans et demi ? Dès son arrivée à Paris, il acheta un paquet de chewing gum cent fois son prix. N'ayant pas de monnaie, il tendit un billet de 500 francs. La buraliste encaissa sans sourciller. Il se dit c'est cher la France, puis comprit par la suite qu'il s'était fait voler...Voilà son premier contact avec le pays. Ça déterminera tout par la suite. Dont son refus d'enseigner le vietnamien à ses enfants. Une promesse pour l'avenir : mes enfants parleront un français sans aucun accent. 

Une vingtaine d'années après, tu as appris le viet comme tu as pu, ici, sans cours, en écoutant les gens parler. Ne rien faire, t'asseoir et écouter, c'est au moins quelque chose que tu sais faire. Tu ne le parles pas très bien. Mais on te comprend. Souvent les gens sont étonnés de te comprendre. Ils te regardent, ne savent pas d'où tu viens exactement. Et puis tu parles, et ils comprennent leur langue dans un accent qu'ils n'ont jamais entendu. Leur propre langue devient étrangère venue de ta bouche.

Attention ! être clair à ce sujet : tes origines vietnamiennes étaient là un prétexte pour partir car en vérité, elles ne sont rien. Absolument rien. Tes racines vietnamiennes ne sont qu'une vague origine sur ton visage et ton nom. C'est aujourd'hui une certitude. Au début. Tu avais bien essayé de prendre contact avec une famille jamais rencontrée, sur les traces d'un passé ancestral... mais quel ennui ! Ce n'est pas parce-que vous partagiez un peu de sang qu'une amitié était possible. Tu ne crois pas en cela. Ça ne t'a d'ailleurs rien apporté. Uniquement des moments d'une pauvreté rare avec le sentiment désagréable de t'être contraint toi même à des obligations familiales fictives. Alors tu as coupé les ponts... et les paroles. Plus jamais tu ne les a revus. Sans aucun regret. 

2 commentaires:

Luc Comeau-Montasse a dit…

C'est étrange comme il y a des lieux (ou des temps) où il est impossible d'écrire. Comme si on y était coupé d'une lumière, d'un flux.

Bettina a dit…

Tout comme le flux et le reflux