vendredi 27 décembre 2013

#158



Comme prévu, le petit homme en kesa noir est venu relever dans ma boîte aux lettres ma page du jour précédent. À ma grande stupeur, Il l'ouvre et la lit longuement en silence devant moi, comme s'il faisait là l'expertise de la véracité de cette fiction écrite douloureusement des heures durant à la recherche d'une chance de hasard sous le regard tyrannique de mes reflets hantant les murs de ma cellule...
Une fois la feuille examinée, il lève gravement les yeux sur moi et me dit :

«— L'enterrement de monsieur M. est aujourd'hui. Veuillez me suivre dans la cour...»


Je vois le corps à même le sol à côté d'autres pierres tombales ainsi qu'une pelle plantée juste à côté de lui, comme si la présence de cet homme sans vie attendait patiemment une brèche dans la terre où disparaître. Il est donc temps de creuser.
La terre est si chaude que chaque coup de pelle s'y enfonce comme dans du sable. J'ai en quelques minutes à peine creusé un trou suffisament grand pour y jeter sa mort. Insatisfait, le petit homme en kesa noir me dit :

«— Le trou n'est pas assez profond. N'oubliez pas qu'il doit pouvoir contenir à la fois votre victime et vous-même... Continuez. »

J'ai donc doublé voire triplé la taille de cette fosse commune afin d'être certain d'y rentrer aussi quand l'heure sera venue. Le petit homme en kesa noir s'est retourné puis a baissé la tête avant de chantonner en boucle d'une seule et même note ces mots étrangers que j'avais entendus remonter jusqu'à ma meurtrière le premier jour de mon arrivée : a di đà phật, a di đà phật, a di đà phật, a di đà phật...



Après avoir allongé délicatement son cadavre dans la fosse, j'ai regardé le visage détruit de monsieur M. Ses yeux sont désormais deux trous noirs dans lequel son regard est tombé, je ne sais où. Son regard est absent de ses yeux. Il est impossible d'essayer d'y lire quoi que ce soit. Alors que je le regarde ainsi, sans vie, je ne peux m'empêcher de rester sur mes gardes, de le guetter subrepticement du coin de l’œil, non sans crainte, comme pour me préparer au réveil d'un éventuel geste, d'un possible mot à mon égard. 
Je ne me souviens plus de chaque mot qu'il m'a adressé. La seule chose dont je me souviens encore, c'est sa voix neutre et dénuée de ton semblant venir d'un lieu froid, étranger à son corps, comme si sa parole n'avait jamais été la sienne, comme si son personnage n'avait été que le vecteur d'une parole autre, parole d'un néant dont le corps mort ne fait aujourd'hui que confirmer l'inexistence.
Comment me recueillir ? Avec quels mots ? Quelles intentions ? Qu'attend le silence d'un cadavre si ce n'est une question dont la réponse sera de toute façon recouverte de terre avant même d'avoir été prononcée ?

J'ai préféré garder le silence au sein même de mon silence, ne rien adresser de plus, pas même par la pensée, à ce personnage qui même enseveli continuera de m'écouter d'une écoute morte, à l'affût de la moindre faute, de la moindre fausse note, écoute malveillante prête à se jeter sur chacun de mes mots prononcés ou écrits, comme pour aussitôt le remettre en doute, le démasquer, voire le tuer.





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