dimanche 22 décembre 2013

#156



J'ai été jugé coupable et condamné aux travaux forcés de l'écriture pour avoir écrit, écrit le meurtre d'un personnage fictif. Je croyais avoir fait exécuter monsieur M. sous la dictée des mots, en toute innocence, sans responsabilité aucune, n'ayant avant d'écrire jamais élaboré de plan, de projet, d'idée... Je crois sincèrement avoir écrit la mort de monsieur M. sans autre intention que de faire des phrases, moi qui au moment même de les écrire devais m'ennuyer à mourir.
Sa mort n'était donc pas un but en soi, j'ai rencontré sa mort au hasard d'un chemin de l'écriture, une écriture qui me dépasse et dont j'ignore les raisons, l'origine, le sens...

Alors pour quel motif ai-je été condamné ? Ma supposée culpabilité relève-t-elle du funèbre sujet abordé ou bien de l'acte d'écrire seul ? Autrement dit, suis-je enfermé ici pour avoir tué un personnage de fiction ou pour avoir simplement écrit ?
Ainsi sont les questions que je me pose assis devant la feuille blanche que je me dois de noircir avant que le petit homme en kesa noir comme de l'encre de Chine ne vienne la ramasser...
Mais comment écrire dans ces conditions, entouré, épié par mes multiples reflets dans le miroir des quatre murs entre lesquels je suis enfermé ? Et quand bien même je lève la tête, mon reflet dans le miroir au plafond me rappelle à l'ordre, me reproche de n'avoir encore rien écrit. Mes reflets ici semblent être les différents profils de ma conscience, conscience de ne pas savoir écrire, de n'avoir jamais su. J'aimerais commencer par jeter quelques mots comme ça, au hasard, comme ils viennent, afin que l'un d'entre eux daigne ouvrir une brèche étrange où m'engouffrer sur quelques lignes mais les ratures étant interdites, je dois peser chaque mot avant d'en choisir un susceptible d'être posé sans méfiance. Après tout, j'ignore ce qu'ils feront chaque jour de toutes ces pages. Mieux vaut rester sur mes gardes dans la crainte qu'elles se retournent contre moi.

Soudain, dans le reflet qui me fait face, ce n'est plus mon visage que je vois mais celui de monsieur M. silencieux me regardant fixement, la main devant la bouche, comme pour discrètement insinuer qu'il vaudrait peut-être mieux ne rien écrire du tout...
Comme pour répondre à son silence, d'un jet, j'écris :

Qui était monsieur M. si ce n'est un reflet qui s'est révolté contre le regard de sa chair ? L'image d'un homme qui n'était plus un homme alors que sa main gauche grattait du papier comme il se gratte la tête cherchant à trouver quelque-chose à faire dans cet enfer de secondes se succédant depuis qu'il est là et qu'il faut désormais faire avec sa présence... scandaleuse.
Monsieur M. n'est pas, comme le dit la légende, un homme tombé dans son reflet mais bien un reflet tombé dans l'homme qu'il n'est plus quand il commence à écrire.

Sur ces mots je me demande... m'a -t-on condamné pour le meurtre de monsieur M. ou pour mon suicide ?




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