mardi 3 décembre 2013

#148




Monsieur M. n'a même pas pris la peine de se nettoyer le visage, de soigner ses plaies, de tenter de reboucher le trou dans sa tête ressemblant comme deux gouttes d'eau à un point final posé entre ses deux yeux ouverts à jamais. À croire qu'il voulait garder sur son corps les traces de la barbarie des auteurs de sa mort. Au fond, peu importe leur provenance, peu importe dans quel pays se situe le village où il s'est fait exécuter, peu importe la date et l'heure où ils l'ont laissé pour mort, par terre, au milieu de la poussière en sang et des crachats qui séchaient.

Ce fut n'importe où, et n'importe quand. Et ce fut n'importe qui qui pressa la détente. N'importe qui s'étant désigné de lui même, le doigt levé, comme un enfant pressé de donner la réponse à une question du maître... C'était d'ailleurs peut être même un enfant... Un enfant qui jouait... Qui sait ?

Et puis j'ai compris pourquoi monsieur M. était revenu...

Il était venu chercher un livre posé sur sa table de chevet. Il arracha une de ces pages, pas n'importe laquelle, et d'un ton sec et autoritaire, il me dit :

« ne lis pas — mange ! »

Ainsi, je me suis soumis à sa volonté, et après les avoir longuement mâché, j'ai avalé ces mots :

Parle, toi aussi,
parle le dernier à parler,
dis ton dire.

Parle —
Cependant ne sépare pas le Oui du Non.
Donne à ta parole aussi le sens :
lui donnant l'ombre.

Donne-lui assez d'ombre,
donne-lui autant d'ombre
qu'autour de toi tu en sais répandue entre
Minuit Midi Minuit.

Regarde tout autour :
vois comme cela devient vivant à la ronde —
Dans la mort ! Vivant !
Dit vrai, qui parle d'ombre.

Vois comme se rétrécit le lieu où tu te tiens :
Où veux-tu aller à présent, toi en défaut d'ombre,
   où aller ?
Monte. En tâtonnant, monte.
Plus mince, plus méconnaissable, plus fin !
C'est ce que tu deviens, plus fin : un fil,

le long duquel elle veut descendre, l'étoile :
pour en bas nager, tout en bas,
Là où elle se voit
scintiller : dans la mouvement de houle
des mots qui toujours vont.

Paul Célan (traduction, Maurice Blanchot)


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