vendredi 29 mai 2015

#312


Le ciel est bas. Les gouttes te criblent de coups. Tu as mal aux joues et aux paupières. La pluie : un passage à tabac. Tu avances sur le scooter les yeux fermés. Si tu avais un accident, tu n'en serais même pas témoin. Voilà ce que tu pensais quelques minutes avant de tomber. C'est étrange. Durant la chute, tu n'as pas eu peur. Tu t'es laissé glisser calmement sur la chaussée inondée. Tu t'es aussitôt relevé, narguant la douleur. Puis tu es reparti froidement vers ta destination. Où allais-tu déjà? À l'école.


Une fois devant le portail, un sentiment d'amertume t'envahit. Amer d'être tombé ou d'avoir survécu à ta chute? Soudain: l'appel d'un verre de whisky. La pluie redouble d'intensité. Il y a un pub à deux pas. Le Bernie's. Quinze heures passées. Le milieu mort de l'après midi pour les gens qui ne travaillent pas. Tu entres. Les serveuses en minijupe verte et polo bleu-marine posent à l'entrée. L'une d'entre elles t'amène la carte et barbouille des politesses dans un anglais brouillon. Tu restes debout, l'oeil figé sur les prix. La serveuse à tes côtés. Silencieuse. À l'écoute. Prête à te servir. Elle a remarqué tes plaies sur le bras et la main.


Tu commandes une Guinness. Guinness is good for you. C'est écrit sur le mur. C'est pourtant bien trop léger. Et cher. Tu croyais ça plus fort, regrettes de ne pas avoir commander un whisky. Tant pis. Musique : succession de hits mainstream, véritable mépris du silence. Coup d'oeil dans la salle. Quatre clients: une jeune femme seule avec un demi à peine bu les yeux penchés sur son iPhone. Derrière elle deux types d'une cinquantaine d'années buvant probablement depuis le début de l'après-midi. Tu les regardes et te dis : ne pas devenir comme eux au même âge... surtout pas. À côté d'eux un autre type, français à lunettes croisé maintes fois pendant des années dans un autre café, oloé aujourd'hui disparu, à qui tu n'as jamais adressé la parole, et que tu retrouves là, le jour de ta mort ratée. Lui aussi t'a reconnu quand tu es entré. Il est encore seul. Il l'a toujours été. Tu te souviens avoir écrit à son sujet. Quelques phrases sans interêt qui pourrissent dans ton vieux PC. Autant l'ignorer.


Tu regardes de plus près ta main et ton bras égratignés. Une goutte de sang s'écrase sur la table. Tu tentes d'apercevoir ton reflet dedans. Sans succès. Tu ne relèves pas ton pantalon de peur de voir la profondeur des plaies. Le contact du tissu mouillé te brûle la jambe. Tu préfères ne pas savoir. C'est plus supportable ainsi. Tu bois à grandes gorgées, regardes le dos des hommes qui regardent la pluie tomber. Tous les visages et les corps sont tournés vers elle. Vous la regardez tous. On ne saurait dire si elle vous ennuie ou vous fascine. Peut-être les deux à la fois.


Tes chaussettes trempent dans tes chaussures pleines d'eau. Sensation de marcher dans un pédiluve. Ton pantalon est déchiré. Il doit en rester un bout sur le goudron. Tu vas te pointer au travail comme ça: ensanglanté du genoux et du bras, pantalon troué, haleine d'ivrogne irlandais. Tu commandes quelque chose de plus fort. Un whisky. Jameson. Pas trop âgé histoire de ne pas te ruiner. Et puis merde... Ce n'est pas tous les jours qu'on rate sa mort. 
— Mais tu as cours avec des enfants ! Des enfants ! Voyons, ne sois pas aussi irresponsable ! Tu ne vas pas t'y pointer bourré ! Même légèrement, ça ne se fait pas !
— Ferme ta gueule ! Tu entends ! Ferme-là ! 

Une voix du dehors s'infiltre dans ton écriture. Elle interfère la voix du journal. Tente de te donner mauvaise conscience, de te ramener à la vie... hors des pages. Tu sens un poids peser sur ton ventre et tes poumons. Un sac de larmes macérant depuis bien longtemps. Pourtant tu ne ressens rien. Seul ton corps semble avoir des sentiments. Toi dedans, tu restes de marbre. Ton regard froid se promène sur le trottoir inondé, sous la jupe de la serveuse, dans ton verre déjà presque vide. Puis il revient sur la page de ton écran. Tu écris : je suis mort... commandes un autre verre. Encore !
— On the rocks ? 
Non, surtout pas. Que les glaçons n'adoucissent pas le shot dont tu as besoin. Tu le veux sec. Sans rien
— Dry please. Dry...
Ça se dit dry pour un whisky ? Qu'importe, elle semble avoir compris.

Le sourire de la serveuse. Elle te parle, te drague. Vient de t'entendre parler viet au téléphone, te demande comment tu sais parler sa langue, toi, l'étranger.
— Anh đã ở đây được 10 năm rồi... (Dix ans que je suis ici)


Tu n'iras pas plus loin dans la conversation, presque énervé d'être mis en demeure de parler pour ne rien dire. Tu penses à Léo qui aux côtés de Brassens et Brel disait qu'il faudrait dans la rue pouvoir faire l'amour à une femme instantanément. Oui, sans même besoin de passer par la parole. Un léger sourire. Un ėchange de regard. Et puis au lit. Il y a juste à côté des salons de massage dans lesquels tu pourrais te rendre dès maintenant. Tu penses à une autre bouche que celle de T., à d'autres mains, d'autres ongles, une autre couleur de vernis, une autre façon de regarder, de toucher, de lécher. Tu penses au filet de sueur sur des cuisses dodues, à la blancheur d'un débardeur moulant sur un visage encore inconnu... 

Tu n'aurais pas écrit ça il y a encore quelques mois. Mais ici, dans ce journal, tu ne t'interdis plus rien. Et tant pis si ça rebute, si ça dégoûte. Ta parole reste celle d'un homme médiocre. À quoi bon le déguiser derrière une énième posture ? Tu as honte de qui ? De ceux cachés derrière le nombre de vues ? Ça fait longtemps que tu ne prêtes plus attention aux statistiques. Alors ? Combien sont-ils aujourd'hui ? 14. Dont la moitié tombée là par hasard... et repartie aussitôt. Il en reste 7. Où sont-ils ? À ta table ? Les chaises sont vides. Il n'y a absolument personne. 

Te voilà déjà en train de mitrailler le clavier. Qu'écris-tu ? De la voix. Une voix venue d'ailleurs qui dépasse ton désir d'écrire, qui réclame le droit à l'existence, indépendamment de toi, de ton nom et de ta petite histoire sans interêt. Dans ce journal les faits sont des phrases. Elles ne cherchent pas à témoigner. Ce journal est le fourre-tout de ta langue, une déchèterie de notes. Qu'est-ce que ce journal si ce n'est la contrainte d'une écriture sans contrainte... à jamais inachevée? L'écriture d'un geste. Le geste de l'écriture. Sa trace numérique. Publier ici ne représente plus aucun risque. Ton appréhension des débuts a disparu. Plus de 300 billets pour enfin te sentir chez toi. Et chez toi, tu laisses le masque et les postures sur le porte manteau. Tu peux rester sale et nu, passer des heures à te satisfaire d'une paresse obscène. Seul Dieu connait l'odeur répugnante de ta solitude...

17 heures. C'est bientôt l'heure. Le cours n'a pas commencé. L'esprit des élèves est à la fenêtre. Les arbres les appellent. En cette fin de journée, ils viennent toujours en trainant le pied. Fatigués, ils ont besoin d'air. 


Et toi d'un autre verre.



1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

Les deux-roues à l'arrêt sont moins dangereux.

L'écriture peut être un accident : mais si on arrive à y réchapper, il en reste des traces (je suis juste un chiffre de statistiques) par la beauté du geste.