samedi 23 mai 2015

#311


Aujourd'hui est comme les autres jours. Et pourtant, tu ne supportes plus le jour qu'est aujourd'hui. L'angoisse déborde de tous tes trous et pores. Sens-tu comme ta puanteur est humaine ? Ce n'est pas des frissons sur ta peau, mais un véritable tremblement de chair. Ton silence transpire la colère d'être aussi faible. Le mépris que tu éprouves envers toi-même est illimité. L'enfer est là, dans la moiteur d'un orage qui refuse d'éclater en sanglot, par peur du ridicule. Tu vas même jusqu'à lever les yeux au ciel pour quémander, d'un couinement humiliant, le répit et la pitié, dont chaque seconde est dénué.

Tu ne cherches plus à te mentir. Bien au contraire, tu veux à tout prix t'attaquer à ton orgueil déjà bien mal en point. Regarde, il est à terre. L'ironie de certaines paroles, les sourires en coins, les regards aussi furtifs qu'insultants, tu croyais pouvoir les encaisser sans sourciller. Mais aujourd'hui, ton masque impavide se fissure. Tes joues rougissent. Tes poings se ferment. Tes yeux sont gorgés d'une vengeance glaciale. Ça va tomber sur quelqu'un, le premier venu, celui qui passera devant toi et qui aura le malheur de t'adresser la parole.

Mais personne n'osera s'approcher. On devine aisément que tu n'as plus la patience de côtoyer qui que ce soit. Alors on t'ignore. Seul un rêve pourrait te sortir de cet état. Tu décides d'aller boire. Seul. Par besoin. Oui, tu as besoin de boire. Tous les jours ou presque. Besoin de t'assécher la salive. Besoin de boire du poivre et du cuivre. Un rouge terreux et tannique. Une bouteille entière. Tu n'as pas les moyens pour de tels vins. Alors tu marches sur Đồng Khởi et te rabats sur l'happy hour d'un bar à vin prétentieux. Le verre à moitié prix jusqu'à sept heures. Un Malbec argentin. Pas cher. Plus que quelconque. Tu en descendras cinq avant de rentrer assommé et de tomber tout habillé sur ton lit.

*

je cours la peur au ventre à la recherche d'un lieu sûr où me réfugier... ma voiture a disparu... je l'avais pourtant garé ici... mais j'ai beau revenir sur mes pas, ici n'est déjà plus là... tout change à mesure que je me déplace... tant pis, je finirai en courant... je continue à courir dans un village en pierre d'une autre époque... tout le monde me regarde... tout le monde remarque mon affolement... je cours... je cours... je cours... je ne sais combien de temps j’ai couru... je n’ai pas la notion du temps... c’est la nuit à présent... je ne l'ai même pas vu tomber… j’arrive sur une avenue... il n’y a personne… je reconnais à cent mètres de moi une cabine... je cours... je cours pour l’atteindre au plus vite... dans la hâte, je compose le premier numéro qui me vient en tête... 05 ** ** ** 05... mes mains tremblent... elles sont gorgées de terre et de sang...

— Allo? 
— Oui, c’est moi, je dois vous parler... je vous appelle pour vous dire quelque chose d’important... Il s'est passé une chose terrible... il était encore vivant... Mon dieu, oui il bougeait encore... aidez-moi pitié, aidez-moi... venez me chercher... je crois qu'ils sont après moi... j'ai perdu ma voiture...  j'ai peur... aidez-moi... je ne sais pas où aller...  venez me chercher... vite... je crois que je deviens fou...
— Mais pourquoi tu me vouvoies à la fin !?

*

En ouvrant les rideaux ce matin, tu as salué un visage en sueur à ta fenêtre. Il t'a souri avant de disparaitre, suspendu au fil du ciel presque bleu... 

... le rêve t'a fait du bien. Tu vas mieux.




1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

L'imprévu de l'autre côté de la vitre : soit la nettoyer, soit la franchir...