mardi 5 mai 2015

#305


Tes nuits échouées ne sont plus une succession d'échouages. Mais une suite d'échecs. Tu n'écris plus. Ce n'est pas faute d'essayer, chaque jour, à la bibliothèque, dans un café, sur un banc, à ton bureau, dans ton lit, parfois même aux toilettes, durant ce qu'ils nomment bêtement les heures creuses, heures si précieuses parce qu'ouvertes sur rien, sans lesquelles tu ne supporterais pas le jour jusqu'à la nuit tombée. Ouvrir ce journal est un piège que tu te tends : par ce stratagème, tu forces l'écriture comme le prisonnier la serrure de sa cellule.

Ainsi tu essaies d'écrire. En vain. Depuis la publication, tu n'entends plus rien. À croire que le silence a perdu sa voix. Tu vis depuis des mois sans musique, les fenêtres closes, dans l'absence du chant des oiseaux, du bruit des hommes et de leurs machines. 
Derrière la vitre, de jour ou de nuit, l'horizon est toujours une impasse. Tu ne parles pas la langue qui te permettrait de traduire ce qui te ronge, cet aveu que tu ignores. Coupable, toujours coupable, parce que ne pas écrire te met malgré toi dans un état de mauvaise conscience...


Sans convictions, tu cherches dans un vieux PC dont tu ne te sers plus des textes abandonnés.  Tu tentes de les reconquérir. Mais leur lieu est poussiéreux, vide comme une maison dans laquelle on a habité un temps, avant de partir sur un coup de tête, sans rien laisser derrière, pas une trace : aucun meuble, aucune photo, ni sentiment, ni souvenir. Un jour, on revient par hasard, sans nostalgie aucune. Les arbres centenaires sont finalement tombés, les pièces ne sont plus les mêmes. Elles semblent plus petites. Les mots prononcés, les voix, de la famille, des amis invités, les tableaux peints, les vers raturés, les instants de solitude extrême, tout ça n'a jamais existé. On ne reconnait plus rien. On a oublié depuis longtemps celui qu'on était. Ce n'est plus chez nous. On a plus rien à faire ici.


Combien de textes morts-nés à peine commencés aussitôt amputés de leur nécessité ? Combien de paragraphes abandonnés avant même d'avoir épuisé leur ratage ? Ratage dans le sens d'échec certes, mais aussi ratage comme passer à côté de ce qu'ils auraient pu devenir s'ils n'avaient pas été dépendants de ta main gauche pour tracer leur route. 
Au fond, tu payes le prix de ta paresse exorbitante. Écrire devrait être une pratique quotidienne. Et tu te trouves tant d'excuses. Tu aimerais secrètement trouver un moyen pour que l'écrit s'écrive de lui-même, sans devoir passer par ta main pour continuer son chemin. Tu aspires à n'être que ton propre lecteur. Peut-être même que tu écris pour ne plus écrire. Tu écris pour épuiser ton désir d'écrire, ton fatigant désir de répondre à tes lectures, et ainsi devenir un lecteur nu, sans textes, sans voix, un véritable silence de lecteur qui n'a plus rien à ajouter.

2 commentaires:

annajouy a dit…

je reconnais chacune de ses sensations, chaque peur, chaque étreinte à la gorge...
je dis cependant ça reviendra. et lentement ça revient, un apprivoisement.

Luc Comeau-Montasse a dit…

Ça palpite,
et les mots se cachent sous ton désir

le ciel est sans nuage parfois
et pourtant on sent clairement
le désir de pluie de la terre
et la présence convoquée de l'eau

Ça palpite
et la source des mots
est en promesse claire ici déjà.