dimanche 6 avril 2014

#180




Alors que chacun de ses personnages disparaissait sous ses yeux d'une mort toujours plus énigmatique, que les lieux d'écriture furent saccagés voire oubliés aussitôt traversés, alors qu'à mesure qu'il avançait sur le chemin de sa rage de taire il comprit qu'il n'échapperait pas à l'homme qu'il était, monsieur M. décida, d'un coup de sang gorgé de pensées, de détruire l'espace et le temps écrits de ses propres mains. En effet, il avait soudain ce curieux désir d'errer dans un désert sans voix ni vie à l'horizon, un désert sans horizon, sans ciel ni terre, juste un carnet ouvert comme des veines sur des pages encore vierges qui patiemment attendent les balafres d'un trait pour enfin avouer...

Monsieur M. regarda son livre une dernière fois, il relut la première page, celle où sa tragédie commença, une nuit comme une autre, chargée de l'ennui d'un homme qui n'en pouvait plus de ne plus rêver, et qui s'est mis à écrire, à faire croire qu'il rêvait ce qu'il écrivait, jusqu'à le croire et le rêver, tombant de sommeil comme dans un piège qu'il s'était à son insu lui même tendu, un piège du mourir, du mourir sans issue : l'écriture... ce sursis à perpétuité.

Après la première page, il relut aussi les suivantes et n'était plus certain de les avoir écrites... mais qui d'autre? se dit-il... et puis dans la colère de n'avoir rien su élucider, monsieur M. détruit son bureau à coup de hache en hurlant et mit le feu à ces morceaux de cadavre de bois avant d'y jeter les pages qu'il venait de lire, les pages pleine de l'encre de ses nuits d'insomnies qui s'enflammèrent d'un seul coup, à croire que chaque ligne était imbibée d'alcool... et monsieur M. resta bouche bée à écouter le bruit des flammes comme autant de cris, les cris des personnages brûlant d'une vengeance qu'il ne leur avait jamais accordée...

Au fond c'est vrai, ces personnages n'ont jamais eu leur mot à dire, ils étaient tous à sa merci et c'est cette toute puissance, ce pouvoir injuste et ignoble que monsieur M. ne supportait plus. En les brîulant cette nuit, il espère secrètement que chacun de ses personnages se réincarnent sous d'autres formes, métempsycose de leur âme dans d'autres mots revenant sur les pages à venir pour se faire justice... car monsieur M., rongé par la culpabilité, ne désire plus qu'une seule chose : payer.






Aucun commentaire: