mardi 10 janvier 2017

#491


Assis face à un arbre fleuri d'étrennes et deux destructeurs d'escalier. Les marteau-piqueurs dans ma tête font vibrer mon squelette. Bu trop tôt aujourd'hui. Le vin rouge assomme. Impose une sieste que je ne peux me permettre si je veux écrire. Besoin d'un café dá, peut-être même deux. Ça m'empêchera de dormir ce soir mais tant pis. Pas de thé aujourd'hui. Le thé est intérieur. Le cafė dá se boit dehors, il donne la force d'affronter la rue à ciel ouvert. Sur le chemin, croisé une vieille deux mandarines en main, un bambin borgne et crasseux tête contre un pneu l'oeil rivé sur le portable de sa maman. Je n'ai pas écrit tout de suite. Pensais pas en être capable. Et puis, malgré l'épuisement, la ville me pénètre suffisamment pour écrire d'elle-même. Écrire assis sur un trottoir, c'est devenir les yeux le nez et les oreilles de ce trottoir. Une fille vient de s'arrêter juste devant moi. Elle est assez proche pour voir ce qu'elle cadre dans son téléphone. Elle a pris cette photo là :



Toujours le sentiment de regarder la ville à son insu, dans son dos. Et réciproquement. Notre relation est devene intime. Par exemple, à l'instant même, un bus vient de passer et une jeune fille masquée a croisé mon regard, a surpris ma solitude. elle rentrera chez elle et rapportera à la ville qu'un étrange étranger en chemise noire écrivait ã son sujet sur un trottoir, en plein après-midi. Le journal tourne en rond comme les mouches autour de ma table. Ne pas lutter contre sa rengaine. Sans elle, mon écriture ne ferait que traverser la ville sans prendre le temps de l'apprivoiser (prendre le temps qu'elle m'apprivoise aussi, surtout). Il m'est nécessaire de ne rien faire du tout pour être capable de la saisir un tant soit peu. Quitte à n'écrire rien de pertinent. Une peau noire s'assoit à côté. Un soudain élan en moi me pousserait presque à l'aborder. Parfois je suis si seul que la parole me démange. Je me parle à voix haute assez souvent. Comme pour me tenir compagnie. La succession des billets sur le blog ressemble à ce tas de sacs plein de débris. Ruines des textes commencés aussitôt détruits, ou pensés sans jamais avoir su les commencer.


La vendeuse de soupe de crabe guette le petit creux des clients assis. De même je guette celui du lecteur inconnu à qui je m'adresse. Dans mon regard la même détresse. Le même nombre misérable de clients. Je fais ma tambouille et la livre gratuitement à qui veut bien passer. Sa nécessité à elle est tout autre : elle doit vendre ses bols, même à un prix modeste. Elle s'en va tourner ailleurs. Immobile à ma table, l'écriture continue de son côté son trajet.


Écrire la fourmi qui montait sur les mots encore frais. Écrire sa trace sur l'écran après l'avoir tué du bout du doigt. Écrire le paquet de clopes écrasé sur le passage piéton. Écrire le verre de café plein. Écrire le verre de café vide. Écrire les cireurs de chaussures, le nain vendeur de ticket de loto. Écrire le genou qui remue du type à ma gauche. L'air tranquille de l'autre à ma droite. Écrire la douleur lancinante de mon annulaire. Écrire le poids de mon alliance 18 carats. Écrire la pause du gérant qui s'assoit un instant. Écrire les taxis aussi vide que le regard de leur chauffeur. Écrire l' enfant qui regarde par terre et tape dans un caillou. Écrire le bout de fesse qui déborde du short de sa jolie maman. Écrire son père un peu derrière qui photographie ce que la fille de tout à l'heure à photographier aussi. Écrire une bribe de discussion en français « il m'a fait faux bond et...» Écrire la mouche qui vient de se reposer au coin de la table. Écrire son envol suite aux secousses que mes doigts provoquent en tapant sur le clavier. Écrire le courant d'air qui caresse ma nuque et l'écorce d'un jeune arbre planté là. Écrire l'odeur nauséabonde du camion benne orange, écrire la grimace de l'anglaise que les relents d'ordure dégoutte. Écrire le type t shirt bleu qui marche lentement en fumant sa clope, écrire celui qui le précède en pressant le pas, écrire le sourire de la robe noire à pois rouges, écrire le bus de touristes qui regardent notre terrasse l'air blasé, écrire le regard de la dame qui croise le mien, écrire la sueur, la graisse, les ongles vernis sur tongs, le reflet des voitures dans les lunettes de soleil, les barbes grasses, les peaux bronzées à la plage, écrire ma lėgère envie de chier retenue par peur de ne las trouver de papier dans les toilettes, écrire la peau noire qui s'en va, la serveuse qui débarrasse aussitôt sa table, écrire le costume ridicule des portiers qui s'emmerdent sec, écrire le client à la réception qui check out, l'autre derrière qui check in, écrire le sac à dos porté sur le ventre par peur des pickpockets, écrire l'air grave du type à gauche qui regarde la ville défiler, écrire la Vespa noire qui part a contre sens, écrire les trous d'un jean aux poches arrières étoilées, écrire quatre écoliers qui traversent, écrire les doigts pointés de deux coréens qui cherchent ã s'orienter dans l'inconnu, écrire écrire le ciel dans l'écran du portable éteint, écrit un énième coup de Klaxon, écrire tout ce qui passe avec la certitude qu'il ne se passe absolument rien, écrire lassé, assis sur ma chaise, les pieds sur le pavé comme enlisé dans du sable mouvant, écrire comme j'inspire, expire, soupire, écrire le panier en osier du vendeur de cacahuète à casquette marron, écrire le gérant déjà relevé qui sert les nouveaux clients arrivés, écrire la photo de ma fille qui tète le sein de ma femme, écrire sans sourciller le chaos qui m'assaille, sans savoir pourquoi, sans aucune raison, ni pour passer le temps, ni parce-que je sais le faire, car plus je pratique, plus j'ignore tout du geste d'écrire, écrire le gérant sa fille sur les épaules, écrire que je suis père et que ça n'a rien changé à ma difficulté d'être, écrire sans mémoire, sans passé, sans histoire, sans fiction, sans livre à faire, écrire sous la contrainte d'une volonté dont j'ignore tout, écrire beaucoup sur le peu des choses, du temps, écrire sans aucun propos, écrire presque sans mots, ce ne sont pas des mots, mais des bouts de visages, de jambes,  de main, de métal, de bois, d'inox, de verre, de glace, de vitres, de pierre, du plastique, écrire le fleuve de la ville qui se noie à l'intérieur des phrases, son flux continu me dénude, me vide de toute pensée. Où suis-je quand j'écris face à elle ? Que reste-t-il de celui qui porte mon nom ? Du mari, du père, du fils, du professeur que je suis, de l'enfant que j'ai été ? Il reste deux mains qui mitraillent un clavier, des oreilles et un oeil à l'affût qui se relève de l'écran une fois quelques mots posés avant de replonger aussitôt dans la page pour saisir un fragment du temps éprouvé, je suis une antenne qui capte tout ce que la ville émet, un récepteur vide à remplir, à remplir pourquoi ? Je n'en sais rien, je ne sais pas pourquoi je fais ça, pourquoi je suis obligé de le faire, pourquoi je brûle autant de temps à écrire, tout en sachant que ça ne mène nulle part, ne rapporte strictement rien, que reste-t-il de mon humanitė dans une après-midi pareille, je ne suis plus que des sens aux aguets, ma chair n'a pas plus à dire que l'écorce d'un arbre, une table en bois, une chaise en toile, je suis une chose parmi les choses, une chose qui traine le corps d'un homme assis dans la ville un jour de saison sèche.



2 commentaires:

selenacht a dit…

Des sens aux aguets et des mots : ne serait-ce pas justement aussi bien, une définition minimale de l'humanité ?

Anna Urli-Vernenghi a dit…

C'est bien l'élan.
Un bon regard j'espère, vous percevez de vos lecteurs,