dimanche 1 janvier 2017

#486


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Premier jour sans blog depuis 4 ans. Surpris de n'en ressentir aucun vertige. Sûrement parce-que je n'ai rien effacé. Il peut ressusciter n'importe quand. Intact. Pourquoi fermer alors ? Pour savoir si ça changeait quelque chose d'être hors ligne. Mais le suis-je vraiment, puisque ce que j'écris en ce moment est destiné aux nuits échouées ?

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Désir de me déposséder de tous, des textes inachevés, les publier quelque part, tel quel, faire place nette, n'avoir plus aucun incipit, aucune phrase sur laquelle me reposer. Fermer le blog, c'est mettre en acte une fausse disparition, c'est toucher au désir de tout supprimer, sans en être capable. 

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J'ai peu de mots auxquels m'accrocher. Ce qui cherche à se dire est à l'étroit dans la pauvreté de mon vocabulaire. Je tourne certainement en rond autour de quelques mots. Toujours les mêmes. Leur nombre doit pouvoir se compter sur les doigts d'une seule main. Quand, rarement, un mot un peu sophistiqué apparait dans la phrase, je m'en méfie. D'abord, je me demande d'où il sort. Et puis il sonne faux et je n'ai aucun rapport intime avec lui. Il donne d'abord l'illusion d'exprimer quelque chose d'inexprimable sans lui, parce -que la précision de sa définition lui donne un air irremplaçable, mais sa lourdeur détruit toute vie dans la phrase. Je n'ai rien contre le mot en lui-même, mais besoin de l'apprivoiser pour lui donner vie.

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Je ne connais aucun lieu où le calme est parfait. Et même si j'en trouvais un, je resterai intranquille. Parfois, dans le silence le plus nu qui soit, la tête fait un bruit continu. Au contraire, le brouhahas de la rue mène à une attention flottante, presque distraite, présence-absence confortable pour écrire.


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Il n'y pas si longtemps, j'avais besoin de me réfugier dans la ville. Aujourd'hui, quelque chose me contraint d'écrire dehors. Là. Sur le trottoir. Dans le ronronnement des machines, les allées venues des passants, l'attente des chauffeurs de taxi arrêtés, l'ennui des portiers aux heures creuses du milieu d'aprèm, le pas qui traine des serveuses fatiguées, les flics en civil éméchés caisse d'heineken vide à leurs pieds, le reflet des façades dans les vitres... Je ne suis ni un touriste qui passe, ni un habitués. Je n'appartiens pas vraiment au mouvement de la ville. Me sens plus proche des chaises vides à côté, du tremblement du thé dans la tasse. 


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Devant la ville continue de tourner. Un ongle entre deux dents, le regard dans le vide, j'attends une phrase à écrire. Elle ne vient pas. 

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J'écris parfois pour donner un objet à mon angoisse. Mais mon écriture est sans objet.

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Hors ligne, un site respire encore. J'ai peut-être fermé pour savoir si les nuits échouées existaient sans le web. Le blog, même hors ligne, reste mon unique lieu d'écriture. Je sais aujourd'hui que j'y suis très attaché. Parce-que j'y suis un peu (très peu) lu, bien sûr. Mais j'ai trouvé une autre raison en fermant : sa forme ramasse en un seul lieu le cheminement de ma pratique. J'archive en séries titrées pour faciliter le relecture mais la direction du travail est avant tout la succession des billets numérotés. C'est la seule série qui signifie quelque-chose pour moi. Ça avance. Pas droit. Comme un type un peu ivre sur le chemin du retour. Ça avance. Et c'est compté. Comme le temps. 


On dit que le blog fabrique de l'oubli à cause de l'empilement des billets. rien n'empêche de replonger dans les "archives". D'ailleurs, est-ce qu'une page papier lue est considérée comme une archive parce-que déjà tournée ? Il m'est arrivé de lire des blogs du début jusqu'au dernier billet, revenir sur des billets déjà lus de les relire différemment avec le temps passé. Ce que laisse Francis Royo par exemple, est-ce mort parce-ce qu'il est mort ? Parce qu'Analogos est désormais "sans activité" ? Personnellement je le lis souvent. Et ses vers sont bien vivants.

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Le blog est une forme secrètement méprisée par bon nombre de blogueurs.

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ma voix sort de sa cage, sale éraillée, des mouches tournent autour de la bouche sèche, le silence oublié a mal tourné, tout comme le lait tiré au sein du néant, aveuglée par le jour, j'avance à tâtons les mains sur le clavier. J'ignore où je vais.

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photo d'en tête : ouvrir dans le noir une fenêtre sur l'intérieur. On aperçoit une structure, un escalier. J'ignore où il monte. La photo d'en tête n'est pas seulement une illustration. Elle a une conséquence sur le travail. Chaque fois que j'ai changé d'en tête, l'écriture a dérivé.

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Les grues sont innombrables. Chaque mois un nouvel immeuble se dresse. La ville écrit sous mes yeux. Tout comme moi face à mes phrases, elle semble ne pas savoir où elle va.

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Je ne passe pas par la mémoire consciente pour écrire. J'ignore pourquoi. L'enfance n'ouvre rien. Peut-être parce que je n'en ai plus aucun souvenir. Depuis quand ? Mais elle doit être en moi quelque part, perceptible dans ma façon d'être au monde.

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 fermer le blog, c'est aussi créer un temps mort.

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des mouches se posent sur mon avant bras, au coin de la table qui tremble à chaque lettre tapée. À gauche un masseur vient d'imposer un massage à un étranger devant sa bière. Il s'attarde sur les jambes et les genoux. Son vélo attend au bord de la route. Un chapeau conique me propose d'acheter un éventail, je baisse les yeux, dis non de la tête sans même lever le regard. Rien n'interrompt la marche de l'écriture. Un serveur passe, pointe du doigt le masseur et dit à l'étranger "his massage no good!" L'étranger rit. Le masseur reste assis, trinque sa canette de redbull contre la tiger bia de son client. Une casquette s'approche et me propose de cirer mes vieilles godasses. Je baisse les yeux dis non de la tête, rien n'interrompt la marche de l'écriture. Même quand elle marche dans le vide, n'écrit sur rien.

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dîner de noël en tête à tête avec le mur : deux radis, un jambon, trois citrons et quelques figues.


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Je ne suis pas dupe : écrire sur l'écriture donne l'illusion d'avoir quelque chose à écrire.

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Toujours obligé de mentir pour aller écrire. Prétexte quelque chose à faire, du travail, un rendez-vous. Comme s'il fallait que ça reste secret. Comme si écrire était une infidélité à la vie de famille.

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les décorations de Noël sur l'hôtel Caravelle. Des fils lumineux sur chaque contour de façade. J'ai imaginé toute une ville décorée ainsi. Ce serait extraordinaire, de surligner de lumières toutes les lignes qui nous entourent. On verrait enfin la gigantesque cage labyrinthique dans laquelle nous vivons.


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Quand je suis assis à ne rien faire, j'essaie parfois d'imaginer mon visage. Il me semble que j'ai l'air très sérieux, presque grave. Le masseur n'est d'ailleurs pas venu m'aborder. Ou bien ma posture dégage une intériorité que personne n'ose déranger. Comme si j'étais en période de deuil et que tout le monde, à voir ma gueule fermée, le devinait.

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deux masseuses marchent main dans la main, comme des écolières après la sortie des classes. À la terrasse, je peux sentir l'odeur du regard des hommes sous leurs jupes. 

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J'échange quelques mots avec un flic-oiseau. Il m'offre une cigarette. Me demande d'où je viens. « — je ne me souviens plus.» Nous rions ensemble.

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tous les métis de mère française et de père viet que j'ai rencontrés font 10 ans de moins que leur âge. Nous avons tous des gueules de bâtards sensibles.

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Je regarde au loin pédaler un homme et me demande où il habite. il occupe tout mon esprit le temps d'une cigarette. J'imagine sa maison, sa famille, ses tongs à l'entrée au milieu des autres paires, son fils rentrant du travail, sa femme s'attachant les cheveux... je les regarde assis par terre manger en famille... chez eux dans ma tête.

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Il y a des jours où on m'aborde en anglais, d'autres en viet. Est-ce l'appréciation de ceux qui m'abordent qui change, ou les traits de mon visage ? L'idée d'être d'identité mouvante me séduit. Et affirme mon sentiment apatride.

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comptoir auquel tu écris, devant un thé, salon choisi au hasard d'une errance, devenu avec le temps refuge quotidien à l'oubli du monde en plein coeur du monde.

— Tiny daisy s'il te plaît.
— Tiny Daisy, thé vert aux chrysanthèmes. Bien  monsieur.
— Chez moi les chrysanthèmes d'automne sont consacrées au fleurissement des tombes.
— pardon monsieur, je l'ignorais répond-t'il gêné...
— L'essayer c'est un peu boire quelques gorgées de mort.
— je crois qu'ici, il est symbole de longévité... 

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ces notes servent elles à quelque chose, si ce n'est à me persuader que j'écris encore ?

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Il faut écrire la ville comme je marche dans la rue. Que l'écriture développe ses propres sens, indépendamment des miens. Une odeur un pas, une posture un pas, une texture un pas, un bruit un pas, une musique de fond insipide un pas, une discussion au téléphone un pas, des yeux rivés sur Candy crush un pas, une clope aux lèvres un pas, des mains croisées derrière la tête un pas, un bâillement un pas, une sieste dans un hamac attaché à deux poteaux un pas, des viandes grillées sur le trottoir un pas, un éventail propage la fumée au nez des automobilistes affamés un pas, un gémissement dans une chambre à l'heure un pas, une caisse de bières vide sous la table un pas, un couple cherche une rue dans son guide de voyage un pas, des photos de l'église un pas, de l'opéra un pas, des selfies devant les vitrines de luxe un pas, des t-shirt same same des cigarettes des fausses rayban à vendre un pas, des billets de loto un pas, des bánh mì chauds un pas, des tableaux vides de peinture, copies de Van Gogh, Hopper, paysages lisses de rizières et chapeaux coniques un pas, des fleurs arrosés sur un balcon un pas, "sir body massage sir " un pas ? "You ! Motorbike ?" un pas, une suite de pas, dérive sur les trottoirs, vagues successives de fragments insaisissables à chaque pas. 

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une fête improvisée sur le trottoir, ivresse bête et joyeuse hurlée sur le battement de ce que certains appellent la musique, profond mépris du silence... je mets mon casque sur les oreilles. Sans musique. Comme des boules quiès. Je marche. Cherche en moi un abri dans le chaos.

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une silhouette à son balcon, un balcon tout con, trois plantes vertes du linge qui sèche une cage à oiseaux, rectangle en béton mouillé de mousson, maison d'un autre où mon regard se réfugie un instant, en marchant.

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Je loge avec une famille de réfugiés dans un appartement vide et délabré par la guerre. En levant la tête, j'aperçois par le trou dans le toit quelque chose qui tombe du ciel... qu'est-ce ? Un avion ? Non, un bateau ! Il tourbillonne dans le ciel. À la merci des rafales de vent. Il s'apprête à tomber sur nous, pile dans le trou de notre toit. Il tombe à une vitesse hallucinante, droit sur un ami, un jeune ami arabe. Moins de vingt ans. Je hurle. Pleure. On ne peut même plus voir le corps. Juste des éclaboussures. Il a littéralement explosé à l'impact. Étrangement, ça n'a réveillé personne. Nous réveillons donc les autres pour leur dire ce qui vient d'arriver. Les enfants dorment. Nous ne ne sommes plus en sécurité ici...Nous devons chercher un autre abri. Avec un toit. Sans trou. Un endroit sûr. Sur la route, nous tombons au hasard de nos pas sur une sorte de motel, série de chambres sur un couloir. Chacun prend possession des lieux. Il me faut à nouveau partir aller chercher quelque chose. Je ne sais pas encore quoi... Je préviens les autres. La famille avec enfants s'inquiète. Ils me disent d'être prudent. De revenir vite. Je marche dans les rues désertes et grises. Le vent est fort. J'entends du bruit. Des bruits d'hommes. Ça vient d'un immeuble.  J'arrive dans un parc et tombe sur B. Il me raconte qu'il prépare un album un peu à contre coeur. Enfin Il est là mais peu motivé pour continuer le peura. Tu veux écouter ? Je dis oui. Son iPod est en haut, dans l'immeuble. Je monte suis accueilli par un autre groupe de jeunes. L'un d'entre eux semble entrainer un plus jeune à se battre avec une batte de baseball. Il l'utilise comme un sabre. C'est impressionnant. Il ressemble à Philippe Seymour Hoffman. On m'accueille sympathiquement. Sans moquerie. Je me sens en confiance. Un barbu me montre un plan sur la table. Des jolies et jeunes filles sortent d'une pièce. Je les salue. Elles me saluent à leur tour. Une brune a même un sourire insistant. B. me prend par l'épaule et dit : « je vais me faire un spliff à l'ombre d'un arbre en bas dans le parc. Rejoins moi quand tu as fini.» Je pourrais rester dans cet immeuble avec eux. Il me le propose. Mais je dois au moins prévenir le groupe que j'ai laissé derrière moi, les prévenir qu'on pourrait rester tous ensemble ici. Je pars, on me salue chaleureusement. Une des jolies filles m'offrent un iPad, elle me dit que j'en aurai besoin. Elle semble triste, voire inquiète de me voir quitter l'immeuble. Je refuse le cadeau. Avant de sortir, je vois une autre fille à la fenêtre. Qui est elle ? Elle semble dans mon souvenir détenir quelque chose d'important et d'énigmatique. J'ignore quoi. Arrivé dans le parc, B. n'est pas là. Je décide de revenir sur mes pas, d'aller rejoindre mon groupe. Mais je ne trouve plus le chemin. Je ne reconnais rien. C'est comme si toutes les rues avaient bougé. La peur monte. Je remonte une petite rue. Un chien me poursuit. Il est enragé, il s'apprête à mordre. Je sais qu'il faudrait que je reste calme mais ma peur me submerge et je ne peux m'empêcher de le repousser d'un coup de veste. Deux types qui marchent derrière moi, assistent à la scène, je ne sais plus ce qu'ils disent...

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Au pas de la porte d'un fast food, une boîte avec des serviettes en papier dedans. Une note : cherche famille et blablabla. Sous les serviettes un pelage bouge. Une tête sort discrètement. C'est un chaton. Les gens passent et ne remarquent rien. Je pense à ma fille endormie.



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Sur le bitume la moitié d'un visage gisant dans le sang et les éclats de pare-brise. L'autre moitié disparue. Visage d'une joue, d'un oeil. Le reste est un trou. Par terre le corps encore à cheval sur l'épave de sa mobylette. Pas un membre ne bouge. Le chauffeur du taxi cabossé se gratte la tête appelle l'air embarrassé un numéro qui ne répond pas. Autour du corps, les yeux d'un petit attroupement. « — il devait être saoul... » disent-ils. Son sang crée un embouteillage. On regarde curieux le mutilé. La mort me souhaite la bonne année. Je m'éloigne.

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Rien à faire. Je n'arrive toujours pas à m'envoler... autant ouvrir les nuits échouées...




3 commentaires:

brigitte celerier a dit…

je sais que nous ne comptons pas vraiment, mais please de les fermez pas -
il a si bien vécu hors ligne.. mais égoïstement les lecteurs apprécient de lire sa vie à l'abri et se réjouissent de la voir maintenant publiée

FBon a dit…

Énorme, de voyage et de puits.

Defrancoisjose a dit…

J'ai gardé précieusement cette photographie du vélo esseulé, elle est devenue le "fond d'écran" de ma machine du boulot. Comme un reproche de ne pas avoir le courage de tout plaquer, de laisser là ce travail qui n'est plus qu'alimentaire, de laisser ce travail qui me mine jour après jour. Oui, il faudrait partir.