samedi 7 janvier 2017

#489


je tiens ce journal dans l'espoir d'être foudroyé par un éclair de langue. Une formulation dont l'étrangeté donnerait au quotidien morne l'illusion de servir l'écriture. Mais jamais rien ne me tombe dessus. Et les billets sans intérêt se répètent comme les jours où vivre est une corvée. Tout geste irrite. Sauf celui d'écrire ici. Je ne ressens pas pour autant un plaisir. Mais c'est la seule chose qui sait retenir toute mon attention. Je crois que je pourrais écrire du matin jusqu'à tard dans la nuit tous les jours. Je ne suis jamais épuisé d'être moi. Parce qu'il n'y a plus personne à l'intérieur. Les mots se lèvent comme le vent, souffle un mouvement sur l'ennui immobile. Le corps bouge très peu. Juste les mètres qu'il faut pour aller travailler, manger, boire un thé, pisser ou chier. Le strict nécessaire. Pas un pas de plus. 

Quand il ne fait pas trop chaud, il m'arrive d'aller errer pour faire quelques photos. J'aime ces heures creuses où je ne fais rien qu'attendre, attendre que la ville fasse apparaître quelque-chose de singulier, une posture, une lumière, un reflet. Parfois je prends un cliché, d'autres fois le regard suffit. Lorsqu'on prend le temps de ne rien faire du tout et d'errer en ville, de respirer à son rythme, suivre ses mouvements, on développe avec elle une relation intime, qui ne concerne personne d'autre que nous-même. Je dis "on", je dis "nous" mais je ne fais que témoigner à moi-même de ma propre expérience. Chacun la sienne. Je ne suis qu'une fourmi parmi d'autres dans notre infinie fourmilière de singularités. Je n'aborde pas l'écriture comme un théoricien. Mais comme un pratiquant incessamment incertain qui a tout à découvrir de sa pratique.

Prendre une photo est un prolongement de ma pratique d'écriture. J'attends les mots de l'écriture comme les apparitions offertes à l'objectif par la ville. Des mots passent en moi comme des passants dans la rue. Si je suis présent au bon moment, je saisis l'existence d'un instant en le notant quelque-part. Souvent l'instant m'échappe, et je regrette de ne pas avoir été à l'affût... Voilà la raison d'un journal au présent, saisir tout ce qui passe, y compris l'insignifiant... avec l'espoir qu'en l'écrivant, il signifie.



J'ingurgite en deux deux du riz cassé. écris le cure-dent à la bouche, l'haleine amère du café dá pas sucré. Le temps clair-nuageux dénude le jour de ses couleurs. Puis ça s'assombrit, brise discrète dans les feuillages, sur les visages et les corps qui vont et viennent. Table à côté de la fenêtre, vue sur les arbres et la statue de la liberté. Il est midi ici et minuit à New York. Pas d'heures en moi. L'intérieur est sans horaire.




Ella et Joe Pass en fond. Discussion en anglais derrière, en coréen à droite. Bruit de cuillère. Derrière la fenêtre, je n'entends presque plus la ville... presque. Je descends. 12 h 26. Dans le bus 44 un visage masqué somnole. Je fume une raison (pas celle du journal) sous un arbre. Quand on entend distinctement le chant des oiseaux, c'est que la ville mange ou fait la sieste. Et qu'il va pleuvoir. Juste le temps de photographier un rebord en pierre où s'asseoir, face au fleuve de la rue. Parfait pour écrire mais les premières gouttes sont violentes. Je vole à pas pressé vers mon salon de thé comme une oie sauvage vers son abri de roseaux. 


Sur le chemin la ville m'a percuté et je me suis crashé en mille morceaux

1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

J'adore ces cigarettes Raison : au moins, le "paquet neutre" n'a pas encore fait ses ravages chez vous...