lundi 16 janvier 2017

#493

Dans le noir. Accompagné par la respiration d'Isabelle endormie. J'ai dû m'endormir aussi puisque j'ai rêvé. Incapable d'écrire aujourd'hui. Un récit nerveux occupe tout l'esprit, il remue le corps qui ne peut se résoudre à rester en place. Des mots sortent tout seuls de la bouche. Tu menaces du doigt le vide qui ne répond rien. Mon rapport à l'autre est un cheval fou à mener, tant bien que mal. Je passe mon temps à jauger attitudes et humeurs des proches pour prévoir les disputes, avoir un coup d'avance sur les tensions possibles, ne jamais être surpris, se préparer au pire, qui toujours arrive, gronde doucement sur le visage des êtres aimés, avant que l'orage de parole éclate à en faire trembler les murs. 


*
l'ennui est important. Sans lui pas d'écriture. Il est profondément lié au geste de créer. C'est lui qui me sauve. Sans pour autant soigner. Et puis de quoi est faite mon existence : de regards dans le vide, sur la rue, les passants... Il doit bien rester de la chair, du sentiment quelque part, des bouts d'identité survivant derrière la neutralité terne du quotidien. Ma couleur de peau est celle d'un jour encore sans couleur, transparent comme la ville à lumière du petit matin. "Je" n'est ni un personnage, ni une position, ni moi pour autant. "Je" est à la fois nulle part et partout à la fois. "Je" me persuade qu'il reste une personne derrière le pronom. Sans propos, sans but aucun, que suis-je ? six sens sur deux jambes, mots d'un silence assis sur un trottoir. La ville est ce qui reste de vie dans le corps quand ma main écrit en son sein.


*
Au bout de la nuit. Avant de partir l'homme au béret salue le fleuve qu'on devine à peine dans le noir légèrement bleuté. Peu de gens sur la route. Nous traversons la brume dans un taxi minuscule. Moi à l'avant, lui à l'arrière à côtés de deux valises qui ne rentraient dans le coffre. Un jour comme un autre se lève sur nos têtes. On parle sans se regarder, avec détachement et humour, des choses humaines. Il confie sa surprise d'avoir été si bien adoptée, dès les premières minutes de son arrivée, par isabelle à son égard. Il avoue après coup la timidité, la peur qui l'encombraient avant de la rencontrer. On parle des poètes taoïstes, des transcriptions de l'apatride, avec la certitude que c'est encore lu par beaucoup, aussi cultivés soient-ils, comme des "chinoiseries". On se remémore des vers de Césaire, si estimé "à même le fleuve de sang de terre à même le sang de soleil brisé " Il me parle de mon écriture aussi. "Étrange comme elle ne s'adresse ni à toi, ni au lecteur. Ton écriture s'adresse aux mots." On boit un mauvais café dá trop sucré fondu dans les glaçons en attendant l'heure du départ. "J'ignore pourquoi, dit-il, je n'ai jamais su comment embrasser mes enfants." Puis on se relève. Et avant de passer la porte sans se retourner il dit le sourire aux lèvres "Ça fait quatre fois que je viens te rendre visite. Combien de fois encore..." Puis il s'en va vers sa porte d'embarquement, sans se retourner. De dos il m'a semblé reconnaître mon père derrière la silhouette courbé du vieil homme au béret.




1 commentaire:

dominique.hasselmann@orange.fr a dit…

On revoit souvent son père de dos.