samedi 13 juin 2015

#315



C'est dimanche. Tu suis la silhouette de T., sa robe rouge à fleurs blanches. Depuis que tu côtoies le fleuve du trentième étage, tu ne t'étais pas encore approché. Aujourd'hui, l'eau te réclame. 
Sur la route, longtemps que tu ne t'étais pas senti aussi calme. D'abord quelques pas dans la poussière des chantiers, futur quartier neuf d'une ville qui chaque jour se dresse un peu plus. Puis tu passes un petit pont aussi désert que ta pensée. Et ça fait du bien de ne penser à rien.


T. continue d'avancer, regard léger, démarche d'enfant heureux d'être enfin de sortie. C'est tellement rare avec toi. Tu trouves toujours un prétexte pour rester cloitré. Si encore tu faisais quelque chose de ton temps, je comprendrais... Mais tu restes assis là, à ne rien faire, devant ta fenêtre et sa vue que tu ne voies même plus. D'ailleurs que vois-tu ? Rien. Nuit et jour en toi et tes ténèbres. Je surprends parfois tes lèvres murmurer quelques mots, des bouts de phrases entrecoupées de silence. À croire que tu passes ton temps à discuter avec des fantômes, des absents qui jamais ne répondent. C'est plus simple ainsi. Plus lâche aussi.


À partir d'aujourd'hui, tu te promets quelque-chose (tiendras-tu promesse ?): chaque dimanche, aller marcher, aérer la pensée d'un peu de vide. Que risques-tu ? Rien. La lecture de Wang Wei serait-elle derrière ce soudain désir ? Habitué à l'enfermement, chaque mouvement du dehors t'émerveille : le bruit du vent dans les arbres, le mouvement du linge pendu à un fil, le halètement du chien derrière toi, le pas tranquille de deux hommes en débardeur blanc qui t'emboitent le pas, te montrent le chemin... Tu suis.


Ce que tu aimes à Saigon, ce sont ses improbables coins. Par exemple ici, il aura suffi de faire quelques centaines de mètres, de s'enfoncer dans une allée un peu sombre, là où la rue goudronnée s'arrête, pour être immédiatement ailleurs, hors de la ville, au bout d'un monde sans route. 
Tu sens que tu t'approches. Le bruit de l'eau. Le vent frais. Ça sent un peu l'urine, certains marins doivent pisser leurs bières dans l'allée. Puis ça passe. L'odeur est celle du large, du bois mouillé, celui des barques. 


Ce n'est pas un port, c'est un rebord large d'un mètre où l'on peut s'arrêter, s'asseoir. Tu ne t'en souvenais plus, mais c'est ce qui t'as fait rester dans ce pays, ces petits lieux absurdes de quelques mètres qui suffisent pour manger, ou boire. Parfois ils sont sur un bout de trottoir, en plein coeur de la ville, ou bien comme ici, dans un lieu tranquille, à l'ombre, dans le courant d'air, sous un arbre, au bord d'une rivière. 


Tu regardes les bateaux. Tout homme devrait savoir naviguer. C'est une chose qu'on devrait apprendre à l'école, c'est peut-être aussi important que savoir lire et écrire.  Oui, quitter la terre avant la nuit, sans raison, partir pour partir, voguer n'importe où... n'être que de passage. Ne jamais s'arrêter. Jamais.


Tu te dis ça assis là, immobile, une bière chaude diluée dans les glaçons, le temps de te détendre, de rêver tristement, avant que la nuit tombe. Les deux hommes en débardeur blanc sont assis à la table à côté. L'un d'eux s'adresse à toi, te demande si tu habites le quartier. Il te regarde étrangement mais te parle en vietnamien. Tu lui réponds avec ton accent. Il est un peu troublé, ne peut deviner d'où tu es. Mais il ne te demande rien à ce sujet. Il n'est pas curieux. Et tu l'en remercies. Peut-être t'a-t-il pris pour un homme d'ici... ou d'ailleurs... un homme de nulle part... 


Oui, de nulle part... c'est bien de là d'où tu viens...








1 commentaire:

Luc Comeau-Montasse a dit…

Merci pour cette promenade
cette sorti "au dehors"
de nous.

Ces lieux absurdes dont tu parles
sont rares dans nos grandes villes en France
et pourtant ils existent
pour celui qui suit un peu les rails à partir des quais des grandes gares
il parviendra souvent à de petits espaces verts ... et gris
qui doivent converser par delà nos distances
avec ceux qui tu évoques
ces lieux où l'on est tout à fait ailleurs
au cœur même de la cité.