dimanche 17 avril 2016

#419


T. se lève du lit pour pisser une énième fois
le moindre mouvement est devenu une épreuve
elle soupire boite et se plaint d'avoir mal
ici là en bas à gauche en haut à droite
chaque jour sa nouvelle douleur
puis elle s'arrête un instant
parle à voix basse
à l'enfant
comme s'il avait toujours été là

T. passe de la tendresse à la colère la plus intense
une tasse de thé manque de casser
la foudre s'abat sur mes torts
j'ignore ma faute
un vent de panique soudain la traverse
l'haleine asséchée par la peur
à vif les nerfs électrisent sa voix
je reste silencieux baisse la tête
sous les salves crachées par son angoisse
le départ est imminent

à mi-chemin dans le taxi le silence fait peu à peu redescendre sa colère
je prends sa main ne me souviens même plus des mots qu'elle a eu à mon endroit
je veux être là à ses côtés
bloc calme et apaisé
malgré la tempête intérieure qui commence à souffler au creux de mon ventre
je peux faire office de sac de sable si besoin
ce soir je suis capable de tout encaisser
même les coups les plus bas


    maris dehors T. et une autre femme reliées au monitoring
    comment ne pas se reconnaître dans l'attente de l'autre ?
    il est le frère qui me manque à mes côtés
    à distance nous partageons la peur
    nous écoutons les battements de coeur derrière la porte avec la même angoisse
    je ne pas vois mon visage
    mais il suffit que je regarde celui de mon frère d'attente
    pour savoir à quoi je  ressemble
    le regard ne voit plus que ce que j'imagine
    et j'imagine le pire
    la mort est partout dans la maternité
    elle refroidit les corps
    sauf ceux des infirmières des médecins qui grignotent
    regardent un soap indien à la télé
    discutent tranquillement
    l'événement pour nous est leur routine
    mettre au monde est un travail comme un autre
    moi j'écris des phrases mortes nées
    eux mettent au monde des cris vivants

au loin venus des salles d'accouchement les hurlements d'un nouveau né
l'enfant d'un autre ne me fait aucun effet
soudain la peur que les hurlements de ma fille ne me fassent aucun effet
et si sans raison particulière j'étais incapable de l'aimer
faudra-t-il que je fasse semblant pour le reste de ma vie ?
mes parents ont-ils fait semblant de m'aimer ?
peut-être qu'elle ne hurlera pas
je dis elle mais c'est peut-être un garçon ?
rares sont les erreurs mais ça peut arriver
au fond qu'importe si c'est un garçon
il dormira dans un lit rose la première année
puisqu'on l'a déjà acheté
et puis qui dit que le rose est une couleur de fille ?
depuis quand couleurs parfums et goûts ont un sexe ?
qui impose ce type de code à la con dans le langage
c'est ridicule

face à face avec le médecin
bureau de fortune au milieu du couloir
il nous dit césarienne
bébé très grand
maman petite
césarienne
ça fait mal demande T.
ce sera fait en une minute répond le médecin
vous ne ne sentirez absolument rien
T. a peur des ciseaux du sang mais elle accepte
ne veut pas risquer la vie qu'elle couve
nous échangeons un regard
je lui prends la main
ou c'est elle qui me la prend
je ne sais plus très bien
rdv ici à 5 heures du matin


hôpital à nos petits moyens
chambres privatives toutes occupées
plus de chambre à partager avec un autre patient non plus
plus que celles à partager trois
sans compter les maris les grand-mères les visites
nous sommes déjà plus d'une dizaine dans cette petite pièce
sans compter les nourrissons déjà nés hurlant le début de leur vie
sans paravent ni rideau pour un peu d'intimité
nous partagerons tout absolument tout
ronflements pets pisse et merde au lit
lumière blanche allumée 24/24
comment se reposer comment dormir ici
T. est déçue

une vague odeur de chaussettes et de serviette mouillée rend l'air irrespirable
T. et moi nous asseyons un peu dehors mais la chaleur nous accable
on marche dans le couloir et après explications et petit pourboire
une infirmière croisée par hasard nous ouvre la salle inoccupée du monitoring
T. retrouve le sourire on se serre dans le lit on parle on rit on se dit que dans quelques heures nous serons trois comme si nous étions déjà deux nous qui chacun de notre côté du lit nous sentons si seuls parfois mais là dans ce petit lit nous sommes ensemble face à face enlacés en attendant 5 heures du matin

4 heures T perd les eaux et le sourire avec
d'elle ne reste plus qu'une grimace de douleur
une douleur sans larmes
immense

une heure à devoir attendre ainsi
main dans sa main qui n'a plus la force de serrer la mienne

5 heures T. s'en va en fauteuil roulant
interdit de rentrer
j'attends là

des pleurs de nouveau-nés s'échappent des portes des couloirs
saurai-je reconnaître tes pleurs ta voix jamais entendue ?

je ne sais dans quelle salle se trouve T. 
peut-être dans le couloir de droite à la pancarte interdit d'entrée
une infirmière sort des sacs pleins de linges sales
j'aperçois du sang
est-ce celui de T.
le tien ?
ça doit être là

je regarde chaque porte fermée du couloir
ce n'est plus de l'attente
qu'est que c'est ?
ça prend le ventre
donne envie de vomir
de crier de joie ou d'éclater en sanglot
je sens un cri en moi
comme une faim
la faim de savoir qui tu es
qui je serai devant toi
serai-je aussi maladroit ?
saurai-je m'occuper de toi ?
comment on prend un bébé dans ses bras ?
je ne sais rien je ne suis pas prêt
je suis déjà un mauvais papa

comment va T ?
elle peut mourir
a-t-elle froid le ventre ouvert
et sa peur des aiguilles des ciseaux du sang
personne pour lui tenir la main
je l'embrasse d'ici lui serre sa petite main tremblante
on dirait qu'elle est forte comme ça
mais je connais sa vulnérabilité
sa peur d'enfant

alors que j'attends la tête tournée vers une porte que je crois être la salle d'opération
j'entends derrière moi le nom complet de T. scandé par une voix étrangère
c'est une infirmière qui pousse un chariot
j'aperçois entre les barreaux ta chevelure
je suis un tremblement qui ne sait plus ce qu'il fait là
qui ne sait plus et qui ne cherche même plus à savoir
mes premiers mots sont en français
c'est venu comme ça
"alors c'est toi Isabelle ?"
l'infirmière dit 3 k 8 (je t'aime...)
l'infirmière dit que tu hurles plus fort que les autres ( je t'aime...)
je prends une photo (je t'aime)
tu t'en vas (je t'aime)
où est T. (je l'aime)
pas de nouvelles j'ai peur je l'aime
je t'aime
tu c'est toi
moi qui traversais jusque-là une crise pronominale si profonde
il suffit que tu naisses pour que tout s'éclaircisse
ta naissance me met au monde également
elle met au monde ce "je" qui parle là
"je" que je me dois d'assumer
même si je ne suis pas prêt
merci de ne plus me laisser le choix

tout comme un personnage d'écriture
je ne t'aurai jamais rencontré si je ne t'avais pas fait
je ne t'ai pas fait seul je n'ai rien fait
T. a donné son corps
c'est elle qui a souffert
moi je n'ai fait qu'écrire
quelle honte
je veux voir T. où est-elle ?
ma reconnaissance à son égard est infinie
où est-elle 
elle ne peut pas être morte l'infirmière était souriante 
alors où quand puis je la remercier ?
il faut que j'arrête d'écrire ça

ce texte n'en est pas un
ce texte n'est pour personne
ni pour toi
ce texte est pour moi
je veux me souvenir
me souvenir de ce bonheur qui ressemble à des larmes
est-ce possible d'oublier ce sentiment là
je ne crois pas
quoique avec le temps tout s'en va
peut-être même le sentiment de rencontrer son enfant pour la première fois
c'est inexprimable
c'est un bonheur c'est un amour
un amour dont je sais déjà
après t'avoir rencontrée quelques secondes
qu'il ne sera jamais remis en doute



6 commentaires:

Luc Comeau-Montasse a dit…

(...)

Dominique Hasselmann a dit…

oui, c'est comme ça.

annaj a dit…

en tant que femme et mère... merci
la voix d'un père est si précieuse

brigitte celerier a dit…

bonjour Isabelle

tu es superbement accueillie

Lucien Suel a dit…

Merci. Je me souviens aussi. C'était le 9 avril 1972. La petite fille vient d'avoir 44 ans.

Schulthess Eric a dit…

Merveilleux texte. Merveilleux accueil. Longue vie à Isabelle !
Tout le bonheur du monde à elle, sa maman et son écrivain de papa :-)
Tes mots me ramènent au 12 mai 1982, jour de la naissance à Marseille de Noémie, ma fille aînée.