samedi 15 août 2015

#349


Furtif appel de T. : «—I'm pregnant.»


Tu trembles calmement. Une contradiction remonte du fond de ton ventre. Tu ne saurais la nommer. C'est un état que tu ignores, un sentiment encore inconnu à explorer. Et comme une évidence, annoncer la nouvelle à l'écriture. Avant la famille, les amis, les correspondants. Quel que soit l'évènement, elle est toujours la première adresse. Parce-que sa distance amicale préserve l'intimité nécessaire pour parler au delà de la parole. Une présence nait du silence, une fois qu'on se tait, qu'on écrit vraiment, pas à partir d'un sujet, mais à partir des mots uniquement. Devant une feuille blanche, chaque mot peut mener à une révélation. Le risque de l'acte d'écrire ce journal est ici : ignorer ce qui s'apprête à être révélé. Après coup, souvent, tu as honte. Tu ne peux assumer l'absence de retenue de l'écriture. Sans dignité, elle ne se retient jamais. Tu as le pouvoir de travestir, voire raturer ce qui te compromet. Mais l'intérêt de ce journal, sa seule contrainte, c'est justement son geste, le rédigé-publié.

Alors aujourd'hui, où I'm pregnant va bien pouvoir te mener ? 


Après avoir raccroché, tu regardes à la fenêtre : la mort est là, à l'horizon, plus présente que d'habitude. Enfanter le mourir, quel désir assassin. Certes, mais quoi de plus humain ? Puis quelque-chose commence à t'enivrer. Ça ressemble à de l'amour. Tu ignorais qu'il était possible d'aimer quelqu'un qui n'existe pas encore. Des larmes montent. Des larmes de quoi ? Des larmes. Du corps qui s'exprime. Rien d'autre. Tu les retiens. Comme si les retenir était soudain nécessaire. Même seul.

Tu es nu. Avant l'appel de T., tu venais de te faire jouir. Ici tu ne crois pas aux coïncidences. Éjaculer à ce moment précis a enfanté ta solitude, ton écriture. Avant même sa naissance, l'enfant existe dans ta langue. Présence sans genre, sans visage, sans voix, sans nom, sans initiale, rien, rien qu'un étrange amour déjà à la merci du langage.