samedi 17 août 2013

#95




Le regard des enfants sur les photos m'effraie. Il semble déjà pressentir la tragédie qui s'apprête à les ravager. Outre le calme noir et dérangeant de la petite, regardez attentivement l'aînée, qui sous l'esquisse d'un sourire à peine prononcé reste sur ses gardes, suspicieuse, sa main droite déjà prête à se défendre contre ces deux curieux voleurs de sœur.
Il suffit de lire son regard craintif pour savoir qu'elle a saisi que celui tenant l'appareil, ce grand vieux blanc transpirant à grosses gouttes derrière ses lunettes est venu ici pour faire de cette dernière rencontre une photo accompagnée d'une lettre illisible qu'elle recevra peut-être un jour de fête, dans sa boite aux lettres, comme si le cliché de ce jour immortalisé était là une preuve qu'elles seraient pour toujours de la même famille, que l'oubli les épargnerait...

Vingt ans après, même la langue les sépare. Elles seraient côte à côte qu'elles pourraient à peine se dire bonjour. En vouloir à qui ? À quoi ? À elle-même? Au dieu que l'on prie en vain pour conjurer le mauvais sort ? À ce triste et gentil couple d'étrangers incapable de renoncer à leur désir éperdu d'enfant ? À la misère sans égard d'une histoire vulgairement romanesque ? 

J'écris : une histoire à faire mentir les liens du sang



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