vendredi 27 mai 2016

#425


déjà âgée d'un mois et une dizaine de jours comment ne pas prendre peur devant les photos de ta naissance ton corps ton visage si différent aujourd'hui je perçois à l'oeil nu ta métamorphose te regarde grandir seconde après seconde le réel plonge dans une dimension fantastique ça passe à la vitesse de ta croissance elle égale presque celle de la lumière pourquoi ne prends-tu pas ton temps avec la vie non je n'ai pas encore oublié la force de l'amour éprouvé la première fois que je t'ai rencontrée dans le couloir de l'hôpital mais c'est déjà devenu un souvenir c'est ainsi ne vis que du passé en train de se faire t'écris pour saisir du présent oui le présent de ta présence qui dort profondément demain au réveil seras-tu déjà une enfant sache que l'enfance est rude ma fille elle détermine notre façon d'habiter le monde de rencontrer les autres je me souviens de la mienne dans chaque recoin obscur des sorcières aux mains crochues derrière chaque ombre passant sur le mur de ma chambre un monstre affamé de garçons dans mon genre petit métis aux yeux bridés j'entends parfois encore mon camarade (jamais je n'oublierai son prénom) chantonner sous le marronier chinetoque chinetoque je lui croque le bras son sang sur les dents je dois écrire vingt fois on ne mord pas ses camarades on ne mord pas ses camarades on ne mord pas ses camarades on ne mord pas ses camarades puis je m'arrête à la seconde ligne car on peut me le faire répéter mille fois Pierre-Adrien n'est pas un camarade non puisqu'il m'insulte il m'a aussi appris comment on se bite oui parfois nous nous bitons derrière les arbres je l'avoue honteusement à papa en pleurant le poing serré sur le chemin du restaurant il rit tente de me rassurer ce n'est pas grave vous essayez juste de comprendre comment on fait les bébés j'acquiesce mâche mon entrecôte comme si rien n'était mais sais au fond de moi qu'il a tort pour la première fois il répond à côté non ça n'a rien avoir avec les bébés je reste seul avec mon angoisse pour les choses sexuelles des mois plus tard dans le lit de maman la confidence encore chaude à l'esprit à la télé un reportage sur une fille violée dans sa propre maison les parents étaient en bas dans le salon ils n'ont rien entendu l'homme est passé par la fenêtre la pauvre son visage floutée pleure en racontant ce qu'on lui a fait on l'a bitée tu pleures avec elle c'est grave ce que tu as fait on va en prison pour ça coupable le désir t'effraie tu pleures de plus belle maman vient à ton chevet tu lui avoues tout elle ne cherche pas à répondre inquiète la main sur ton front elle ne dit rien son mutisme te comprend mieux que les mots de papa elle aussi elle pleure parfois derrière une porte claquée te dénoue les lacets bleus ses larmes s'écrasent sur le cuir vachette de ta petite basket tu dis il est méchant papa maman ne rėpond pas le regard fixe sa tristesse elle t'embrasse laisse la porte entrouverte avant de disparaitre au bout du couloir tu as peur du noir du poster de Charlot de la pénombre à l'entrée de la salle de bain ce soir pas d'histoire de petit ours brun tu cherches du courage en te parlant seul parce qu'on est seul ma fille toujours même enfant seul sur le grand tapis où Gi Joe et playmobil jouent leur vie entre deux piles de pomme d'api seul devant le miroir seul face au tableau noir devant les chiffres les lettres et les cartes du monde seul face à son père sa mère seul avec son ami imaginaire ses copains ses copines seul avec sa cruauté sa honte seul avec son désir seul à chanter à crier seul à se taire seul à ėcrire à peindre à chanter à aimer à trahir à frapper seul avec sa lâcheté son courage ses secrets seul avec son orgueil blessé seul avec sa solitude seul comme je suis seul face aux confidences que je te fais ce soir de mai mon enfance en désordre jaillit d'un jet dans le silence de ton sommeil...

3 commentaires:

Claude Enuset a dit…

Par deux fois vécu cette vitesse de la croissance semblable à la vitesse de la lumière. Et la vitesse qui s'ajoute à la vitesse. Fort ce texte.

Luc Comeau-Montasse a dit…

Texte souffle, tendresse et froid du passé
touche et remue le pareil ... ailleurs.
fait mal et fait bien aussi
repenser à cet âge du fragile.
[Cette enfance qui file devant nous
et qui convoque, force à revenir
tout aussi pressée de temps
une enfance qui se terrait]

Dominique Hasselmann a dit…

le texte respire comme d'une autre bouche plus enfantine, les deux se mêlent comme dans les souvenirs aussi.