samedi 7 mai 2016

#422


cordon tombé ton nombril ne sèche pas s'infecte vire au blanc dégage une odeur de jaune d'oeuf on te toilette tu hurles pètes pisses chies tètes dors on te fait belle pour ta première sortie l'hôpital c'est triste tu transpires on te nettoie le front les plis des jambes et du cou je suis à la merci de ta dépendance ne pense à rien d'autre qu'à ton nombril suintant l'infirmière te mesure te pèse tu hurles pisses pètes chies tètes puis t'endors à nouveau avant de te réveiller au contact froid du stéthoscope stupide le docteur rit dit tes jambes sont plus arquées que celles des enfants normaux à surveiller de près rdv lundi avec le physio thérapiste la sentence tombe comme ça d'un coup soudain la peur que tu ne marches pas tu ne marcheras peut-être jamais cap au pire j'imagine troubles et maladies qui t'affecteront ou t'affectent déjà pourquoi toi pourquoi nous ça y est j'y suis je me souviens il y a trois mois une gorgée de vin proposée à T. quelques gouttes une goutte de vin rouge sur sa langue juste pour le goût avec la viande saignante c'est si bon ça ne risque rien rien rien du tout vraiment te voilà malade ça vient de là c'est sûr tout vient de là l'irritation du nombril la forme des tibias comme deux parenthèses le docteur ne veut pas inquiéter mais je peux deviner derrière son calme apparent la maladie grave qu'il vient de diagnostiquer ton cerveau est-il intact je scrute tes gestes chaque signe devient suspect j'ai honte honte si tu savais un souvenir soudain remonte j'ai 7 ans pas plus à la montagne une journée avec les patients enfants d'un centre psychiatrique le petit aux dents écartées me fait mal en me prenant violemment le bras papa dit n'aie pas peur je ne pleure pas mais j'ai peur devant leur étrange façon de bouger baver crier comme les bêtes d'une humanité dont j'ignorais jusque là le visage auras-tu ce visage finirai-je par avoir peur de toi éprouver du dégoût à te toucher non c'est impossible tu entends impossible qu'importe ce qu'ils diront la façon dont tu grandiras tu seras ma fille "mal formée" "anormale" "démente" mots dont le sens est à vomir en ces temps ignobles même la timidité la tristesse le silence sont devenus symptômes la moindre singularité est répertoriée dans leurs manuels de spécialistes si tu es "mal formée" "anormale" "démente" je le suis aussi pour preuve il m'arrive de me parler la nuit j'entends des voix j'entends un bruit au loin dans ma tête comme le gong d'une pagode qui accompagne chaque seconde de ma vie mes doigts sont de traviole ma verge aussi j'ai 34 ans en fais 20 ne sais combien j'en ferai quand tu liras ces lignes souvent je suis triste sans raison j'ai pensé me suicider j'ai déjà essayé parfois une aiguille transperce mon coeur et je ne peux reprendre mon souffle je me suis un jour de grande solitude lacéré le visage au rasoir bic orange j'ai eu besoin d'effleurer trois fois la poignée de la porte chaque soir pendant dix ans pour pouvoir dormir en paix je me suis longtemps tu par peur de bégayer j'ai donné des coups de tête à mon reflet pour ensuite peindre les éclats de mon visage jonchant le sol j'ai été atteint de mythomanie jusqu'à rêver de mes mensonges je suis même allé un an voir un psychanalyste pour lui mentir à chaque séance j'ai quitté la France pour ne plus jamais parler français pour inventer quelqu'un d'autre dans une langue étrangère ce quelqu'un d'autre est ton père j'ai volé dans des magasins dėfoncé des fenêtres de voitures à coup de Timberland j'ai adoré torturer abeilles et lézards me suis chié dessus à l'âge de douze ans en pleine rue j'ai bu me suis drogué ai craché dans la serviette de bain de mon colocataire par pure méchanceté de temps à autre je regarde droit dans son oeil le soleil durant de longues minutes pour le défier je dis bonjour aux arbres que je connais salue la lune quand je la croise peux m'asseoir des heures quelque part et ne rien faire du tout alors tu sais ma fille je suis à leurs yeux probablement moins normal que les gens normaux ou bien fou bon à consulter je ne sais lequel de leurs confrères mais tu vois je suis là bien vivant aussi étrangement humain que n'importe qui ne pleure plus rassure toi ignore leurs diagnostics ignore mes craintes mes souhaits à ton égard ceux de ta mère aussi tranquillement jour après jour à ton rythme invente à ta façon l'âme et le corps d'Isabelle...


6 commentaires:

cjeanney a dit…

magnifique

brigitte celerier a dit…

en temps que soeur (mais je crois que c'est sur une autre échelle, on ne sait ce qui reste du cerveau, s'il entend etc…) l'évidence de l'amour et du lien, et de cette vie
et peut-être par manque de conversation autre que par le tact et les caresses sur le crâne ou la main qu'il aime, la force du lien plus fort que pour tous les autres

Claudine a dit…

oui, magnifique

Dominique Hasselmann a dit…

vécu et retrouvé

annaj a dit…

texte bloc. la peur l'amour tout en une pierre

Danièle Césaréo a dit…

Quelle belle écriture et profonde humanité
J'ai beaucoup aimé lire et écouter MONSIEUR M, faire un voyage intérieur avec les 135 Cartes postales de la Chine ancienne, retrouver la force des langues de sa culture. Merci Danièle Césaréo le 26/05/2016