vendredi 15 janvier 2016

#390


Quand il marche dans la rue, tous les regards sont sur lui. Son anonymat est si singulier, plus anonyme encore que celui de n'importe quel autre passant. Sa démarche est fausse, chaque pas se veut assuré mais manque de naturel. Et malgré tous ses efforts, il ne marche pas comme n'importe qui.

Quand il rentre quelque-part, sa présence semble toujours inattendue, déroutante aux yeux des autres. Une fois dans la salle, une rumeur murmure dans le silence, silence qui se pose bien des questions à son sujet. Même les mouches se posent un instant pour le regarder s'asseoir. Intimidé le serveur s'approche. 

Il commande. Dans la langue d'ici. L'accent sonne faux et pourtant la phrase est juste, elle roule, limpide, chaque mot prononcé est d'une très grande clarté. Les yeux se froncent. Le trouble dans la salle s'intensifie. On aimerait qu'il répète encore une fois, juste pour s'assurer ne pas avoir mal entendu. Mais il ne dira plus rien, en attendant que les choses reprennent là où elles étaient avant qu'il ne rentre. Immobile, devant son cà phê đá, la ville commence à le perdre de vue, non pas qu'il se fond peu à peu dans la masse — on ne le prend jamais pour un homme d'ici — mais parce-qu'il se fait si discret qu'il en devient presque invisible. 

On ne parlait que de lui il y a encore quelques minutes. Comment a-t-il réussi à tomber aussi vite dans l'oubli ? Il s'est simplement assis et n'a plus bougé d'un cil, l'air grave, le regard fixé comme à jamais sur les pages du livre qui l'accompagne, livre où il semble chercher le semblant d'un air familier, un repère, un refuge, un autre, dans l'espoir malgré tout d'un peu de calme, lui qui tient un livre et qui ne lit plus, lui qui tient un livre et qui subit chaque jour regards et chuchotements de la ville...


1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

Belle photo comme l'inconnue juste devant lui.