mardi 19 août 2014

#209


Plus de doute possible : l'oubli de cette ferme est bien le lieu d'une mémoire imaginaire. Comment tenir une minute de plus entre ces murs de pierres ? Je sors dans le parc à bout de souffle, la pensée asphyxiée par la peur et la poussière. Dehors, les couleurs se sont levées avec le jour... et le passé de fiction qui jusque-là me hantait se noie peu à peu dans un puits épuisé de son eau. 


Le lieu de ce carnet est à chaque ligne plus indistinct, écriture sibylline qui m'a mené à croire à une identité inventée de toute pièce, à des souvenirs qui ne sont rien que le pur produit de mon ennui gravement atteint. À quoi bon chercher à me justifier, à m'excuser. Je n'ai fait que creuser dans le néant à coup de pelle. Et je suis tombé sur le nom de Mathias L... enseveli comme un secret.


J'ouvre à nouveau mon passeport qui s'apprête à expirer. La photo d'identité date d'il y a dix ans. Je la compare avec mon reflet dans la vitre. Le visage est le même. Tout aussi juvénile. Il n'a pour ainsi dire pas changé. Seul le regard a vieilli. Rien d'autre. À trente ans passés je suis prisonnier d'un âge qui n'est plus le mien, figé dans les traits d'un visage qui me falsifie...

...le jour où je suis parti à Saigon, le temps s'est-il arrêté ?




Le départ est proche. Je regarde le ciel bleu que je m'apprête à traverser dans quelques jours à peine. À l'ombre fraîche d'un immense bosquet de figuiers, je m'assois à une table en pierre et descends une bouteille de vin en quelques gorgées. Puis le sourire nauséeux aux lèvres, je lève mon dernier verre à l'absence de Dieu avant de tomber par terre.


Je me relève comme je le peux, titubant sur ce terrain en pente avant de m'appuyer sur le vieux frêne centenaire pour ne pas tomber. En posant la main sur son tronc, j'ai le sentiment qu'il porte le deuil d'un disparu. Quels sont ces morceaux de cadavre de bois séchant à son pied ? Le reste des branches d'un frère d'écorce abattu par un orage d'été ? Ai-je moi aussi eu un frère ? La foudre lui serait-il tombée dessus ? Ses os reposent-ils sous la terre de l'histoire qui me précède ? À quoi ressemblait-il ? Il y a bien un tableau dans la grange. Ne pouvant même plus marcher, je rampe la chemise pleine d'herbes et de vomi, désirant à tout prix revoir la toile de plus près... 


Je suis conscient de mon ivresse. Il n'y a qu'un seul tableau mais le vin double mon regard. Selon le degré de ce trouble, la cheminée derrière n'est plus la même, le feu change d'intensité, les flammes tout comme les silhouettes s'allongent ou rétrécissent. Seuls les visages restent immobiles, figés dans l'incertitude de leur identité, comme échappant à la mémoire de la peinture. Je m'épuise en vain à force d'essayer de les reconnaître. Et je m'endors avec cette question en tête : lequel des trois était mon frère ?



Je me réveille allongé sous la pergola. En ouvrant les yeux sur son labyrinthe de branches sèches, j'imagine les milliers de chemins différents que les mots de ce carnet auraient pu emprunter. Ainsi mon regard noir porte le deuil des phrases jamais écrites, mortes avant leur naissance... 


...un livre s'écrit-il toujours au détriment d'un autre ?





1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

Un frêne peut jouer le rôle d'un frère.