dimanche 23 février 2014

#170



Il s'éleva jusqu'au ciel un brasier jetant sur la cour une lumière si vive qu'elle aveugla les étoiles qui regardaient vers la terre avec gravité. Les quelques arbres de la cour déployaient leurs branches enflammées. Le chemin de terre et de boue n'était plus que de la lave noire. Les pierres tombales ne brûlaient pas, elles fondaient. Un chien aboyait au loin, et son aboiement lui aussi crépitait...

Alors que le feu baissait peu à peu, je ne pouvais détourner mon regard des cendres encore fumantes, celles de la chair et du sang des livres incinérés. J'y ai cherché des lettres, des bouts de mots, de noms... mais je n'ai rien trouvé. Pas une trace non plus de l'existence de ce personnage, ce petit homme au kesa noir, gardien de l'anonymat des livres disparus, calcinés, avec lesquels il décida de brûler, emportant avec lui le secret de leurs murmures.

Marcher dans ses derniers pas pour disparaître à mon tour me traversa l'esprit. Mais quelque chose en moi m'obligeait à refuser l'invitation du feu : le livre de monsieur M., ce livre à écrire, seul survivant de l'autodafé exécuté cette nuit. Que deviendrait-il si je n'étais plus là pour l'écrire ? sa destinée serait-elle de demeurer ainsi inachevé à l'oubli de tous dans une cellule abandonnée ? ou bien tomberait-il par hasard dans d'autres mains assez seules pour désirer poursuivre ce récit ?

Dans le doute, je suis remonté dans ma cellule laissant là les derniers résidus du nuage de fumée se dissiper dans l'aube, cette folie qui doucement se lève. Je me suis assis à mon bureau. Les premiers rayons du soleil traversaient la meurtrière. En ouvrant le livre, j'ai remarqué que ses pages étaient étrangement brûlantes, comme le front fiévreux d'un homme parlant tout seul dans son pire cauchemar. Dans un soupir j'ai relevé les yeux, et à ma plus grande stupeur, j'ai reconnu dans le miroir me faisant face le reflet de monsieur M., ses lèvres sèches de n'avoir pas dit un mot, son regard fermé à clefs... sans oublier le trou entre ses deux yeux.
J'ai sursauté de ma chaise et me suis dans la crainte éloigné du miroir. Lui continuait de me fixer de cet air illisible et angoissant dont on ne peut deviner ce qu'il pense, ce qu'il cherche. Tentant de retrouver mon calme, je me suis lentement rapproché du miroir. Lui aussi avançait vers moi au même pas que le mien. Tout en restant sur nos gardes, nous nous sommes assis l'un en face de l'autre. Entre nous le livre ouvert sur deux pages blanches. Et le silence... sans fin.

Puis d'une seule et même main, nous avons écrit comme nous adressant chacun à nous-même :



Suis-je désormais le gardien... de mon propre crime ?



1 commentaire:

Isabelle Pariente-Butterlin a dit…

Est-il possible d'écrire autrement ? (Je ne sais pas, je pose simplement la question)