vendredi 6 septembre 2013

Le train





Le train avançait lentement, secouant sa carcasse lourde sur les longs rails rouillés sinuant vers les montagnes. Dernière le défilement des champs s’élevait peu à peu la peau rocheuse et vallonnée de la terre, tirant par à-coups la dentelle mordante de ses monts et de ses pics vers un soleil lisse et rayonnant. Épuisé, l’été annonçait sa fin mais s’accrochait encore au bleu dense et immense du ciel, distillant en son souffle faiblissant les dernières braises entêtées d’une agréable chaleur.
Elle avait choisi un des wagons à ciel ouvert afin de ne rien rater du spectacle, espérant peut-être stimuler sa mémoire au fil de ce paysage qu’elle avait sillonné de si nombreuses fois étant enfant. Même si le trajet précis, la succession des petites gares, des ponts et des tunnels s’était estompé de sa mémoire, persistaient de brèves émotions profondément ancrées dans son cerveau reptilien, émotions que les préoccupations quotidiennes et les dures réalités de la vie n’avaient pu effacer. Émotions qu’un simple et insignifiant détail parvenait parfois à raviver.

Morsure du froid s’accentuant avec l’altitude, main chaude de son père dans la sienne, éblouissement d’un soleil vif jouant avec la cime des sapins.

Finalement, assise au fond de son siège, visage tourné vers l’extérieur, menton posé sur ses avant-bras, elle réalisait qu’elle avait peu oublié, s’était simplement détournée, son attention attirée ailleurs, ailleurs où de stupides préoccupations l’avait maintenu trop loin d’ici. Le chemin qu’elle s’apprêtait à parcourir semblait reconnaître ses pas, s’ouvrir et l’accueillir comme une amie précieuse partie depuis trop longtemps. Les villages aux noms familiers défilaient lentement, et dans la lente danse des gares abandonnées et des maisons délabrées, elle reconnaissait chaque coin, chaque lieu. Murs mangés par les ronces gorgées de fruits sauvages, et autres plantes grimpantes, tapis mousseux s’étendant langoureusement dans les fissures et les coins ombragés. Au loin, les montagnes vertes et siennes fondaient leurs couleurs dans le blanc implacable de l’astre solaire appelant, impérieux, clarté et chaleur.

Aux gré des arrêts, quelques personnes montaient ou descendaient, chargées de sac à dos ou simplement badauds. Elle observait, profondément heureuse. Confiante.



Père lui donnait la main et elle le suivait, respectant scrupuleusement son silence. Tenant de toute la force de ses petits doigts cette paume qui la guidait vers le quai, elle marchait à pas pressés dans le hall de la gare. Habituée au calme de leur modeste demeure perdue entre champs et pâturages, elle savourait avec exaltation ces quelques minutes d’agitation ambiante. Autour, le monde semblait danser sur une musique entraînante et cadencée, les silhouettes se croisaient, se frôlaient, s’emmêlaient comiquement sous le jeu des ombres chinoises crées par la clarté du quai. Elle n’en perdait pas une miette, s’amusant du moindre détail, s’abreuvant de chaque nouveauté, cherchant à reconnaître les personnes qu’elle avait pris l’habitude de croiser. Elle s’inventait des conversations qu’elle n’entamerait jamais (puisqu’il était interdit de parler), avec le guichetier cachant de grands yeux globuleux derrières ses grosses lunettes. Ou la marchande ambulante de fleurs au coin de la rue et ses belles dents blanches trop écartées. Ou encore le vendeur de journaux à la criée.
Père accélérait le pas, ainsi le suivait-elle avec peine, ses talons claquant sec contre le quai, ses cheveux chatouillant avec insistance ses narines sans qu’elle ait le temps de les caler derrière son oreille. Elle courait encore lorsqu’il la souleva jusqu’à la première marche du train, et elle s’empressa d’avaler les suivantes, car le départ était imminent. Son père marchant tranquillement derrière elle, elle cavala entre les rangées de sièges, s’installant côté fenêtre à l’arrière de la voiture qu’ils avaient pris l’habitude d’emprunter.

Elle avait compris que la vie avançait par vagues, implacables, incontournables, et que certaines vagues se fondent alors que d’autres s’évitent inexorablement. Elle avait compris que malgré tous ses efforts il n’était pas toujours possible d’aller vers là où on le souhaitait. Et que parfois, sans savoir comment, on se trouvait exactement sur le lieu que l’on croyait inaccessible. Elle avait appris à ne pas s’entêter.
Elle savait qu’il fallait faire confiance. Sereinement.

Alors qu’une brise légère s’amusait de son chignon mal fait, elle ferma les yeux, s’abandonnant au roulis mécanique de la rame, aux faibles conversations qui se perdaient en effluves douces et distendues jusqu’à ses oreilles réceptives. Elle ferma les yeux, ouvrant ses autres sens au monde foisonnant qui l’entourait. Le train franchissait un des vastes ponts enjambant les montagnes et l’air l’enveloppa toute entière, posant sur sa peau dorée les doigts légers d’un vide vertigineux. Elle croyait voler, entendait en contrebas l’eau fraîche cascader joyeusement sur les courbes polies des roches noires et des galets mousseux.
Elle croyait voler et il lui semblait entendre les battements délicats de pas familiers s’approchant d’elle.
Elle fermait les yeux, plissant plus encore ses paupières alors qu’une main se posa sur la sienne, enserrant ses doigts avec chaleur.
Elle fermait les yeux et sans un mot, posa sa joue humide sur l’épaule de l’homme assis à son côté.

Louise Imagine




Pour ma seconde participation aux vases communicants, je suis très heureux d'accueillir Louise Imagine (@louise_imagine sur twitter) que j'ai découvert par l'ouvrage L'instant T. Son travail (sur son site et autres) m'a beaucoup inspiré pour mon propre blog. Auparavant, jamais je n'aurai pensé utiliser la photographie pour illustrer un de mes textes, je trouvais cela vain, pensant qu'un texte n'avait pas a être illustré, que le texte devait se suffire à lui-même...Et puis en découvrant le travail de Louise, j'ai mieux compris ce que l'association des deux disciplines pouvait amener (en particulier sur le net). Je la remercie donc de m'avoir ouvert l'esprit vers d'autres chemins de création 


(mon texte chez elle ici)

La liste complète des participants aux échanges est établie par Brigitte Célérier. (grand merci!)

François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants: Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. 

4 commentaires:

Isabelle Pariente-Butterlin a dit…

Cette notation de la posture du corps, menton posé sur l'avant-bras replié, est l'indication même de la pensée rêveuse …

François le Niçois a dit…

D'une photo peuvent surgir des souvenirs. Très beau texte avec le va et vient entre aujourd'hui et hier.

Louise Imagine a dit…

Merci Isabelle :) Oui, rêver, et ne jamais cesser d'imaginer.

Hue Lanlan a dit…

entrer dans l'espace de l'autre et y développer ses mots, et images... beau vase communiquant. Merci.