mardi 28 mars 2017

#510


jetons une phrase comme un caillou dans la mare, sans raison, juste pour le plaisir de former des cercles à la surface du vide, sur le trottoir, face au courant des deux roues qui circulent en banc de poisson, Je m'assois à une table, sur un tabouret en plastique bleu, mange en silence le reflet de la ville dans un bol de soupe.

Ô citadin pas fait pour la ville ! Comment peux tu être à ce point assoiffé d’essence, de pisse et autres bouillons, chaque silhouette croisée ressemble à s’y méprendre à celle d’un oiseau en cage


au feu rouge, tes machines grondent, l’humeur sanguine, tu ressembles à un fauve prêt à se jeter sur moi. Le piéton presse le pas. Il ressemble à un type qui cherche à échapper à la mort

je m’injecte l’encre du récit, et soudain, là, sur la feuille blanche, je vois un type qui marche dans la rue. Le personnage principal du livre, c’est lui ! l’avez-vous reconnu ? n’est-ce pas l’inconnu des trottoirs ? Celui dont on croise le regard, avec la vague impression de se reconnaître. Le visage de l’étranger soudain reconnu comme frère, un type de la même espèce, qui marche, qui avance et s’arrête, comme tout le monde. Nos os sont appareillés du même mouvement sous les vêtements dépareillés que nous portons. C’est ce mouvement là qui me relie à l’autre. Je me réfugie en lui comme dans les bras de quelqu’un dans un incendie. Je reconnais l’odeur de sa chair, aussi inconnu soit-il, peau contre peau, dans le brasier, nous nous accrochons à notre ressemblance dans l’espoir de survivre. Hier il y avait le feu à la fenêtre de l’immeuble H3, la rue était bouclée, tous le regard levé sur les pompiers

ne faire que regarder la ville, et écrire. Les mains dans l’enfer des phrases à résoudre, creuser dans la voix, devenir traces de pas sur la carte de la ville, la ville tatouée sur la cuisse d’une serveuse qui n’est même pas là. Travaille-t-elle encore ici ? Sa présence à distance me manque. Je bande d’amour au souvenir de son corps, ce corps fictif inventé de toute pièce. Chaque membre vient de ma tête. Je me souviens de ses fesses imaginées nues sous leur short léger. Je me souviens de l’avoir pénétré comme on pénètre à l’intérieur de sa propre tête. elle est serveuse au Fumoir, lieu interdit de moi-même, mille fois quitté pour de bon, mille et une fois revenu, j’y reviens toujours, avec autant de mauvaises que de bonnes raisons. Je m'assois sur mon  siège, un peu coupable, une baffle à côté de l’oreille. La vibration des cordes s’infiltre par le corps, le silence épouse mouvement d’une guitare, son tremblement, le cœur bat à contre sens, les yeux palpitent au rythme de la fatigue qui pèse, une barre sur la tête, migraine derrière l’œil injecté de ville, je me dépense peu à peu, m’appauvris pas à pas. Je suis une poche plastique vide de mots, soulevée par le courant d'air, brise légère qui soudain, alors qu’on transpirait sur le trottoir, rafraîchit le masque qu’on a sur le peau.




une odeur de rat chicote dans la rigole

écrire ouvre en silence
le bruit de fond
du monde

écrire à fendre l’air d’un soupir

ne pas penser, écrire un moment, quelque part en soi, derrière une vitre, dans la rue banale dont personne ne retient le nom, mis à part celui qui y écrit tous les jours, à la recherche d’un trou en soi où jeter la ville entière



2 commentaires:

annaj a dit…

et la ville me pénètre sous la peau, injection d'encre

Monique Andrisson a dit…

C,est magnifique j,aimerai écrire aussi bien que d,émotions