samedi 18 juin 2016

#433


Voix encore. Au dedans. À l'étroit dans ce corps pas fait pour moi. Voix en vain cherche cherche cherche à dire le couinement au coeur de ma chair. Voix est une chienne muselée dans une boucherie. De la bouche les mots absents s'échappent se mêlent au silence. Silence si dense. Dans l'air presque solide. Tout geste une épreuve, sans force, au ralenti comme immergé dans l'eau. Mieux vaut ne pas rester là. il y a des jours, comme ça, où je m'absente de moi-même plus aisément dans le bruit.


Je chevauche un moteur, pars dans l'odeur de déchèterie, roues dans les flaques de pluie, d'égout bouché je vogue sur les canaux d'une Venise d'Asie. Dévisagé par le soleil après l'orage. Ma sale gueule pâle dans le rétroviseur. Un livreur d'oeufs me dépasse. S'il tombait je me dis. Blague : on ne fait pas de mobylette sans casser des oeufs. Rire seul sur le pont de fer. Virage à droite. Tout droit. Jusqu'à la fin du trajet. Toujours le même. Ce même trajet jamais pareil. Combien de fois l'ai-je pris ? Je commence un calcul absurde. Puis j'abandonne à la vue du fleuve. Ici les bateaux ont des yeux. On leur peint des yeux oui. Tous portent le désir d'un départ. Vers un destin que j'ignore. La ville défile, vite, si vite. Je rêve d'yeux camera, d'oreilles enregistreuses, de phrases écrites à la seconde où elles jaillissent dans la pensée. Parce-que combien de ciels, de scènes, de postures, de voix, de lignes, de couleurs, d'instants ratés. Ratés pour toujours. Je suis des milliers de notes jamais écrites, d'images jamais prises. Je pense toujours m'arrêter ici ou là, faire un détour, cinq minutes suffiraient. Je remets à plus tard. Ne m'arrête jamais. Qu'est-ce qui me presse autant ? Pourquoi je me laisse ainsi passer à côté du monde ?


Sur le bitume la moitié d'un visage gisant dans le sang les éclats de par-brise. L'autre moitié disparue. Visage d'une joue, d'un oeil. Le reste est un trou. Par terre le corps encore à cheval sur l'épave de sa mobylette. Pas un membre ne bouge. Le chauffeur du taxi cabossé se gratte la tête appelle en vain un numéro qui ne répond pas. L'air un peu con. Autour du mort les yeux curieux d'une foule de vivants. Ils sont si nombreux. Leur soif de sang crée un embouteillage. Il devait être saoul disent-ils. Le spectacle des hommes est obscène. Je regarde aussi. Avec indifférence. 


L'avenue était un canal il y a bien longtemps. Je marche sur un fleuve mort. Chaque pas hanté par le fantôme de l'eau enterrée vivante. Le pas des solitudes qui dérivent ne sont elles pas les mêmes aujourd'hui ? Ça sent l'essence et la pluie. Je lève la tête sur les façades, devine dans les carrés de bétons multicolores de nouveaux refuges, d'autres fenêtres où percher mon regard à l'oubli de tous. Je disparais dans les étages étroits d'un vieil immeuble gorgé d'eau.


La ville et ses coulisses, ses fils emmêlés comme les phrases dans la tête, les rouages rouillés de ses machines, les silhouettes furtives de ceux qui l'habitent depuis des siècles, de génération en génération. Eux voient la nouvelle rue piétonne avec accès wifi gratuit, leurs ancêtres regardaient les bateaux passer. Il me semble les voir aussi. D'ici ils sont si petits. Tiens : des fourmis blanches.


Dans le ciel, autour des buildings de verres, les oiseaux noirs tracent les virgules des phrases mortes avant d'avoir écloses, battements d'ailes qui ponctuent le vide de ma page blanche.


1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

trajet
trajectoire
superbes