vendredi 4 juillet 2014

Et si on refaisait le monde


Et si on refaisait le monde, avait-il lancé, et toi tu t’en souviens, le bus roule dans la nuit, il y avait nuit sur le monde, et l’horizon était nuit et même les lumières si loin là-bas, les lumières échouées et eux là-bas à refaire le monde et toi dans le bus dans la nuit,

Et si on refaisait le monde, avait-il lancé, on était huit on était dix tu n’avais pas compté il y avait la fumée de leurs cigarettes il y en avait un autre qui vous photographiait comme si ça voulait dire quelque chose et l’autre le grand maigre presque qui dansait il me faisait rire il était là il passait c’est lui qui avait lancé de sa voix rauque, sa voix de cigarettes et si on refaisait le monde,

Et si on refaisait le monde et on était sous cette verrière au-dessus de la ville, la ville qui grognait la ville qui continuait à ramper grouiller remuer avec ses camions ses routes ses taxis et le périph là comme une tranchée les tours de verre de l’autre côté et le grand ciel du soir qu’y avait-il donc à refaire sinon nous-mêmes

Et si on refaisait le monde sa voix enrouée au grand maigre qui riait (c’était chez lui la verrière au-dessus de la ville) mais est-ce qu’on ne l’avait pas tout le temps refait et il en restait quoi de nous-mêmes dans la fumée de cigarette ces verres de vin vidés (le vin était bon) et ces bouts de saucisson en partage le gars devant toi qui parlais tu le connaissais avec sa guitare électrique est-ce que lui aussi ne l’avait pas refait le monde

Et si on refaisait le monde mais le train t’avait laissé dans cette gare puis monter dans le bus qui trouait la nuit une radio venait en écho de là-bas au-dessus du chauffeur mais ici il en parvenait quoi sinon reconnaître voix ou bribes de musique ou avant la fin de leurs matchs de foot mais heureusement loin très loin,

Et si on refaisait le monde avait lancé le grand maigre qui dansait presque en remplissant nos verres et au fond il savait bien que refaire le monde c’était ça juste ça maintenant boire un verre ensemble sous la verrière surplombant la ville et le panorama là-bas du périph des tours du soleil couchant qu’est-ce qu’on pouvait faire d’autre sinon l’accepter le monde et si c’était ça le refaire mais évidemment ça ne durait pas,

Et si on refaisait le monde mais quand il avait lancé ça le copain qui passait avec sa bouteille dans les fumées de cigarette avec le saucisson et là-bas le ciel qui s’enflammait rouge sur la ville toi tu répondais à quoi ah oui celui-là qui te demandait mais très gentiment d’ailleurs sur quel projet tu es et tu écris quoi et toi qui lui répondais mais même pas pour se défiler même pas pour contourner que non pas de projet tu écrivais et ça suffisait pour un livre non même pas juste comme ça ça venait ou ça venait pas et voilà mettre en ligne ou pas et qu’à certains moments de ta vie tu ne sens même pas ça comme un manque plutôt au contraire la condition mais c’était bien compliqué par rapport à la question posée on s’était arrêté on finissait nos verres et c’est là qu’il était passé le grand maigre lançant et si on refaisait le monde,

Et si on refaisait le monde mais il y aurait tant, et tant à refaire, fiche tout par terre et en reconstruire un neuf mais on va habiter où pendant ce temps et en construire un autre à côté mais celui-là est-ce qu’on n’était pas né dedans est-ce que ce n’est pas nous qui le laissions comme ça celui qui jouait de la guitare électrique il y a trente ans tu voyais sa nuque et son dos et lui quand c’est toi qu’il regardait dans le dos est-ce que ce n’était pas ces trente ans aussi et voilà ce que tu pensais dans le bus filant dans la nuit maintenant sur l’autoroute même plus de lumière, juste le vague défilement de la glissière qu’on devinait et tout là-bas devant l’écho de la radio : on pourrait bien le refaire le monde, ici où la nuit s’était échouée on verrait le même rien pareil, la même nuit pareille,

Et si on refaisait le monde avait lancé le grand maigre passant remplir ses verres et il t’avait paru devant sa verrière encoreplus grand encore plus maigre il y avait aux murs des toiles aux motifs géométriques de bandes monochromes et d’autres toiles posées contre le mur on l’avait tous un peu refait le monde, chacun comme on pouvait, toi tu pensais dans le bus filant dans la nuit échouée, et le ciel rouge tombait sur la ville et vous causiez livre et causiez guitare électrique, il expliquait une curieuse manière de filmer telle ville en lâchant des pigeons voyageurs équipés de caméras miniatures,

Et si on refaisait le monde et il y avait des listes entières de trucs à refaire mais ça même s’annihilant devant les guerres, les misères, et ce spectacle qui arrivait par la radio tout à l’heure avec le match de foot et si on refaisait le monde il faudrait aussi refaire cette gare et cet autobus tu pensais, et le bruit de la radio tu pensais, et l’absence de toute lumière quand entre deux villes il n’est plus rien que la nuit, la nuit échouée tu pensais,

Et si on refaisait le monde, et toi tout ce que tu avais eu à répondre c’est qu’il te fallait redescendre de la verrière à la ville, repartir à la gare, prendre ton train puis ce bus, et si on refaisait le monde est-ce que dans ta tête tu ne faisais pas autre chose et depuis quand, est-ce que ce n’était pas cela même, justement, là dans le bus creusant sur la route droite la nuit sans lumière, de le figurer lui, le grand maigre qui riait, et le montrer comme ça, devant sa verrière au-dessus de la ville, encore plus grand encore plus maigre quand de sa voix enrouée il avait lancé en riant mais est-ce que finalement c’était vraiment en riant,

Et si on refaisait le monde et que toi simplement c’était le moment où tu avais dû repartir pour la gare, et l’autobus dans la nuit, l’autobus sur la route droite creusant la nuit échouée, et si on refaisait le monde tu ferais un texte là-dessus, avait lancé le grand maigre le copain en dansant et repartant.

François Bon



Très heureux et fier d'accueillir François sur les nuits échouées. J'ai rencontré son écriture avant de connaître ses activités numériques et déjà sa voix m'accompagnait. J'ai encore avec moi dans un petit carnet mes notes de "Parking" chez Minuit. Ce livre m'a toujours beaucoup servi dans mon propre travail car je m'y sentais comme au coeur de sa création même, au plus près du quotidien d'un écrivant...
En devenant un lecteur de ses sites ( le Tiers Livre, espace d'une richesse inépuisable, mouvant chaque jour, mais aussi les sites Lovecraft Monument, Cergyland, et bien sûr Nerval) ce sentiment à l'égard de son écriture s'est considérablement renforcé et enrichi car son immense "atelier numérique" ne cesse de renseigner et questionner mon propre travail (et les usages numériques qui en découlent.)
Et puis en le côtoyant, on est toujours amené à découvrir, parfois même rencontrer, échanger avec d'autres auteurs et lecteurs dans la dimension de l'écriture, comme si bon nombre de ses travaux ouvrait toujours vers ceux des autres. Il est d'ailleurs aussi à l'itiniative des vases... Grand merci à lui donc. 
(Lire mon texte chez lui ICI.)

Et grand merci à Brigetoun, qui chaque mois fait perdurer ce beau rendez vous des vases communicants.

François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants: Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. 



2 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Refaire le monde : un bus, un but, une idée qui part en fumée, une lumière mouvante, une trace dans la tête...

valeto gary a dit…

Un si beau texte... Refaire le monde j'ai pensé...j'aimerais bien...