lundi 21 juillet 2014

#206


L'obscurité du grenier se fait à présent plus transparente encore. Devant moi, un pupitre d'écolier. Je le regarde comme un vieux décor de théâtre abandonné où règne l'aura des voix et des corps dont l'absence ne cesse de répéter une curieuse scène :


un petit garçon est assis au pupitre. Il semble d'abord intimidé... puis inquiet... puis très vite terrifié d'être ainsi seul, dans la demeure d'un étranger, un de ces étrangers à qui il est strictement interdit d'adresser la parole dans la rue. On lui avait pourtant assez répété...

Ses pensées se font de plus en plus angoissantes et contradictoires. Il se sent coupable. Coupable de s'être mis en danger. Il veut rentrer chez lui, là où en un seul cri, sa mère toujours surgit du noir le plus effrayant pour le secourir d'un bien mauvais rêve. Mais sa chambre est à mille lieues de ce grenier... ou est-ce une oubliette pour les cancres de son espèce, lui qui vient de tricher à la dictée du lundi ? Quelqu'un l'aurait-il surpris, voire dénoncé ? Sa mère serait-elle au courant ? Profondément déçue, aurait-elle décidé de l'abandonner ? Le sanglot monte, l'enfant n'a pas la force de le ravaler. Il commence à déborder du regard, de la bouche, du nez. À peine quelques minutes après, les manches de son pull sont trempées de larmes de salive et de morve. Lorsqu'il entend le craquement des pas qui montent l'escalier, le pauvre ne peut s'empêcher de s'uriner dessus.

Un homme s'approche lentement du pupitre. Il ne parle pas. Mais son regard sévère, éprouvant, chargé de sous-entendus, fait comprendre à l'enfant qu'il était attendu.
Puis l'homme se met à parler. Peu. Chaque parole est entrecoupée d'un long silence. Je n'entends pas distinctement ce que sa voix dit à l'enfant. Je peux en revanche distinguer son ton si singulier, troublant mélange de calme et d'autorité. En l'écoutant, le visage innoncent de l'enfant se décompose comme si l'homme le connaissait jusqu'au moindre secret. Chacune de ses interventions semblent toucher un endroit de l'âme que l'enfant lui-même ignorait connaître, un recoin d'intimité obscur dévoilé au grand jour, en quelques mots à peine, dans la voix de cet homme qui tourne autour de lui comme une menaçante vérité autour de sa conscience.

Pour mieux entendre, je m'assois à la place de l'enfant. J'entends alors la voix de l'homme dire froidement : 
— Il faut toujours apprendre un poème par coeur pour le reste de sa vie... car on peut mourir d'un poème oublié. Si j'étais toi, au lieu de pleurnicher, d'espérer vainement le secours de ta maman qui n'est pas prête de venir te chercher après ce que tu as fait, j'essuierais de ce pas mes larmes et commencerais à apprendre sérieusement ce poème vers après vers. Si dans une heure tu ne le sais toujours pas, autant ce soir t'allonger directement dans ton cercueil...

À cet instant précis, l'homme et l'enfant disparaissent subitement de la scène. Reste le pupitre vide... et le poème oublié sur le bout de ma langue sèche.



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