lundi 9 juin 2014

#200


Tenter d'aller se coucher après un vol long courrier, c’est attendre vainement le bout d’un jour qui n'a jamais commencé. Il faut chercher dans son lit bon nombre de stratagèmes pour espérer trouver le sommeil: 
un... deux... trois... quatre... quinze... trente... soixante... cent... trois-cent... 
Décidément! Je connais encore par cœur ma table à compter les secondes, moi dont les cancres insomnies n'ont jamais su compter les moutons. Les heures ne sont plus les heures, plus que des chiffres que l'on regarde à son poignet pour faire comme si elles avaient encore une incidence mais elles semblent ne plus passer, seulement flotter, comme en suspend dans la fatigue et le jour se lève n'importe quand, alors que mon corps lourd de vertiges chancelle sous le soleil de la nuit, le regard hagard, perdu sous deux poches de cernes, deux valises pleines à craquer de rêves posées sur le pas de la porte d'un sommeil qui ne vient toujours pas.

Quelle heure est-il? Onze heures du soir? Vingt-trois heures du matin? 



Chez soi, quand la faim vient vaincre la paresse de se faire la tambouille, on peut toujours abréger la corvée et même finir par manger à n'importe quelle heure dans sa poêle ce qui reste au frigo d’encore mangeable mais en voyage, à l’hôtel qui plus est, où l’on ne peut cuisiner dans sa chambre, on est condamné à sortir de sa tanière pour se restaurer aux horaires indiqués, et donc, d’aller se taper le rituel et toute la perte de temps des dîners dehors: les convenances du serveur, choisir un plat parmi les trop nombreux proposés, l’attente suffocante entre les plats, le regard jamais las des autres clients sur ce pauvre type dînant tout seul, et puis la note, toujours trop salée.

Quelque peu méfiant du regard de la ville à mon égard, j’ai choisi de me restaurer pour quelques jours au restaurant de l’hôtel, juste en bas. C'est là une bien vaste et triste salle pleine de tables vides où personne ne mange, pas même les fantômes des clients que cette affaire en faillite n’attend plus. Le premier soir, les serveurs tous hypnotisés devant la télévision se frottaient même les yeux pour être certain que ma présence n'était pas un mirage, ils hésitaient à me donner le menu pensant peut-être que je m’étais trompé d’endroit. C’était pourtant bien là que je voulais dîner, dans cette salle à manger vieillotte et poussiéreuse, jaunie comme une vieille photo oubliée dans un tiroir. La bouffe était infecte, à peine mangeable. Très cher pour ce que c'était. Mais au fond qu'importe, c'était là le prix de la tranquillité.

Les jours suivants, les serveurs n’avaient plus l’air de se poser de questions et semblaient même heureux que je les sorte de leur constante inactivité, leur offrant un peu du travail pour lequel ils étaient embauchés. J’ai même fini par échanger quelques mots inutiles avec l’un d’entre eux après avoir bu ma troisième demi-bouteille de vin rouge régional. J'espérais qu'en picolant un peu, le sommeil viendrait plus facilement. Mais contrairement à ce que j'attendais, l'ivresse m'avait réveillé et même quelque peu desinhibé. Moi qui n'avais pas mis le pied dehors depuis mon arrivée, je suis allé faire mon tour en ville histoire de me dégourdir un peu les jambes. Toulouse a quelque peu changé. Elle a grandi la ville, elle s'est modernisée, le métro dessert presque tous les quartiers, la plupart des rues du centre sont devenues piétonnes, et c'est donc dans la crainte de croiser le regard suspicieux des nombreux passants susceptibles d'avoir été un jour de mes amis, de mes amours, de ma famille que je longe les murs, la tête basse, aussi anonyme que possible, avec le sentiment désagréable que la ville m'a déjà reconnu.


Je décide de rentrer à l'hôtel, de m'enfermer à l'abri de ce passé dont j'ai tout oublié et dont je crains déjà le pire. Alors que je fais demi-tour dans la rue du Taur, je reconnais l'entrée de la cave poésie. À côté du portail encore ouvert à cette heure-ci, je remarque placardé entre deux affiches de lectures et spectacles à venir le reste d'un vieil avis de recherche. Les passants doivent désormais passer devant sans même se retourner, probablement habitué à ignorer ce visage tous les jours depuis des années en se rendant au bureau, à l'école, au théâtre, dans leur commerce ou leur cabinet médical. Le fait divers d'un type qui disparait du jour au lendemain n'avait probablement pas fait grand bruit.
On peut encore distinctement y lire ceci :

Mathias L. a disparu voilà près de 72 heures. La dernière fois qu'il a été aperçu, il portait une chemise blanche et un pantalon gris. Ces derniers mots écrits remontent à dimanche soir :
«gardez assez de mépris à mon égard pour ne jamais chercher à me retrouver»

Quand j'ai lu le numéro de téléphone indiqué, je n'ai même pas eu besoin de le noter. Il m'a suffi de le lire une seule fois pour aussitôt le retrouver dans ma mémoire, intact, comme appris par coeur à jamais. Une fois rentré à l'hôtel, je suis resté près de deux heures devant le téléphone, tétanisé à l'idée même de reconnaître la voix susceptible de me répondre. Mais la curiosité a eu raison de ma crainte et j'ai composé le numéro du bout de mon index encore tremblant. Le numéro n'était pas obsolète. Une personne a immédiatement décroché comme si elle avait attendu mon appel à côté du combiné.
Je n'ai rien osé dire. Un long silence d'une dizaine de secondes attendait que l'un d'entre nous prenne la parole, décline son identité.

Je m'apprêtais à raccrocher quand une voix étrangement familière me dit calmement:

«– Je t'attends... À demain.»



1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

J'ai reconnu la "cave poésie", dans la rue pas loin de la grande place, même en noir et blanc.

Le suspense s'imposait pour ce numéro 200 (c'est aussi le mien mais aujourd'hui !).