samedi 8 avril 2017

#513

nous partageons le même différent avec l’intime
nous entendons le même chien aboyer dans la nuit
j’invente ta présence dans la pièce pour ainsi me confier à ton oreille


mort à l’intérieur, si sombre, si humide, l’évier fuit d’ailleurs, sur la vieille moquette des miettes de chips partout, sur les canapés, lieu de chansons ivres qui pue la prostitution. J'imagine la scène, heures d'après bureau, entre hommes d’affaires venus se détendre, et qu’on dėtend le plus possible, on détend le client qui vient dépenser l’argent. Ce lieu en plein centre, en face d’un arbre, discret. Il faudrait un jour que je le dessine pour chercher les traits de sa discrétion.


le pouvoir du client est tel qu’il n’a pas besoin de dire un mot. Sa présence même est un ordre à combler, une verge à sucer. Boire avec lui, chanter, et satisfaire ses collègues d'un soir. À présent par dizaine les cafards sortent de leur fissure et se partagent les miettes, les verres sur la table sentent la fumée et le rouge à lèvre, j'écris dans l’odeur d’hier pas aéré, chaque chaussure par terre déflore la sueur de pieds des hôtesses en robe de soirée. 

ici je suis une mouche qui vole à l’insu de tous, témoin de tout

je suis l’expérience fragmentée du temps passé dans la langue, un entretien infini, que la mort finira d'inachever. Plus de récit. Seul m'intéresse l’expérience d’écrire. Adresser à l’inconnu de confiance une lettre, adresser des mots dont le masque est mon visage même et la ville ma cellule labyrinthique. Un temps passé autant en soi qu’avec l’inconnu lecteur. Confiance aveugle accordée à quelques heures passées en sa compagnie. Confiance sans mémoire, éphémère. Pourtant, à l’autre bout de la phrase, je suis certain qu’il y a celui à qui je parle, même quand je parle seul, dans un carré de béton, à la fenêtre, ouverte sur une pièce du puzzle.



je suis une vague dans le corps qui soudain dėborde. Je me jette dans le vide. Je suis une voix jetée dans l'air. Sa matérialité est sonore. Son corps un souffle émis dans le silence du monde. C’est une parole que je bâtis. Pas de discours, aucun récit. Je ne fais que donner voix à des moments d’absence répétés.



— j'habite allée de la mort des fleurs dit la ville un peu sombre.

je ne peux plus écrire droit. J’essaie de ralentir, sincèrement. Mais le flux de l’écriture ne peut  plus s’arrêter. Je ne peux plus écrire un courrier. Je ne peux que vous écrire là, maintenant. Parce-que je suis devenu le flux des ondes que je reçois et retranscris en mots, jour après jour. Je suis un présent qui n’appartient à personne. La présence même du présent. Ma conscience est devenu geste.

je ne me lis même plus.

un désir de papier renaît des cendres de monsieur M. Où publier ? Chez qui ? Qui d'autre que moi pour rester éveillé quelques heures, avec la voix que j’écris ? La solitude est telle qu’elle ne laisse parfois la place à personne d’autre. L'écriture semble en soi dans les secondes. On m’a conseillé de construire, certes, mais comment avoir le temps de construirequelque-chose quand l’écriture ne s’arrête pas, jamais, elle court, on m’a conseillé de laisser courir l’écriture, depuis je m'épuise à tenter de la rattraper, tout le temps, chaque seconde est une de perdue sur elle, alors à quoi bon construire. C'est une parole que je bâtis sous la dictée d’une ville.

je n’écris pas bouche fermée. Mes lèvres bougent. Tracent à voix haute les mots qui sortent. D’une voix neutre. Qui semble ne rien comprendre à sa propre langue.

la ville va trop vite. Je cours après elle. À bout de souffle, d’attention. Je ne suis jamais fatigué d’écrire en elle même quand le corps dit non. Les nuits sont rares désormais. Je dors la nuit depuis que je suis père. Ça change l’écriture. C’est comme un décalage horaire auquel il faut s’habituer. J’écris de jour désormais.



j'ai croisė son visage à la télé. J'ai mis du temps à le reconnaître.



— suis-je la mère d'une ombre dit la ville, alors que la nuit tombe sur les murs