dimanche 25 septembre 2016

#453


— Qu'est-ce que vous faites ?

Rien. Je regarde les gens passer. L'anonymat de n'importe quel passant porte en lui un personnage, un pronom assez neutre pour incarner sa fiction. 

Souvent, La fiction de la ville précède sa réalité. 

Une chambre à coucher ? Un bureau en bordel ? Une salle de classe ? Un café ? Une cage d'escalier ? Un parking ? Un bout de trottoir ? Des toilettes ? Tout endroit, aussi impersonnel soit-il, est un possible lieu d'écriture. Une porte d'entrée sur l'inconnu.

— Pourquoi prenez vous des photos alors qu'il n'y a rien ?

Je prends des photos justement parce qu'il n'y a rien. Parce que de ce rien, de ce bout de ville de rien du tout, du quelconque, nait un monde en moi qui se superpose au réel... peu importe la forme — texte, photo, film —  j'écris sur du papier calque posé sur la ville, elle m'est ainsi plus habitable. Ce qui m'en sépare devient mon rapport à elle. On s'entend mieux ainsi, la ville et moi.

La ville brute, sans filtre aucun, son mépris du silence, du vide, son absence de poésie, est bien trop violent, trop aliénant, trop ennuyeux aussi, pour ne pas s'empêcher de s'y suicider.
La gare a annoncé combien de retards aujourd'hui ? Pourquoi ? Parce que des solitudes se sont jetées sous le train. Elles se sont jetées. Comme ça. Peut être pour rien.

Si vous me privez du droit de regarder le rien en face, et d'en faire quelque chose, je serai peut-être à mon tour, tenter de causer un retard de train monsieur l'agent.

La ville est pleine de vide en moi. Mais avec le temps, mon regard a appris à la peupler, à la bâtir.
Vous voyez cet immeuble banal en chantier là juste en face ? Il échappe quelques minutes au monde réel depuis je le filme. Comme un livre échappe à son auteur et prend vie, le temps d'une lecture, dans le corps et l'esprit de son lecteur.
Quand je ne regarde rien, je ne suis pas face à rien, mais face à mon regard, sa singularité, qui m'échappe, et qui m'est, si souvent, étrangère.

Tout comme un mot est autre pour chacun, la ville recouvre autant de façon de l'habiter qu'il y a d'hommes en son sein... si j'avais photographié un monument, un beau coucher de soleil orangée, vous ne m'auriez pas rappeler à l'ordre monsieur l'agent. Mais personnellement, le spectaculaire m'ennuie. Trop d'esthétisme m'empêche de respirer. Ça m'encombre. Je n'y vois rien. Comme vous ne voyez rien là où je vois quelque-chose.  

Alors s'il vous plaît monsieur l'agent, laissez-moi mon rien. Il m'aide à survivre.


1 commentaire:

annaj a dit…

lu et approuvé... rien à signer