mercredi 7 septembre 2016

#448


mercredi 24, 
20 H 42

C'est une urgence avait-il dit au téléphone... 

Il me donne rendez-vous dans un café d'ici, quelques chaises et tables plastique sur le trottoir, près d'une rivière, comme la première fois. Sauf qu'ici une avenue nous sépare de l'eau. En plein centre ville, le passage est incessant. Le silence inaudible. Incessamment couvert par le bruit des moteurs. Face à nous la tour Bitexco, elle ressemble à un gigantesque doigt d'honneur qui se dresse en plein centre ville. Je me suis toujours demandé à qui ce grand majeur vitré s'adressait ? À la table à côté, un enfant nous regarde, il tend l'oreille, fasciné de nous entendre parler une autre langue. Je soupçonne qu'il nous comprend.

S. parle sur un ton très familier aujourd'hui, il est également plus distrait. Je reste en retrait. Sur mes gardes. Malgré ce soudain revirement d'attitude, je l'écoute parler. Sa parole n'est plus celle de la confidence. Il ne parle plus comme s'il était seul, ne jette plus ses mots dans le vide. Il me prend par endroit à partie, plaisante même. Silencieux, je l'écoute jouer grossièrement son propre personnage. Ses propos m'ennuient. Je doute de leur honnêteté. Tout sonne faux. Je n'entends plus aucun mot qui signifie, juste ceux d'un discours qu'il masturbe devant moi, son spectateur — spectateur qu'il paye pour venir assister à son piteux spectacle.

Ce soir, il me prend pour quelqu'un. Moi je désire demeurer personne. Autrement je serais incapable de le rencontrer. N'écoutant plus ce qu'il dit depuis une vingtaine de minutes, je l'interromps subitement, parce-qu'il m'est impossible d'être attentif ce soir, dans un tel lieu, à côté d'une parole aussi insipide. Je lui demande : «— pourquoi, si c'était une urgence, choisir de parler dans un lieu aussi bruyant ? Si c'était pour parler ainsi, vous auriez dû appeler quelqu'un d'autre, un proche, ceux que vous appelez vos amis. Mais pas moi ! Je ne suis pas votre ami. N'oubliez pas que vous me payez pour vous écouter. C'est l'unique raison qui me fait venir »

Son visage se ferme. Il tend l'argent. Je lui rends la moitié. 
«— Pourquoi ? dit-il troublé. Sur un ton calme, le calme d'une colère contenue, je lui réponds : — C'est ce que vaut notre rencontre aujourd'hui. Pas grand chose. »

L'argent qu'il garde en poche soudain le gène. Ça lui coûte quelque-chose de le garder.

Long silence. L'enfant de la table à côté nous regarde nous taire. Puis je me lève pour partir... «— À la semaine prochaine ?»  dit S. embarrassé.

Je marche vers un taxi, sans lui répondre. Sur le trajet du retour, je garde en bouche un goût amer, celui d'une vexation que je ne comprends pas. Et lui alors, seul à la table de café, devant le majeur de la ville dressé devant lui comme si elle l'insultait, à quoi pense t'il ? quel sentiment l'habite dans l'après coup de la rencontre ? Ou ne ressent-il rien, sa pensée déjà passée à autre-chose ?

Finalement, je suis peut-être plus impliqué que lui dans nos rendez-vous. Je ne me souviens déjà plus comment ça a commencé. Est-ce lui qui m'a demandé de l'écouter... ou moi qui lui ai proposé de me parler ?

2 commentaires:

brigitte celerier a dit…

ça doit être lui qui a demandé, même sans mot, sans quoi le paiement serait impossible
Non ?

Anh Mat a dit…

un homme qui demande d'être payé pour qu'on lui parle.... Ça ne me parait pas impossible... À explorer... Le texte nous révèlera cela...