samedi 5 mars 2016

#408


Bannir tous pronoms. S'y tenir. Là est l'épreuve. Parce-ce qu'aujourd'hui, comme tous les jours, personne ne s'est réveillé. Personne ne se souvient du rêve interrompu par la sonnerie du réveil matin. D'ailleurs qui a rêvé ? Le lit est vide. Personne ne s'est levé du mauvais pied, non personne n'a malencontreusement écrasé la queue du chien épuisé d'avoir erré toute la nuit. Personne n'a trempé de biscuits dans son thé à la menthe. Personne n'a croisé personne dans le miroir de la salle de bain. Personne ne savait comment s'habiller. Quelle chemise ? Pour quel corps ? Personne n'a claqué la porte avant de partir. Personne n'a transpercé sur sa moto le nuage d'essence et de fumée des rues déjà bondées. Personne n'a ignoré ses collègues en arrivant à l'école. Personne au tableau. Personne devant les verbes être, avoir, aller, s'appeler, parler. Personne devant les étudiants devenus des pronoms qui conjuguent. Personne au bureau n'a lutté contre la fatigue et l'ennui d'enseigner. Personne pour dire au revoir, salut, bon week end. Personne n'a fermé la classe en oubliant la clé à l'intérieur. Personne n'était trempé de sueur avant d'entrer dans le centre commercial climatisé juste à côté. Personne n'avait faim ni soif, à ne plus pouvoir tenir debout. Personne dont le corps pâle et inerte ressemblait à un cadavre sur les escalators. Personne sur la chaise, à la table du restaurant, les yeux rivés sur l'écran, à peine assis déjà en train d'écrire, par habitude, pour s'isoler du vacarme de la foule du samedi, celle qui vocifère, postillonne, mâche, rit, pleure, dégueulasse le sol, celle qui nettoie derrière, sans un mot, parce que c'est son travail, celle qui déjeune entre amis, en couple, ou seule, seule comme personne, d'ailleurs personne n'a payé la note, personne n'est reparti dériver sur les trottoirs dans l'espoir d'échouer au calme, dans un salon de thé quelconque, refuge de silence en plein coeur de la ville où personne n'est entré, la serveuse n'a reconnu personne, personne n'a commandé un thé, personne n'a croqué dans le biscuit rouge en se demandant à quoi il était, personne n'a ouvert à nouveau son ipad sur les phrases en cours, personne n'a relu, reformulé, raturé, réduit, personne n'a écrit la moindre ligne de ce journal, personne.



1 commentaire:

annaj a dit…

personne ne trompe quelqu'un. quelconque lit et y trouve son miroir