#644


8, 9 & 10 août 


Rentré au Vietnam depuis une quinzaine de jours. Du voyage en France, qu’en reste-t-il ici, maintenant que la routine a repris sa respiration muette ? Rien, peut-être, que ce pli dans le temps, et l’étrange fixité de Saigon, restée là dans son halètement suspendu, comme si rien n’avait vécu en mon absence. Un correspondant m’avait écrit, à propos de ses allées et venues entre ces deux pays : « un sentiment étranger que ces deux mondes ne sont pas seulement éloignés dans l’espace mais séparés dans le temps, que l’un s’arrête et se fige quand je le quitte. »

Je le pressentais déjà, juste avant de partir, quand j’ai ouvert ce journal échoué, le 29 mai : « Est-ce que tout cela continuera en mon absence ? Est-ce que ça existe parce que je le vois, parce que je l’entends ? Une fois parti, est-ce qu’on replie le décor, est-ce qu’on éteint la ville ? » Ce que je redoute, ce n’est pas que ça continue, mais que ça n’ait jamais vraiment été là sans moi.

Qu’est-ce que la ville sans moi pour l’écrire ? Moi qui n’écris pas, ce n’est plus moi, juste un passant parmi d’autres, fondu dans la masse chaude d’une ville sans regard. Elle se retire, s’efface, attend que des sens la ressuscitent. Elle n’appartient qu’à ceux qui l’habitent de l’intérieur, par les images persistantes qu’elle a déposées en eux, ou par le regard de ceux qui continuent de la traverser, de la faire tenir debout.

Je pense à mon père, à sa ville qui s’est effacée avec son départ, il y a soixante ans. Quand il est revenu pour la première fois, 50 ans après, il n’a rien tenté de ranimer. Il ne s’est pas retourné vers les rues, les façades, les trajets de son enfance. Il n’a pas demandé à revoir quoi que ce soit. Il a marché dans une ville nouvelle, inconnue, sans chercher à reconnaître. Peut-être parce qu’il savait qu’il n’y avait plus rien à retrouver. Elle avait glissé hors de lui comme lui hors d’elle. Il n’a pas dit qu’il venait d’ici. Il ne venait plus de cette ville-là. Il venait de son effacement.

Il l’a traversé comme on s’approche d’un souvenir qu’on ne veut pas brusquer, sans volonté de possession. Peut-être est-ce ainsi qu’il m’a transmis quelque chose : la manière de ne pas forcer le lien, de ne pas vouloir inscrire son pas sur une terre déjà effacée.

Lui, revenu avec une langue maternelle ralentie par le silence, légèrement décalée, vieillie d’exil. Moi, arrivé sans cette langue, sans héritage, et qui l’ai apprise tard, non pour m’en rapprocher, mais pour m’éloigner de la mienne. Une langue non transmise, mais choisie, arrachée, greffée. Une langue qui aurait dû être mienne et dont il m’a privé.

Et comme pour combler ce manque, certains ont voulu me faire rejouer le passé. Par les murs. Par les adresses.

Il y a eu cette scène, un jour, lors de mon premier voyage au Vietnam, il y a vingt ans. Cần Thơ. Un nom que je ne connaissais pas, une ville que je n’avais jamais vue. On m’y avait emmené, presque conduit, pour voir l’ancienne maison familiale. L’adresse existait encore. Mais plus rien d’autre. C’était devenu un magasin de vêtements. Une vitrine, des étagères, des corps anonymes.

Un oncle éloigné, dont je me suis toujours méfié, sous ses airs de bienveillance, un discours de certitudes, de morale, de hiérarchie – avait supplié les nouveaux locataires de nous laisser entrer. Mon père, son frère aîné, leurs deux sœurs, mes grands-parents y avaient habité, disait-il. C’était dans les années cinquante.

Je suis resté en retrait. Une scène jouée devant moi, autour de moi, sans moi. On entrait dans une pièce qui avait changé cent fois de fonction, de forme, de murs, et l’on prétendait que cela suffisait. Je me suis senti trahi, à devoir m’y reconnaître. On me forçait à habiter un souvenir qui n’était pas le mien. Il fallait que je ressente quelque chose. Que le lieu me traverse. Mais non. Rien. Rien qu’un décor imposé, vidé de ses attaches, reconstruit pour les besoins d’un récit dont je n’avais rien à faire.

Même si mon père avait été là, s’il s’était tenu immobile dans ce salon devenu boutique, au milieu des mannequins de plastique et des étagères de jeans, il n’aurait rien retrouvé non plus. Ce qui revient ne revient jamais de l’enfance, mais de l’enfance qui s’est tue. Celle qu’on n’a pas racontée.

Il n’aurait de toute façon jamais accepté d’être entraîné dans pareille situation. Il aurait fui l’émotion qu’on lui tendait. Il aurait préféré, ailleurs, dans une tour de verre du quartier d’affaires, s’asseoir devant un chardonnay glacé, et laisser la ville passer, sans l’appeler.

Ainsi, mon père ne cherchait rien. Il ne voulait pas se retrouver. Ce n’était pas un retour, ni cette reconstitution qu’on orchestre parfois pour donner corps à une nostalgie fabriquée. Rien de tout cela. C’était une vie qui continuait ailleurs, sans cérémonie. Cette absence absolue de mise en scène. Pas de lieu à investir d’un sens rétrospectif, pas de frisson attendu. Seulement un déplacement calme, sans emphase, comme si l’exil n’avait pas interrompu la ligne, mais seulement déplacé son tracé, silencieusement.

Il ne m’a jamais décrit Saigon. Pas un lieu, pas une rue, pas une maison. Les photos mentent. Souvent nettes. Mais toujours trop bien cadrées. On y voit des familles posées, tirées à quatre épingles, droites, élégantes. Rien ne dépasse. Pas une humeur, pas un trouble, juste des regards dirigés. Comme si la vie s’était tenue en dehors du cadre. Rien de la rue. Rien de la lumière sur les murs. Rien de l’odeur tiède après la pluie. Les visages sont là, oui, mais figés, détachés d’eux-mêmes. Non pas l’absence d’un souvenir, mais le refus même de souvenir.

Beaucoup de Việt Kiều rentrent ici comme on visite un mausolée. Ils organisent des circuits intimes, posent des gestes cérémonieux. Souvent je n’y vois qu’un besoin de preuve. Ce qu’on appelle mémoire devient un décor prêt-à-sentir, une fiction où l’on rejoue le rôle de l’exilé réconcilié.

Le pays natal ne se retrouve pas. Il revient par fragments, à notre insu. Dans un geste qu’on fait sans y penser, dans une manière de replier un vêtement, de tendre une assiette. Dans l’habitude de garder dans l’assiette la meilleure bouchée pour la fin, même si elle est froide. Dans un goût oublié qu’on essaie de reproduire sans jamais y parvenir. Dans l’ajout d’une cuillère de nuoc mam de trop. Dans un rayon de lumière sur du carrelage à motifs, une odeur d’humidité un matin de pluie, le regard d’un chien inconnu, fixe, familier, presque coupable. Dans un mot vietnamien qui surgit au milieu d’une phrase en français. Dans une manière d’ouvrir une porte, de refermer un tiroir, d’enjamber les fourmis. Dans un air qu’on chantonne, appris par cœur pour toute la vie, sans savoir d’où il vient. L’oubli n’invente rien. Il efface ce qui gêne, pour laisser remonter autre chose. Moins net. Mais plus vrai.

Et puis il y a ce silence entre ceux qui sont partis. L’exil divise même ceux qui ont fui ensemble. La fratrie de mon père s’est dissoute dans un mutisme chargé de ressentiments. Ils ne se parlent plus. Rien ne les relie que des litiges, de l’argent. L’exil ne réunit pas. Il défait les liens à l’intérieur même du sang.

Je suis rentré à Saigon il y a quinze jours. On reprend les trajets, les phrases automatiques. On réinstalle le ventilateur, on rouvre les rideaux, on descend prendre son café glacé. On s’assoit sur le même banc, on regarde passer les heures. Je n’ai rien à revendiquer ici. Je ne suis pas Saigonnais. Pas tout à fait d’ailleurs non plus. J’écris pour constater que je suis là. Pour aujourd’hui ça suffit.​​​​​​​​​​​​​​​​


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