#675
17 juillet
Je m'assieds à nouveau sur le banc, juste à côté de l'endroit où je t'ai trouvé, et quelque chose dans ce geste ressemble à une obstination, revenir là, s'asseoir là, comme si le lieu gardait une empreinte que mon corps reconnaît avant ma tête. Je pense à ton regard, ces yeux grands ouverts sur rien et sur tout, ce regard d'avant le langage, d'avant les noms des choses, affamé et nu, le regard de quelqu'un qui recommence à voir sans encore savoir ce que voir veut dire. Tu regardes nos visages. Tu regardes les objets. Tu regardes ta main longtemps, comme si elle t'était rendue et que tu n'étais pas encore sûr de vouloir la reprendre. Et pourtant tu comprends tout, on le sait, on te le dit, on se le répète entre nous comme pour conjurer autre chose. Je te demande qui je suis. Je te demande qui est ma fille. Quel est ton nom. Les réponses viennent, intactes.
Tu commences à écrire sur le tableau qu'on t'a acheté. Au début les lettres tâtonnent, elles glissent les unes vers les autres comme si la main devait réapprendre depuis quelque chose de plus ancien que la mémoire, depuis un endroit d'avant l'écriture cursive et les habitudes et les années, depuis le geste lui-même dans sa nudité. Et puis les jours avancent, l'écriture se resserre, se tient, et c'est là que tu apparais, pas progressivement, pas par degrés, mais par éclats, par phrases, dans cet espace blanc qu'on t'efface et qu'on te rend vierge pour que tu puisses continuer à exister autrement, par ce seul canal qui te reste, ce feutre, ce rectangle blanc, ces mots qui doivent remplacer la voix sans jamais tout à fait y arriver.
Tu écris d'abord aux infirmières, en vietnamien. Désolé de vous déranger tant. Et tu continues, tu ne cesses pas, tu félicites, tu remercies, tu salues leur travail avec une constance qui finit par ressembler à une liturgie, comme si cette politesse-là était la première couche de toi qui soit remontée à la surface, ou peut-être pas la première remontée mais la seule qui n'ait jamais coulé, quelque chose de si ancré dans ta façon d'être au monde qu'aucun caillot, aucune nuit dans le coma, aucun silence forcé n'a pu l'atteindre. On se regarde, Pierre et moi. On ne dit rien. On sait.
Tu écris : le Vietnam est numéro un. Il y a dans cette phrase quelque chose d'indécidable, entre la conviction et le soulagement, comme si l'endroit où le corps lâche avait une importance que la raison ne sait pas mesurer, comme si tomber ici plutôt qu'ailleurs, être soigné ici, avoir ici ces mains autour de toi, comme si tout ça comptait d'une façon qui échappe aux mots mais que toi, depuis ton lit, depuis ton tableau, tu avais trouvé le moyen de nommer quand même.
Tu écris : quand j'essaie de suivre votre flot de parole pour parler à voix haute, je suis épuisé. Tu ne savais pas encore ce que la trachéotomie avait fait, ce qu'elle avait fermé, ce chemin que le souffle ne pouvait plus emprunter. Tu cherchais ta voix comme on cherche une porte dans le noir, tu t'épuisais à chercher quelque chose qui avait disparu sans laisser de trace, sans cicatrice visible, sans rien qui signale l'absence sinon l'absence elle-même. On t'a expliqué. Tu as hoché la tête. Tu as repris le feutre. Ce geste-là, reprendre le feutre, je ne sais pas pourquoi il me reste plus que le reste.
Tu écris : étrange résidu de vie et de mort. On s'arrête. On relit. La phrase tient sur le tableau dans ta nouvelle écriture encore incertaine, et elle dit quelque chose d'exact sur l'endroit où tu te trouves, ni vivant comme avant ni mort comme on avait commencé à s'y préparer, quelque chose entre les deux qui n'a pas de nom courant et que tu as nommé quand même, résidu, ce mot-là, ce mot que tu as choisi toi qui n'as jamais prétendu écrire.
Tu écris : merci d'avoir été là. Je te dis que c'est moi qui te remercie, d'avoir fait cet AVC ici, au Vietnam, en ma présence et celle de Pierre, et non seul dans ta ferme en France par un matin ordinaire que personne n'aurait su dater. Tu hoches la tête. Quelque chose passe entre nous qui n'a pas besoin d'être dit davantage, la géographie du hasard, la chance obscène d'être tombé entouré, ce qui aurait pu être et qui n'a pas été, tout ce silence autour de cette seule phrase : merci d'avoir été là.
Tu écris : il ne faut pas laisser dormir l'argent en France. Tu écris : Isabelle, achète un bateau pour naviguer à Phú Yên. On rit, d'un rire qui vient de loin, qui traverse quelque chose pour arriver jusqu'à nous. C'est toi, entier, irréductible, avec cette façon de continuer à administrer le monde depuis ton corps immobile, à planifier, à conseiller, à tenir à distance le désordre par la projection, par les projets, par cette certitude que demain existe et qu'il faut s'en occuper maintenant. Le tableau s'efface. On te le rend blanc. Tu reprends le feutre.
Et puis tu le poses. Tu portes ta main à tes lèvres, tu l'embrasses lentement, et tu la ramènes vers ta poitrine, vers l'endroit du cœur, et tu pointes ma mère. Elle ne dit rien. Toi qui as toujours tenu les émotions à distance de ton corps, toi qui ne savais pas traverser cet espace entre toi et l'autre sans que quelque chose se ferme en chemin, tu viens d'inventer un geste, dans ce corps qui réapprend, avec cette main qui revient, et ce geste n'avait besoin de rien d'autre que lui-même, pas de mot, pas de tableau, pas de feutre, rien que cette main embrassée et ramenée vers le cœur et ce doigt pointé vers elle, vers ma mère, vers ce qu'il reste de vous deux après tout ça.
On t'a vu dans cet autre temps, celui d'avant le tableau, complètement intubé, le corps délégué aux machines, ni présent ni absent, quelque chose d'intermédiaire que les médecins appelaient état et que nous on appelait rien parce qu'on n'avait pas de mot. On te racontait des souvenirs dans ce silence, sans savoir si les mots arrivaient quelque part, mais on avait appris que l'ouïe est le sens qu'on perd en dernier et qu'on récupère en premier, que quelque chose entend avant que quelque chose réponde, et on s'accrochait à ça, à cette idée que tu étais là derrière, que tu nous entendais depuis un endroit qu'on ne pouvait pas atteindre. Ta main droite a tremblé la première. Puis bougé. Puis la première fois que tu as ouvert les yeux tes pupilles tendaient vers le ciel et ton regard n'était pas là, il avait disparu dans un endroit dont on ne savait pas s'il existait un retour. On a attendu. Petit à petit tu as commencé à nous regarder, on te serrait la main et tu te rendormais, et dans ce mouvement de va-et-vient entre toi et le sommeil on cherchait des signes, on inventoriait chaque geste minuscule, le pouce levé pour dire oui, le pouce baissé pour dire non, et c'est dans ces gestes-là, dans cette grammaire réduite à l'os, qu'on a su que tu revenais.
On le savait aussi à la façon dont le personnel nous approchait. Cette douceur particulière, ce soin dans les mots, cette offre, si vous voulez que votre fille reste dans une chambre à côté avec un bureau pour dessiner n'hésitez pas, qui n'était pas une offre mais une préparation. Pierre et moi avions commencé à nous renseigner en silence, les démarches pour rapatrier un corps, les lois sur le transport des cendres, ce que tu aurais voulu, ce qu'on savait de ce que tu aurais voulu, l'incinération, la mer, le Vietnam peut-être. On se disait que tu aurais choisi de partir, que c'était une belle fin au fond, tous ensemble, ici. Mais le médecin, quand on a commencé à en parler entre nous en français pour qu'il ne comprenne pas, nous a dit : c'est trop tôt. Donnez-lui du temps. On a attendu.
Le chemin est long. Le chemin sera long encore. La moitié gauche du corps toujours en retard sur l'autre, la rééducation qui a commencé dès le coma artificiel, lever les bras, les jambes, pédaler dans le vide, et nous qui parlions tout le long parce qu'on ne savait pas quoi faire d'autre, parce que parler c'était la seule façon de rester dans le même espace que toi. Aujourd'hui tu coloris dans des cases, tu fais des blagues, l'infirmière dit Monet, tu es Monet, et toi quand tu finis ton dessin tu signes Édouard Manet, et on rit, d'un rire qui a traversé trop de choses pour être léger mais qui est là quand même, qui insiste.
Je ne lis plus, je n'écris plus, je ne pense qu'à ça. Je publie le journal filmé sans savoir pourquoi, par inertie peut-être, ou par quelque chose qui ressemble à une fidélité sans objet précis. Et pourtant l'écriture est là, elle pousse contre quelque chose, elle cherche une sortie, pas pour faire un beau texte, pas pour les lecteurs, pas pour aucune des raisons pour lesquelles j'ai cru écrire jusqu'ici, tout ce qui s'est passé a rendu caduques ces raisons-là, les a réduites à ce qu'elles étaient peut-être depuis le début, des justifications.
Toi tu m'as montré quelque chose avec ce tableau, ce feutre, cette main ramenée vers le cœur. Toi qui ne savais pas traverser l'espace entre toi et l'autre, tu as trouvé ce geste-là dans ce corps contraint, dans ce silence imposé, et ce geste m'a dit quelque chose sur l'écriture que je n'avais pas su entendre autrement. On tend la main. On ne sait pas si quelqu'un est là pour la prendre. On la tend quand même. C'est ça, continuer, tendre quand même, ici, sur ce banc, à côté de l'endroit où tu es tombé.

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